TIRANA LA VERTE
De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le retour d'Essad.
Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et les sources dont la rive adriatique est privée.
Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y entretiennent la fraîcheur.
Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.
Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la célébrité dont il jouit.
Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci, de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras, les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat italien.
En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche, séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville, comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de hauteur son horloge et ses cloches.
Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des basses-cours voisines qui y picorent.
Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif.
Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau, épaisse et solide.
Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes, qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la ville.
Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines: oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent, s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs charges de marchandises ou leurs voyageurs.
Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines.
Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre, des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en ressent.
En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées; contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de Tirana.
Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine; dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent.
Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce l'eau courante.
Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan. Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha, Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha.
J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille, Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas, sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut difficilement faire quelques pas.
Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge. Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce; mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.
Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux; ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire, l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du mouvement; Essad Pacha y était tout acquis.
Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la Sublime Porte.
Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs, centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation; il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la clôture de tous les clubs.
Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.
De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines, sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est; c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans, catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix; c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou même Kroia qu'il doit fixer sa résidence.
Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».
Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en 1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié; il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des armes portant la barre, signe de la bâtardise.
Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par ses alliances et ses relations, par son influence sociale et traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé; des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la couronne vacante.
Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur famille.
Parmi tous les Toptan,—et il y en a aujourd'hui plus de quinze familles,—Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le soir même.
Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue à travailler les terres beylicales.
Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété, travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal est-il atténué dans une très forte mesure.
Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.
A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000 napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il, il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens systèmes.
C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient en turc; apprenez le turc.»
Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir, laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.
Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs, l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il, trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître. Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des centres d'action dans l'Albanie autonome.