NOTES

[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine et de J. Lemaitre dans Les contemporains, un remarquable article de Maurice Vernes dans la Revue d'histoire des religions (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le Journal asiatique (1893).]

[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa candidature.

«M. Renan est un homme d'imprévu… Il est difficile d'avance de prédire son développement… Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi… Ses Questions contemporaines… Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui: le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son programme: Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté. C'est sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.»

Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.]

[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars 1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes œuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire, pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point. Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de cœur au charme des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et Portici, Misène et Baïa.»]

[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour tous les hommes de cœur de sa génération une cruelle épreuve. Il écrivait le 14 janvier 1852:

«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et c'est toute la vie et toute l'histoire… Croiriez-vous que dans la fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne tiendrait pas cinquante ans à ce régime… Depuis ces événements je suis devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions d'autrui.»

Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:

«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé directement aux anciens gouvernements… ou qui actuellement avaient l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux… En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps, nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les charges, si nous n'en voulons pas les avantages.»

Néanmoins ses sentiments contre l'empire étaient très vifs. En 1853 dans une autre lettre, il dit qu'il ne veut plus signer d'articles dans l'Athéneum français «parce qu'on y a inséré des vers à la Montijo. Ce ne sera qu'en faisant ligue et résistance sur tous les points, qu'on sortira de cette infamie.»]

[5: Renan qui voulait faire de son cours un enseignement de pure philosophie, le reprit aussitôt chez lui pour ne pas en priver ses élèves. Il écrit le 25 septembre 1863: «Je vais faire chez moi le cours que j'aurais fait au collège de France. Mon cabinet est bien petit; quand il faudra, j'en prendrai un autre. Je veux qu'aucune personne de celles qui ont vraiment besoin pour leurs travaux de cet enseignement, n'en soit privée. Je crois d'ailleurs l'expérience bonne à faire au point de vue de la liberté générale de l'enseignement.»]

[6: Il écrivait le 24 août 1863, au plus fort des attaques: «Ma résolution de ne pas entrer dans tout ce bruit, les embarras du voyage, le bruit du vent et de la mer m'arrêtèrent…

»On a trouvé moyen de faire partir la calomnie de si bas, que pour la relever je serais obligé de me salir. Par caractère, je suis tout à fait indifférent à cela; je ne crois pas que cela fasse du tort au progrès des idées saines.»]

[7: Voici en quels termes il défendait, le 28 août 1863, son procédé de reconstitution historique: «Je ne crois pas que cette façon de tâcher de reconstituer les physionomies originales du passé, soit si arbitraire que vous semblez le croire. Je n'ai pas vu le personnage; je n'ai pas vu sa photographie; mais nous avons une foule de détails de son signalement. Tâcher de grouper cela en quelque chose de vivant, n'est pas si arbitraire que le procédé tout idéal de Raphaël ou du Titien. Quant au charme de Jésus, il a dû principalement se distinguer par là, bien plus que par la raison ou même par la grandeur. Ce fut avant tout un charmeur…»]

[8: Il eut dès l'origine ces délicats scrupules de conscience. Il écrivait en 1853 à un ami spiritualiste: «Vous savez que sur les choses divines, je suis un peu hésitant… J'accepte de tous points votre morale; j'y trouve la plus parfaite expression de ma manière de sentir sur ce point… En général, vous portez dans votre langage métaphysique, plus de détermination que moi; j'ai un peu moins de confiance dans la compétence du langage humain pour exprimer l'ineffable… En même temps que je désirerais introduire le devenir dans l'être-universel, je sens l'absolue nécessité de lui accorder la conscience permanente. Il y a là un mystère dont je n'entrevois pas la solution.»]

[9: Nous devons à des communications d'un prix inestimable et dont nous sommes profondément reconnaissant d'avoir pu donner à cette étude l'attrait de l'inédit.

