Dijon.

Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.

N'importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui soutiennent l'appareil aérien de cette moderne traction pourront toujours servir à des exécutions sommaires, un jour ou l'autre, si vient à souffler dans ces parages l'homicide vent des révolutions. Mais Dieu me garde de m'attarder à ces pronostics sanguinaires.

Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d'heure et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie, Montmartre, attirent les yeux des passants.

Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce soir, et creux également la cassette de notre barnum.

Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir essayé tant bien que mal de réparer le désastre, par l'armement précipité d'une équipe d'hommes-affiches, Salis s'est enfermé dans son appartement de l'hôtel de La Cloche, disant qu'il va rédiger une lettre de protestation à l'adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu'il ne veut point dîner et demande simplement, au cas où il s'endormirait, qu'on le vienne avertir sur les huit heures.

Mais c'est en vain qu'à huit heures nous venons à tour de rôle frapper à sa porte et l'interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s'insinuent en nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n'avaient plus d'éclat, et dame, la colère aidant.........................

Cependant il n'y a pas de temps à perdre; le régisseur de l'hôtel va quérir un trousseau de clefs qu'il essaie tour à tour au milieu d'une angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s'ouvre, Salis n'est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas sur la scène. La salle regorge d'un public impatient qui trépigne sur des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier l'incident.

Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté ce soir la très spirituelle chanson qu'il composa à l'occasion de la visite du Czar à l'Académie Française. Elle est inédite ou du moins, n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le public, vous la posséderez in extenso, car la voici:

LE CZAR A L'ACADÉMIE

Air: ça vous coupe la g..... à quinz' pas.

I

On sait que pendant son séjour à Paris,

Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise,

Le Czar visita les augustes débris

Qu'on nomme Académie Française.

En agissant ainsi le Czar

Voulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts,

Se réserver un p'tit moment

Pour pouvoir dormir tranquill'ment.

II

A cett' perspectiv' nos immortels, émus

Faillir'nt en perdre la boussole

Au point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu,

Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole!

Quand tous venaient l'après-midi

Répéter en chœur Boje tsara crani,

Tout' d'suite on constatait dehors

Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort,

III

Qu'incomba la tâche écrasante

De fair' manœuvrer sous l'œil de l'empereur

Le p'tit bataillon des quarante.

On dit qu'parmi les coupolards

Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards

Et qu'Legouvé, montrant les dents,

Dut menacer d'le fout' dedans.

IV

En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa

Son élégance anglo-saxonne

Jusqu'à s'fair' raser par l'acier délicat

De Monsieur Brun'tière en personne;

Et Clar'tie rencontrant d'Vogué

Voilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguer

Car pour les russ's, on sait, mon cher,

Qu'c'est toi qui les as découverts.

V

Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment,

Loti dont l'éloquence active

Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements

L'âme simple de mon frère Yves.

Même il avait dit à Paill'ron:

J'vais faire un chef-d'œuvr' mais ce s'ra toi mon bon

Qui liras c'régal de gourmets,

Car on sait que je n'lis jamais.

VI

Coppée réputé pour les pleurs abondants

Que secrèt'nt ses gland's lacrymales

Apporta des vers composés d'puis longtemps

Et qu'il gardait dans sa vieill'malle.

Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon cœur

Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur

Qu'on l'casse en voulant l'déplacer,

D'puis si longtemps qu'il est brisé.»

VII

Prenez mes œuvr's, s'écria Thureau-Dangin

Comm'ça l'on saura qu'ell's existent,

Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin

Formait une rime anarchiste,

Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billard

Et mêm' j'offrirai comm' professeur au czar

Lian' qui s'charg'ra d'lui révéler

Tout's les façons d'caramboler.»

VIII

Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,

Un sac de bonbons sera d'mise

Et mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier,

Sur le prix avoir un'remise,

C'est alors, pour tout concilier

Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier

Dir'nt nous offrirons simplement

L'assuranc' de not' dévouement.

D. Bonnaud