Lyon.
La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale. Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées.
La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture, et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de la République romaine.
Le coup d'œil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de pénibles sacrifices.
Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon public des premières qui convient à nos manifestations d'art, consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe sarcastique. Muni de nombreux tuyaux et sachant combien tous les publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des protestations étouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et bien d'autres.
Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles incandescentes.
«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être volontairement égaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et agréez mes excuses.»
Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur, mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause, celui-la, à moins que...»
«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme victime expiatoire.»
Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur une camarade.
Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'Horloge et sa compagne, plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante représentation.