Nous exprimons notre gratitude à madame Taine, qui a bien voulu nous communiquer les lettres de Taine à Paradol et qui nous a guidé dans toutes nos recherches; à M. Louis Havet, qui a mis à notre disposition seize lettres adressées par Taine à M. Ernest Havet; à M. Paul Dupuy, qui a consulté pour nous les archives de l'École normale. On lira avec fruit les articles sur Taine publiés, en 1893, par M. E. Boutmy dans les Annales de l'École des sciences politiques, par M. Th. Froment dans le Correspondant, par M. Faguet dans sa Revue bleue. M. A. de Margerie a consacré à Taine un livre sérieux et respectueux où il cherche à démontrer que Taine revenait dans ses dernières années aux idées conservatrices et catholiques.]

[10: On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la gêne, sinon la misère. On a été jusqu'à attribuer sa mauvaise santé aux privations de ses années d'étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours été délicat; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n'a jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même si son indépendance de pensée n'avait pas été garantie par son indépendance de caractère, elle l'eût été par son indépendance de fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n'a jamais écrit une ligne, ni donné une leçon par besoin d'argent.]

[11: On trouvera un article sur Marcelin dans les Derniers essais de critique et d'histoire.]

[12: Revue de l'Instruction publique, 6 juin 1856; réimprimé dans les Essais de critique et d'histoire.]

[13: Souvenirs de jeunesse.]

[14: Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.]

[15: Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du dernier trimestre de la troisième année: «M. Taine est un esprit distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l'École par des publications d'un ordre sérieux. Son travail de toute l'année a été opiniâtre. Je l'ai trouvé, au commencement, dans un courant d'opinions et dans des habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. Il a fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j'ai obtenu de lui la plus grande docilité sous tous les rapports et, à partir de ce moment, ses progrès ont été considérables. Je crois l'avoir mis sur la bonne voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation d'un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l'autorité sur ses élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d'exposition. Je souhaite qu'il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l'espère.»

M. Saisset disait de son côté: «M. Taine a déployé dans les expositions orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué pour l'enseignement. Dans l'épreuve des dissertations écrites, M. Taine est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux. J'ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se corriger de son défaut principal, qui est un goût excessif pour l'abstraction. Ses dernières compositions montrent un sentiment plus vif de l'observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l'animation et une certaine élégance. M. Taine a besoin d'être encouragé et tenu en bride. Il est l'espoir du prochain concours.»]

[16: Ce rapport n'a pu être retrouvé ni au ministère de l'Instruction publique, ni aux Archives nationales; les dossiers de Taine ont également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur Prévost-Paradol (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre 1851, où il raconte en détail les péripéties de l'examen, et une protestation contré le jugement du jury parue dans la Liberté de Penser, t. VIII, p. 600.]

[17: Je tiens tous ces détails d'un des membres du jury, M. Bénard. Paradol, dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette «brillante et savante leçon»;—«je ne le connaissais pas encore, dit-il, si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le maître, et il y avait un peu de respect dans l'attention qu'on lui prêtait. Il a la parole très régulière et cependant très animée; il y a dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la vie à tout ce qu'il touche.»]

[18: Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de remerciement à M. E. Havet qui lui avait envoyé à Nevers son édition des Pensées de Pascal: «Votre livre vient de me rendre pour une journée à la vie et au monde… Ce sont là les livres nécessaires. C'est faire œuvre politique et travail de convertisseur que les écrire; c'est montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié. On masque et on défigure le monde passé, et il n'y a que ceux qui ont vécu dans les poudreux in-folios des Pères, qui le connaissent dans toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du christianisme… Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur la Grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans l'Enfer. Je ne sais si vous y avez pensé, mais votre livre est un admirable traité de polémique.»]

