LA KERMESSE
Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de ces aimables villages de la Marne, entourés de croix de bois et qui reverdissent et prospèrent malgré les incendies qui les ont ravagés. Des maisons de briques ont été reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent se recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les caves, des abris protecteurs. L'église romane, son clocher abattu, sa nef ouverte, atteste du malheur qui s'abattit sur la région.
Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans le village une particulière allégresse. Les soldats se promenaient, en quête de secrètes beuveries, l'accès des cafés leur étant interdit. Au seuil des granges, des lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains, interpellaient les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques qui en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués de la table et de l'amour. Un clairon lointain sonnait des fanfares heureuses.
Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires, à l'entrée du village, un concert.
Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des lampions bleus, suspendus aux ramures, illuminèrent sa scène improvisée. La foule des soldats se pressait sur des gradins de fortune: chaises, bancs ou charrettes dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade, un petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de la poule au pot et des belles, prit place, entouré de l'auréole d'azur que lui faisaient, harmonieusement, les soldats. Les enfants des écoles, assis à terre, admiraient en silence les lampions que le vent balançait dans les arbres.
L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva un formidable enthousiasme.
Parsingaux, le chef de musique, caressait de son bâton sa noble barbe. Il conduisait, d'un air méprisant, les cuivres et les bois. Les soldats, en chœur, reprenaient au refrain, témoignant de la joie qu'ils avaient de sentir leur cœur bondir au rythme des fanfares et du mépris qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre. Ils chantaient:
Pan! Pan! Pan! Pan!
Il a tout du ballot,
Il s'appelle Parsingaux.
Il faut dire que Parsingaux avait une mauvaise presse. On l'accusait d'avoir donné jadis, alors qu'il était simple brancardier, de l'argent pour que d'autres fissent, en ligne, sa charitable besogne. Il n'en avait pas moins la croix de guerre.
—Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la foule.
Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique, le chef d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le refrain. C'était le plus indescriptible des charivaris. On pouvait y retrouver des bravos, des exclamations, des appels, un murmure de voix pareil au mouvement des mers.
Un comique excentrique, au visage glabre, entra en scène. Sa voix aigre avait quelque chose d'hostile et de plaisant à la fois. Ses gestes de pantin enchantaient par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de son répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son jeu, une sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme si, interprète convaincu de la stupidité de ses rôles, il s'en moquait intérieurement.
La joie du soldat est facile et communicative: une pirouette, un mot drôle, une ritournelle lui donnent l'illusion d'un spectacle riche en couleurs; il se croit au music-hall, il évoque les chansons arsouilles de Gaby Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses voluptueuses au miroitement illimité des lumières, toute la folie des samedis soir au faubourg. La salle embaume l'orange, le musc et le tabac. L'orchestre exalte les fièvres endormies au cœur de la foule: désir d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse illusion; il se croyait à la Riviera du Montparnasse; il revoyait les femmes aux yeux profonds, à la gorge frémissante, dont le mystère l'attirait; il reconstituait ainsi les éléments brisés de son bonheur.
Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques où s'expriment ses colères à l'égard du civil:
Vivent les poilus qui z'ont la fourragère.
Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil que l'on a d'être fort, valeureux, conscient de son devoir, la splendeur des ovations parisiennes à la revue des drapeaux, la joie imprévue que l'on eut de voir tant d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes, alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et justifiées, ces chansons-là sonneront, un jour, durement, à l'oreille des profiteurs. Il en est qui feraient trembler de peur les indifférents s'ils pouvaient les entendre.
Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève. Le bataillon, ce soir-là, voulait s'amuser. La représentation de L'Anglais tel qu'on le parle lui fut une occasion de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire du colonel, paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé sa redingote. Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même n'aurait pas reconnu son enfant en cette fantaisie burlesque.
A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant, au clair de lune, vers leurs cantonnements. Il y avait dans l'air irisé de la nuit des parfums d'amour, et les hommes, soulagés du poids de leur ennui, retrouvaient, d'avoir été bercés par des musiques et des refrains, l'allégresse et la bonté de leur jeunesse.
