Rennes, 17 mars.
Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D... Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures, l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici. Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi; j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation.
J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.
En chœur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement. Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il nous accorde de grand cœur, et qui contribuent à donner de sa musique une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet. Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville, à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder. Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame.
Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons pour l'après-midi une longue séance musicale en son home, où seront invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas.
La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde représentation de Rennes.
LE CHAT NOIR
(L'Avenir.)
Rennes, 18 mars 1897.
«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.
Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui, vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre «tremens» encore qu'à mon sens il ne le soit guares.
Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces, lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles, et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva l'aventure à son goust et en daigna souryre!
Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la Marche à l'Etoyle que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie pareillement du Sphynx, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du Sphynx, jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le refroydissement final.—Le charmanct écryvain Montoya qui luy aussy avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...
Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me tords du matyn au soyr!»
Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa large panse balloter d'ayse sous la bure!
Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!»
FRÈRE JEAN, chroniqueur.
Pour copie conforme,
F. Valéry.