Châteaudun, 12 mars.

Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux bagage en ont décidé ainsi.

Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou Xyllostome et le mal aux cheveux ou capillalgie. Ma gorge se refuse à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice de ses doigts.

Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû faire hier soir à Versailles pour clamer l'Épopée paraît l'avoir tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la représentation.

C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le tiers de ce chiffre de sommeil.

Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché, pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter, le Rouet d'Omphale, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir, choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder, qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout ensemble le bougeoir, la table et le Rouet d'Omphale y déposé.

J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore aujourd'hui l'Epopée. S'il pouvait voir dans une glace son teint jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un déclanchement suprême de ses rouages essentiels.

A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre, le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.

Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations malsaines et les sympathies du beau sexe.

Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils promettent de bonne grâce.

Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on dit en langue matelote.

L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait, si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres gracieuses du Pierrot peintre de Louis Morin ou de L'âge d'or, de Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir, succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment l'Epopée, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à lui faire entendre raison; l'Epopée figure au programme, c'est l'Epopée qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.

En scène pour l'Epopée! malgré quelque atténuation de la voix qui se refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne s'avise pas de ces choses.

Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois, tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: «Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand bien de ses euphémismes.»