LA DÉGRADATION
Le vent tourne en rafales, dans le village, secouant les auvents des maisons désertes. Le ruissellement de la pluie et les mille bruits de l'orage ajoutent à l'angoisse de minuit. L'homme, attaqué par des puissances invisibles, surgies de l'ombre et venues du ciel, se terre, convaincu, en présence des éléments courroucés, de sa faiblesse éternelle. Parfois, un cheval errant, couvert de boue, traverse furieusement la place de l'Eglise.
Dans une maison, rongée de lèpres, deux soldats prisonniers, à la veille d'être dégradés, reposent, gardés par la maréchaussée. Si leur corps est étendu sur le fumier, leur âme est en route. Ils ne dorment pas, et leurs yeux, ouverts dans la nuit, contemplent les paysages de leur enfance.
Amère rêverie que celle d'un soldat rejeté de l'armée par ses compagnons, comme indigne de porter les armes. Le «hors la loi» civil, ce voleur cynique qu'une justice nécessaire condamne, nargue souvent son juge; le mystique assassin sourit parfois à la guillotine; jamais le soldat, à la veille d'être dégradé, n'a cette morgue des grands criminels. Ne plus être ce matricule vivant, ce rouage symbolique, ce postulant à la mort qu'est un modeste soldat, combien de ceux qui partirent vers d'impossibles gloires, à la mobilisation, se résoudraient à cette indignité?
La réelle force de l'existence militaire, c'est de cimenter à jamais les esprits et les corps des soldats et de savoir leur imposer les généreux sacrifices de vivre et de mourir ensemble. Jean et Paul, les deux prisonniers, n'ont pas échappé à la douce tyrannie du devoir militaire. Ils sont attristés de leur sort, comme s'ils n'étaient en rien responsables du délit qui les fait condamner.
Jean est un paysan brutal. Enfant, il gardait les vaches dans les pâturages paternels; un obscur instinct le forçait alors à frapper ses bêtes. Garnement redoutable, il devint, à seize ans, la terreur des bals champêtres, le champion de toutes les rixes sanglantes.
Paul, fluet et distingué, rêveur dont l'idéal malingre est de courir, sans cesse, après d'insaisissables amours, fut la proie de toutes les belles infidèles de la capitale.
Jean, au cours d'une attaque, coupa le doigt d'un camarade éventré, afin de lui ravir son anneau d'or; Paul, poursuivant une amoureuse, déserta. Tous deux furent condamnés à cinq ans de prison.
En cette nuit orageuse où il semble que doit errer l'âme immortelle et courroucée du roi Lear, les deux hommes attendent leur dégradation.
L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans un vaste champ, le bataillon est assemblé. Le soleil fait aux troupes l'aumône d'une caresse. Jean et Paul sont amenés au centre des soldats. Ils sont là, les frères de combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons au cœur loyal, ceux avec qui furent partagés la misère et le vin; ils vont assister à l'humiliation des deux condamnés.
Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes luisent, inflexibles comme la loi, droites ainsi que des consciences de soldats. Le commandant, vêtu de kaki, présente le sabre. Un sergent, fébrilement, jette à terre le calot des deux misérables; il leur arrache leurs boutons qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille, comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper, il lui semble que tout le sang de son corps afflue en ses poings noueux. Paul est pâle et sombre, diminué par son regret et sa honte, tel un vieillard qui regarde mourir son dernier amour.
Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux hommes s'en vont. Jean, rouge de rage contenue, songe qu'il va pouvoir boire enfin le café matinal; Paul pleure doucement. L'armée des camarades s'éloigne, cependant que certains regrettent de devoir rester dans le rang, alors qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation, de si jolis boutons de capote.