CHAPITRE VII

LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR

Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir || La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.

Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune défaite?

Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.


De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne albanaise.

Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers; séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se précipitent vers le nord.

Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre, où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui tombe avec rage.

La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays; seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et délicieux.

Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum) appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.

Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées, ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route de Resna.

De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux; quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une, les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.

A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas, pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique: c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).

Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses, des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village, dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge; j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.

Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord, puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre, se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt et un déjeuner à Resna.

Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en vue de Monastir.


Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée; au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.

Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est; les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin, la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.

Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques autres.

Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.

Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre; le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de céréales et de fruits que Monastir va devenir.

D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo, faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne transversale.

De même que cette situation géographique explique la valeur économique de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois, un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme» d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau; mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif, le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.

Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.

Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers, qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la placidité turque.


Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les «Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands, venus de Russie et de l'Europe centrale.

Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs, tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai; mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la Méditerranée entière, dans la zone espagnole.

Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des «Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est grecque.

A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et l'Aurore, dirigée par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit: «Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le judéo-espagnol[[3]] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons Kascher et eux Koscher; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout; nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants. D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie, alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque, quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte, qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille, de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»

Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[[4]] ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi, etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.

Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux, existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas: on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers, soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de 1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui remplissent des emplois publics ou exercent les professions de banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le terme de commerçants.

D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté, 20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir; 20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés: la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de 1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à 12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres, il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800 redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200 environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85 livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la communauté.

Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique, comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols, par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique, c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet, répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique, au port, partout en un mot, c'est le français.

Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence, des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties détachées de l'ancienne Turquie.

[[3]] C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle: Ribbi Chelomon Israch.

[[4]] Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique, Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment, paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.