[19: Il écrit encore le 18 janvier: «Voici un paysan sur sa terre; il est stupide et l'ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille avec toute raison de faire autrement. Il s'obstine et gâte sa récolte: je fais une injustice si j'essaie de l'en empêcher. Voici un peuple qui décide de son gouvernement. Comme il est bête et ignorant, il le remet à un homme d'un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le conduira aux abimes, et de plus il s'ôte lui-même ses libertés, ses garanties, le moyen de s'instruire et de s'améliorer. Je suis désolé et indigné; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille brutalité. Mais ce peuple s'appartient à lui-même, et je fais une injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté». Il conclut le 5 février 1852: «Tu vois maintenant que l'homme qui règne a des chances pour durer. Il s'appuie très ingénieusement sur le suffrage universel qui ne lui demandera pas de liberté, mais du bien-être. Il a le clergé et l'armée; ajoute le nom de son oncle, la crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles des partis ennemis. Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix ans peut-être. Le seul chemin est la science pure ou la pure littérature.»—On trouvera dans le livre de M. Gréard les lettres éloquentes où Paradol discute avec Taine ces questions de politique et de morale.]

[20: Lettre du 28 mars 1852. «Un polisson de seize ans, noble et jésuite, qui l'an dernier était le premier, étant tombé au-dessous du dixième, s'amuse à dire que j'ai fait l'éloge de Danton en classe, et venge sa vanité blessée par des calomnies. Les cancans brodent là-dessus et je suis obligé de me justifier auprès du recteur. Il est vrai que mes quinze autres élèves m'aiment, ont demandé au recteur de me conserver jusqu'à la fin de l'année, et auraient voulu rosser l'Escobar au maillot. Mais ce petit coquin est un trou à ma cuirasse, et quoique je fasse, je serai bientôt blessé par toutes les flèches qu'il me tirera.»]

[21: Lettres à Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er août 1852.]

[22: «Plus d'agrégation pour moi cette année. Donc je fais mes thèses. J'ai écrit tout le plan de la française… Je fais de la psychologie et de l'observation pure; pour le fond je m'autorise d'Aristote… Je souhaite de passer s'il est possible, au commencement d'août. Le doctorat vaut pour deux ans de service… Je crois avoir trouvé plusieurs choses et une théorie sûre, surtout des faits palpables sur la nature de l'âme. Sera-ce trop hardi?» Lettre à Paradol du 25 avril 1852.]

[23: Lettre du 24 juin 1852: «Je viens de lire la Philosophie de l'Histoire de Hegel. C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise.»]

[24: Lettre à Paradol du 1er août 1853.]

[25: Lettre au même du 2 juin 1852.]

[26: Expression de Paradol dans un article de la Revue de l'Instruction publique (12 juin 1856) sur l'Essai sur Tite-Live.]

[27: Lettre à Paradol du 3 juin 1854.]

[28: Mort en 1857. M. Hachette avait publié de lui une Histoire de la Chevalerie, et fait composer par Paradol un Essai d'Histoire universelle.]

[29: About, Paradol, Gréard, Sarcey, Villetard, Caro, Mézières, Assolant, Weiss, etc., etc.]

[30: Lettre à Havet, 29 avril 1864.]

[31: Après la mort de Wœpke en 1864 il lui rendit un émouvant hommage dans le Journal des Débats. Cet article est réimprimé dans les Nouveaux essais de critique et d'histoire.]

[32: Les articles de Taine qui ne rentraient pas dans le plan des Philosophes français au XIXe siècle et dans l'Histoire de la littérature anglaise ont formé les deux volumes d'Essais de critique et d'histoire (1858), et de Nouveaux Essais de critique et d'histoire (1865). La première édition des Essais contient quelques articles sur des écrivains anglais contemporains qui ont été remplacés par d'autres dans l'édition de 1874, parce qu'ils avaient pris place en 1867 dans le dernier volume de la Littérature anglaise. Un volume de Derniers essais de critique et d'histoire a paru en 1894.]

[33: Voyez, sur l'esprit dans lequel furent écrits les Philosophes français, la préface de la seconde édition, de 1860.]

[34: Revue de l'Instr. publ., 29 mai 1856.]

[35: Ibid, 12 juin 1856.]

[36: Débats, 26 et 27 janvier 1857.]

[37: 9 et 16 mars 1857.]

[38: Le Panthéisme dans l'histoire, 1er avril 1857.]

