M. Laurent TAILHADE.

«Faut-il le dire?» Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en lui faisant une réclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un anarchiste dans le domaine des idées littéraires. Et s'il n'a pas des idées anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas d'idées du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes surtout; mais les questions de théorie le laissent indifférent. Il ne s'émeut et ne se met en frais que sur les questions de personne.

L'annonce de sa conférence sur Stéphane Mallarmé avait attiré un nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner. Mais les uns et les autres ont été volés; en revanche, ils ont été profondément ennuyés.

Le début cependant était plein de promesses ou de menaces; une phrase sur «l'ignoble bon sens» semblait grosse de paradoxes; elle ne l'était que de phrases vides et sonores. Quelques détails sur les mardis de Mallarmé et sur les mardistes, habitués de son logis de la rue de Rome,—de vieux articles de journal sur les procédés syntaxiques et prosodiques du réformateur—la lecture de quelques-uns de ses vers, dont l'interprétation, a dit le conférencier, serait parfaitement inutile attendu qu'elle est impossible—telle fut cette conférence, bâtie à la diable, composée de pièces mal jointes, sans idée générale, sans idées de détail, mais toute hérissée de pointes et d'épigrammes sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrès, René Ghil, Jean Moréas, Henri de Régnier, et généralement sur tous les poètes et prosateurs de ce temps, sans excepter Stéphane Mallarmé lui-même—dont la valeur pourtant était proclamée «inégalable».

M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystère! Ce qui est clair, ce qui est certain, ce qui est évident jusqu'à être gênant, vexant et intolérable, c'est qu'il est «tailhadiste», si j'ose employer cet adjectif encore inédit. Jamais «l'hypertrophie du moi», ce mal des gens de lettres ne s'était manifestée avec tant de prétentieuse naïveté. Je n'ai pas sifflé, tant j'avais pitié; mais j'aurais bien voulu m'en aller! Impossible! La foule obstruait les portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'étais bien sûr qui ne viendrait pas: à savoir la preuve que, sous cet orateur aux grâces tapageuses, il y avait un penseur même dévoyé. Il n'y a pas même tout à fait un Parisien; car M. Tailhade est bien resté de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez. M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle voix, aux sonorités de cuivre;—il a aussi une belle tête, «sarrasine et monacale», a écrit Mallarmé, et restée sarrasine malgré cet éclat de bombe que le même Mallarmé, appelle «un accident politique intrus dans sa pure verrière». En voilà assez pour expliquer qu'on s'écrase aux portes!

C. A.

(Le Messager de Toulouse.)

6 Février, 1897.

Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin de se laver lui-même de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.

Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures et de beaucoup d'envie.

«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole, pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de l'Effort: Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre. Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis, l'initiative artistique.

Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain de Dimitri, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que, même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous. Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère, l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée, jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.

Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours. En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption, dans ce Toulouse où, comme dit le poète:

Je vous ai tout de suite et librement aimé

Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées, conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des Christicoles.

Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de la métrique Française.

N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie? Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut, depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée. Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs sanglants prétendaient imposer à ses adorations.

Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher, et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers la raison.

Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée ouvre plus largement son aile délivrée.

Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.

Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même. Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de parure à ses cheveux. Toujours prête aux actions véhémentes comme aux rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.


A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang latin.

A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre d'Oc. Vous avez chanté—en quel verbe magique!—l'Amour qui décore nos tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.


Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future; quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant les pierres entassées.

De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes. C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de l'amour de la raison et de la liberté.

Je bois au poète Armand Silvestre.

Laurent Tailhade.

Réponse de A. Silvestre.

Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.

Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont raffolé: La Bibliothèque de mon oncle? J'avais un oncle aussi à Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection complète des Annales des Ponts et Chaussées, et de quelques atlas classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre Dépêche, que tous les atlas étaient kif kif bourrico.

Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé des Concours des Jeux Floraux et, dans ce volume, une pièce de vous, où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je vous consacrai deux colonnes du Moniteur universel où je pratiquais alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre père—magistrat comme le mien.—Vous m'excuserez encore, mon cher ami, mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un Pasteur d'Éléphants et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.

Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange des vœux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.

28 janvier 1897. Toulouse.