Agen.
Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront plus ou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers des terrains vagues semés de plâtre et de gravats.
En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de l'envergure de Mireille et de Calendal pour lesquels il faut bien reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des œuvres célèbres et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète justement admiré de l'Abuglo de Castelguiè et d'une infinité d'œuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que tout le monde ici, sait par cœur.
Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech où d'une improvisation faite à la préfecture après un banquet, mais une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même, petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par bonne confraternité.
Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement, je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits. Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon!
Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante;
L'unique rendez-vous de la gent conséquente,
Capitaine en retraite et commis percepteur.
Une patronne épaisse, au rire adulateur,
Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère
Les plats que son cher fils élève à la primaire
Consigne tous les soirs avant d'aller au lit
Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali.
Un potage, un rôti, des petits pois au beurre
Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure;
La conversation roule sur les impôts
Que l'on supprime en allégeant les derniers pots,
Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste
L'huile mélancolique et le vinaigre triste.
Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.
Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM. Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils: Soyez propre!
Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi de l'ombre pour troubler la représentation.
Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion publique.
A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal inspirés.