[39: L'Idée de Dieu dans une jeune école, 15 juin 1857.]

[40: M. Taine et la critique scientifique, 1858. Réimprimé dans les Mélanges de critique religieuse sous le titre: M. Taine et la critique positiviste.]

[41: Une troisième édition, plus profondément retouchée, parut en 1868, sous le titre: les Philosophes classiques du XIXe siècle en France.]

[42: Le rapport de M. Villemain est curieux à relire. Il porte la trace de l'amusant embarras où se trouvait cet homme d'esprit. Tout en rendant hommage «à cet important travail d'érudition et d'esprit, œuvre inégale et forte d'un savant et d'un écrivain», M. Villemain déclarait qu'à cette œuvre «était attachée une erreur que le talent ne pouvait corriger et dont parfois il aggravait la portée. C'est la doctrine qui n'explique le monde, la pensée, le génie que par les forces vives de la nature… Toute opinion n'a pas le droit de se faire indifféremment accepter pour un honneur public. La liberté qu'on se donne… doit prévoir et tolérer la libre contradiction, et la libre contradiction peut refuser son suffrage à l'œuvre habile et brillante dont elle juge le principe erroné… Cette erreur, sans cesse et à tout propos reproduite, était trop inséparable du livre. Une redite aussi fréquente n'a pas semblé seulement un défaut de composition, et l'Académie, dans la négation de vérités nécessaires, a vu pour elle l'impossibilité de couronner le talent qui les méconnaît. Elle a décidé qu'on ne donnerait pas le prix cette année.»]

[43: Il fit quelques leçons en 1871, avant et après la Commune. En 1877, il fut remplacé par M. G. Berger, qui fit un cours sur l'art français.]

[44: Ils furent réunis en deux volumes in-8, cette même année 1866.]

[45: Nous en avons la preuve dans une lettre à E. Havet, du 29 avril 1864.

«Tout bourgeois, commerçant, rentier, tout homme qui est capable de lire un journal est pour l'unité de l'Italie et pour la monarchie constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique et il n'y a peut-être pas sur quinze un républicain. Aucune racine pour le socialisme et pour les idées niveleuses dans ce pays. Cela n'est pas dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux idées de 93. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Ils sentent tous que, tant qu'ils ne seront pas une grande nation armée, ils seront, comme autrefois, à la merci de tout envahisseur. Une partie considérable de la noblesse, même dans les anciennes provinces papales, est constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands seigneurs arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le pape. À Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule, la grande noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline. Joignez à cela la majorité du clergé, la foule des protégés qui vivent par ces grandes familles, et dans les provinces, la majorité des paysans, sortes de sauvages énergiques, bien plus incultes que les nôtres. C'est de ce côté que se tournent tous les efforts de la bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles communales. Les Italiens s'instruisent très vite. On a établi par expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois mois, même lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée. L'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique. Dès que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se font de toutes parts, l'élan nouveau de l'activité privée et publique, la vente des biens ecclésiastiques contribuent à ce grand changement. Si pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie, ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation sera faite. Voilà ce que je crois avoir démêlé… en causant avec des gens de toute classe.»]

[46: Il avait pourtant défini l'histoire «une géométrie vivante».]

[47: Graindorge fut publié en volume en 1868.]

[48: Il écrivait à Havet, le 18 novembre 1885: «Je n'ai pas d'opinions arrêtées sur le présent; je cherche à m'en faire une; mais probablement je n'en aurai jamais, parce que les documents, l'éducation, la préparation me manquent. J'entends une opinion scientifique; pour ce qui est de mes impressions, j'en fais bon marché; elles sont sans valeur, comme celles de tout particulier et de tout public. Mon but est d'être collaborateur dans un système de recherches qui, dans un demi-siècle, permettra aux hommes de bonne volonté autre chose que des impressions sentimentales ou égoïstes sur les affaires publiques de leur temps. C'est dans ce but que nous avons fondé l'École des sciences politiques. Visiblement une pareille méthode, qui est une sorte d'anatomie sociale, choquera, dans ses premières comme dans ses dernières conclusions, beaucoup de sentiments généreux et respectables. Mais les partisans de l'expérience sont trop libres d'esprit pour ne pas accordera l'outil précieux dont ils connaissent les services, la permission de travailler partout, même au vif de leurs plus chères convictions.»]

[49: Un travail préparatoire, la traduction des lettres d'une Anglaise, témoin de la Révolution de 1792 à 1795, parut en 1872. (Un séjour en France de 1792 à 1795). Le volume de l'Ancien régime est de 1875, les trois volumes sur la Révolution se succédèrent en 1878, 1881, 1884; le premier volume du Régime nouveau parut en 1891; le second, laissé inachevé, a paru en 1893.]

[50: Histoire de France, II, 80.]

[51: Sa morale, nous l'avons dit, était celle de Marc-Aurèle: vivre conformément à la nature, et il dit que cette morale dépasse toutes les autres en hauteur et en vérité, qu'elle est d'accord avec notre science positive (Nouveaux Essais de critique et d'histoire, p. 310). Mais dans son Essai sur Jean Reynaud (Ibid., p. 40), il insiste sur la nécessité de ne pas mêler la morale et la religion à la recherche scientifique. Il ne faut pas que celle-ci soit gênée par des préoccupations étrangères, ni subordonner aux conceptions philosophiques la règle impérative du devoir.]

[52: Une indiscrétion a permis au Figaro de publier ces sonnets au lendemain de la mort de Taine. Nous espérons qu'ils recevront une publicité plus durable que celle d'un journal; car ils méritent d'être conservés, par leur beauté propre et pour la lumière qu'ils jettent sur le caractère et les idées de leur auteur. Ce sont les seuls vers qu'il ait écrits. Leur perfection nous permet d'apprécier les dons extraordinaires d'assimilation d'un écrivain auquel plus d'un critique a refusé la facilité, trompé par sa puissance.]

[53: M. Jules Simon a consacré à Michelet une très intéressante notice, pleine de souvenirs personnels, dans le volume intitulé: Mignet, Michelet, Henri Martin. On trouvera aussi une étude biographique sur Michelet dans les Études biographiques et littéraires de M. O. d'Haussonville.]

[54: Michelet, Histoire de France, II, page 80.]

[55: Le Peuple, page 22.]

[56: Le Peuple, page 26.]

[57: Le Peuple, page 30.]

[58: Guizot ne lui fut jamais sympathique. Ils eurent des relations assez suivies vers 1830; et quand Guizot devint ministre en 1833, il prit Michelet pour son suppléant à la Faculté des lettres. Mais le bon accord dura peu. Dès 1835, Guizot lui préféra un catholique fervent, M. Ch. Lenormant. Les hardiesses de Michelet l'effrayaient. Celui-ci, de son côté, ne goûta jamais le talent de Guizot. Il lui reprochait d'être peu français dans sa tournure d'esprit, trop anglais dans ses idées politiques, et surtout de manquer du sens de la vie. Un jour, à l'Académie, dans une discussion sur les poèmes de l'Inde, dont Guizot critiquait l'exubérance, Michelet éclata tout à coup: «Vous ne pouvez les comprendre, s'écria-t-il, vous avez toujours haï la vie.»]

[59: Dans d'intéressants articles de la Revue politique et littéraire (15, 22 et 29 août 1874), M. Despois a cité un passage du cours de Michelet à la Faculté des lettres en 1835, où il expliquait comment l'historien, pour bien comprendre le passé, devait apporter à son étude, non une froideur impartiale, mais une sympathie chaleureuse, capable de s'éprendre successivement de toutes les manifestations les plus diverses de l'esprit humain. Je donne en entier ce passage curieux, dont M. Despois n'a cité que quelques lignes. On avait reproché à Michelet d'être partial en faveur de Luther. «On pourrait me reprocher également, répliqua-t-il, d'être partial en faveur des Vaudois, comme plus tard en faveur de sainte Thérèse et de saint Ignace de Loyola. C'est cependant pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner pour toutes les affections. Une idée ne se produit qu'à la condition d'être dans l'esprit humain et d'aider au développement général de l'humanité. Aussi est-elle toujours bonne, toujours utile, toujours nécessaire. L'histoire déroule une vaste psychologie qui embrasse dans un ordre successif toutes les notions, toutes les facultés qui constituent l'intelligence de l'homme; chaque notion, chaque faculté se révèle tour à tour sous la forme d'un parti, d'une nation, d'une doctrine, et fait à travers les événements sa fortune dans le monde. Comment s'étonner que l'histoire trouve des sympathies pour l'homme tout entier, pour sa raison, son imagination, son cœur, pour la liberté et pour la grâce, pour le dogme et pour la morale? Qu'il recueille çà et là les parties afin de reconstruire l'ensemble et qu'il les honore et les aime toutes, puisque dans toutes il voit se refléter cette image sacrée de lui-même que Dieu a jetée dans l'homme seulement.» (Journal de l'instruction publique, 25 janvier 1835.)]

[60: J. Grimm fut toujours pour lui le type accompli du savant. Après la guerre de 1870, navré de la dureté que les Allemands avait montrée dans la victoire, il me disait: «Si Grimm avait été là, je suis sûr qu'il aurait protesté au nom de l'humanité et de la justice. Mais il n'y a plus de Grimm en Allemagne.» Je doute beaucoup, pour ma part, que Grimm eût protesté.]

[61: Quinet, poète, historien, philosophe, enseignait l'histoire des littératures du midi de l'Europe. Mickiewicz, le grand poète polonais, occupait la chaire de langue et de littérature slaves.]

[62: Quinet et Michelet avaient pris l'un et l'autre les Jésuites pour sujet de leur cours, et firent paraître ce volume en commun, les idées développées par Michelet dans ce cours n'étaient pas nouvelles chez lui. Nous les retrouvons dans des notes de l'École normale de 1831. Il faut renoncer à la légende qui nous montre Michelet devenant hostile au catholicisme parce qu'il a été attaqué par l'abbé Des Garets.]

[63: Michelet avait fait un dépouillement très complet des registres de la Commune, détruits depuis par les incendies de mai 1871. Il en a tiré une foule de renseignements curieux qui ne se trouvent pas dans les autres histoires de la Révolution. Il avait aussi attentivement étudié les archives de Nantes pour la guerre de Vendée.]

[64: On trouvera plus loin une étude spéciale sur Michelet éducateur.]

[65: La Sorcière, chap. VII, au sujet du jour des morts.]

[66: Nos Fils, page 422. Ce culte pour les morts se montrait chez lui par des traits touchants. Il souffrait à la vue d'une tombe mal soignée, et quand il allait visiter les siens au Père-Lachaise, il lui arrivait souvent de faire orner de fleurs les tombes voisines de celles de ses proches. Il fit même une fois refaire la grille brisée du tombeau d'une personne qui lui était entièrement inconnue. Grâce à la libéralité de la Ville de Paris et à une souscription à laquelle la France entière a contribué, un admirable monument, dû au ciseau du sculpteur Mercié, honore la mémoire de Michelet, dans ce cimetière du Père-Lachaise, qui était une de ses promenades favorites.]

[67: Le Peuple, page 352.]

[68: Sully Prudhomme].

[69: Histoire de la Révolution, 2e édition, page 4.]

[70: On a dit que Michelet avait commencé, comme Victor Hugo, par être royaliste fervent. Cela est inexact. On en trouvera la preuve dans notre premier appendice sur le Journal intime de Michelet. Il appartenait à l'école libérale de la Restauration, tout en se défiant plus qu'elle du bonapartisme. Il admirait l'empereur, mais se souvenait qu'il avait ruiné son père et la France. Il évita longtemps de rien écrire sur Napoléon, se sentant trop partial contre lui. Quand, à la fin de sa vie, il entreprit l'histoire de Bonaparte, on a vu la force de ses ressentiments. Ce qui a fait croire au royalisme de Michelet, c'est qu'il donna des leçons à la fille du duc de Berry, plus tard duchesse de Parme, alors âgée de huit ans, et ressentit pour elle une tendresse dont il aima toujours à se souvenir. «Elle a ému mes entrailles de père», disait-il.—Il avait d'ailleurs un sens historique trop profond pour s'associer aux étroitesses intellectuelles des hommes de parti. Les dernières paroles qu'il a prononcées avant de mourir en sont un curieux témoignage. Sortant d'une demi-torpeur, il dit tout à coup: «On eût dû faire manger à Henri V des cœurs de lion.—Pourquoi? lui demanda-t-on.—Parce qu'il aurait eu le tempérament plus militaire.» Sans vouloir attacher un sens trop précis à ces paroles, ne semble-t-il pas que Michelet ait eu à ce moment le sentiment que la faiblesse de la France contemporaine vient de la rupture de toutes ses traditions historiques? N'a-t-il pas éprouvé un vague regret, regret d'historien et d'ami de la vieille France, en pensant qu'Henri V eût pu peut-être renouer ces traditions, s'il avait été capable de comprendre les aspirations légitimes et les besoins du monde moderne?]

[71: Sa plus vive admiration était Virgile. «Je suis né, disait-il, de Virgile et de Vico.» Il méditait un commentaire sur Virgile. Il fit en 1841 un voyage en Lombardie pour voir les lieux où Virgile a vécu et qu'il a chantés. Nous trouvons dans le Peuple un témoignage éloquent de cette prédilection pour Virgile, prédilection du cœur plus encore que de l'esprit: «Tendre et profond Virgile! moi qui ai été nourri par lui et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du cœur… (Michelet vient de parler des beaux vers de Virgile sur le bœuf de labour, et des vers à Gallus: nec te pœniteat pecoris). Ce paysan de Mantoue, avec sa timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme simple, dans son cœur immense, la belle cité universelle dont rien n'est exclu qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les siens». P. 232. Voyez aussi dans le Banquet, l'admirable chapitre sur Virgile.]

[72: Le Peuple, page 228.]

[73: Il fut ce bon maître pour plus d'un. Il avait toujours avec lui des oiseaux, il les emmenait en voyage. Il y avait un pinson surtout à qui toute la maison obéissait.]

[74: L'Oiseau, page 57.]

[75: Bible de l'humanité, page 486.]

[76: «L'empereur Nicolas, disait-il, suffirait pour me faire croire à la vie future.»]

[77: Il eut pourtant vers dix-huit ans une période de mysticisme et de foi; n'ayant pas reçu le baptême dans son enfance, il se fit volontairement baptiser en 1816. Mais, dans ses premiers écrits, on voit que, s'il conserve du respect pour l'Église, il n'a plus la foi. Sa foi même n'a jamais été précise. Elle était plus mystique et sentimentale que dogmatique. Les dogmes n'ont jamais été pour lui que des symboles. (Voyez l'appendice).]

[78: Mémoires de Luther, préface.]

[79: Page 361.]

[80: Chose curieuse; à l'École normale, en 1830, il montrait dans l'avènement du christianisme le premier triomphe d'une religion de liberté sur les religions fatalistes de l'Orient. La Grâce représentait à ses yeux le libre arbitre en opposition à la loi qui était la fatalité. Combien les généralisations de ce genre, faites d'imagination et de passion, sont arbitraires et superficielles.]

[81: Bible de l'humanité, préface.]

[82: Nos Fils, page 35.]

[83: La Montagne, p. 344.]

[84: Ibid.]

[85: La Sorcière, page 99.]

[86: La Montagne, page 202.]

[87: Mon journal, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888. In-12.—Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne comprend que les années 1820-1822; le journal des idées s'étend de 1818 à 1829; la liste des lectures également.]

[88: Le Banquet, 1879; Rome, 1891; sur les Chemins de l'Europe, 1893.]

[89: Voyez Ma Jeunesse.]