Il semblait que la paix était revenue sur le monde.
MONSEIGNEUR
CHEZ LES DOUBLARDS
Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats irrespectueux au sergent-major, cet être supérieur et absolu qui tient en ses mains tachées d'encre la destinée d'une compagnie.
Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement que leurs devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs eux-mêmes» n'avaient pas, ce sont des comptables, des notaires, tous gens de bureau consciencieux, sinon dévoués, et parfois aimables.
Les doublards du 5e bataillon, celui d'Un Tel, forment un groupe original et sympathique. Ils suivent, d'assez loin, le mouvement des armées et ne connaissent des combats actuels que les états de pertes, l'élaboration des citations, les rapports de patrouille, les situations administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les défauts du soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne, peiné et combattu, ce qui les fait mieux estimer de tous. Scribes inférieurs, ils retrouvent dans leur encrier toute la poussière d'une gloire éclatante et si l'ange de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul doute que son aile ne frôle au passage le front soucieux des doublards.
Les doublards du 5e bataillon sont bruyants. Ils aiment la bonne chère, les vins de marque, les cigares craquant au toucher et le jeu qui met un peu d'imprévu dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi que tous les groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre: serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun? La baraque où s'élabore leur méticuleuse besogne, battue des vents, au faîte d'une côte, leur tient lieu de dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils travaillent, mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement. Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de grattoir et de règle; la guerre, terrible fée qui transforme le monde, a civilisé les «ronds-de-cuir».
Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que cet homme ait été notaire quelque part. On l'imagine, aisément, naissant, à la stupéfaction de sa nourrice, avec un double galon d'or sur ses petits bras. Grand, sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et sa tête carrée contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser un repas, d'estimer un romancier, d'interpréter une circulaire? Lempêtré impose violemment sa manière de voir. Il devient vif et tranchant comme une paire de ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant donnée la perpétuelle irritation du bonhomme et sa voix agressive.
Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une idée généreuse, un dévouement désintéressé, un enthousiasme réel, ces choses étant contraires à sa nature.
Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau, est un esprit narquois; à la gravité de Lempêtré, il ajoute l'éternel sourire de son ironie facile. Delile, autre doublard, se contente de bien vivre, d'écouter ses compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que de faire avec exactitude ce qui doit être fait.
Enfin, voici Monseigneur!
C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre, ainsi que le baptisèrent les camarades, Monseigneur enfin, curé d'Aubervilliers en des temps paisibles; homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de son ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages anéantis; nonce des tranchées.
De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus de permission, assistent avec joie aux joutes oratoires qui ont lieu au cours des repas et qui mettent aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier subit avec une évangélique bonté les persécutions des doublards, ses confrères. Lempêtré se révèle fougueux anticlérical; il accuse, en roulant des yeux féroces, les prêtres de mille crimes, en général, et particulièrement Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en faire un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque flèche fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand amusement de la galerie. La sympathie des soldats est acquise à Monseigneur; néanmoins, ils aiment à dire en sa présence des énormités où les mots déguisent à peine la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent Lempêtré, malgré ses discours démagogiques, et parce qu'il se montre le maître, le dispensateur des faveurs; ils ne lui pardonnent pas de se croire un chef, au sens magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard.
Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le tendre pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses épaules afin de leur épargner les pierres des routes. Il a pour ses hommes une condescendance infinie:
—Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la vertu qu'ils montrent à souffrir en silence. Je comprends leurs excès au repos. Voire, j'aime s'ils sont ivres. Quand le vin les guide, ils sont joyeux, ils chantent; leur oubli de toute chose leur interdisant de penser à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité.
Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de l'Eglise et manque un peu d'orthodoxie; il n'en révèle pas moins chez le prêtre qui le loue une bonté parfaitement chrétienne.
Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux, jeunes adolescents épris d'idéal, avaient eu un même désir de connaître. Ces voyageurs de l'idée, ayant pris des routes différentes, s'étaient croisés sans doute en certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés: Villiers de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon Bloy, au style douloureux et tourmenté. Ils eussent pu se rencontrer chez le fougueux polémiste à tête de dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes, connurent le chemin du taudis où vociférait le mendiant ingrat. Il est des feux qui attirent, dans la nuit, les errants. On les quitte rapidement, après s'être frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir ému de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont de purs foyers où les hommes se retrouvent.
Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en eux des lyriques fervents et naïfs. C'était l'époque où les pires décadents, habitués des brasseries littéraires, convertis à une sorte de foi brumeuse, venaient à l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un d'eux, fils de tribun républicain, après avoir erré parmi tous les marécages et pratiqué les débauches latines, créa Les Echos du Silence, revuette mystique où l'on exaltait l'amour du martyr, la croyance en une vie supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances infernales. Un ami de Monseigneur collaborait également à cette revue. L'invisible lien des Lettres réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers au plus aventureux des poètes.
Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise. Cet écrivain les conduisit en de graves chapelles où de nobles cérémonies les émurent. Les départs des missionnaires, les prises de voiles séduisirent les artistes. Ils apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts où l'âme est enlevée par le rythme des chœurs palestriens. Un Tel et Monseigneur aimaient Huysmans.
Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires, précisant leurs raisons d'estime, Lempêtré se sentait exilé d'eux, relégué par un destin cruel dans une zone inférieure. Certes, parfois, il risquait un mot déplacé, une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer leurs chimères.
Outre les nécessités du service: comptabilités diverses, rééquipement des hommes, Monseigneur s'intéressait particulièrement aux étoiles, ce qui, pour un prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants, il étudiait les groupements de lumières, les chars, les carrés, les doubles lettres inscrites à la voûte d'azur et qui sont autant de dessins merveilleux dus à quelque main divine.
Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à reconnaître la beauté violette et tremblante de Wega de la Lyre qu'il aima pour son nom précieux. Au reste, les noms d'Orient dont se parent les étoiles lui furent un ravissement.
Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population turbulente de sa paroisse et les soirs où il lui fallait défendre sa soutane contre l'injure des voyous; il allait vers eux et, par les moyens d'une rhétorique savante, il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme les autres hommes. Il ne lui déplaisait pas de narrer les persécutions que lui valut la passion d'une vieille bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu, lors de son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se rejoindront au ciel pour l'éternité!»
Les soirs de liesse, autour de la table branlante où les doublards et leurs unités étaient assemblés, fort écouté, Monseigneur dissertait sur les Pères de l'Eglise. Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de saint Augustin et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la tranchée malgré la boue et les explosions. Tel farceur louait les charmes abondants d'une épicière du parage; il insistait sur sa croupe imposante et ses seins où pourraient reposer les têtes amies de toute une escouade. Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de Flaubert, tenté par les mille démons de la chair et de la table. Il ne manquait rien à sa tentation, pas même les belles pommes de terre ovales et dorées dont le fumet lui caressait agréablement la narine.
Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps commencée:
—Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux et compliqué, devant ce mécanisme savant, je crois à l'existence d'une force supérieure régissant nos destinées. Dieu existe, mais j'en reviendrai toujours à l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui présiderait nos agapes et bénirait nos amours.
Monseigneur ne pouvait admettre une conception semblable. Il importait d'être absolument avec l'Eglise. On ne pouvait, à son choix, croire ou ne pas croire, admettre telles vérités et se permettre de récuser les autres.
—J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas cette passion amoindrie qui vous fait œuvrer charnellement avec honte et tristesse, mais un amour joyeux qui se livre à toutes les fantaisies de la chair. Il y a, dans la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée des dieux, s'il en est au ciel.
Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait pas aux idées arrêtées; il savait tourner les positions, désireux avant tout de sympathiser avec tous, d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer, dans les cœurs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient fleurir les sentiments chrétiens.
Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur n'en recueillait pas moins l'affection de tous. On lui était reconnaissant de sa bonhomie; il était estimé pour les services innombrables rendus à la troupe. Aussi, par une condescendance fraternelle, les soldats, au dessert, chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes sacrés aux paroles luxurieuses.
Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de ses compagnons louer les trois anges généreux qui vinrent porter au monde, un soir,
De bien belles choses.
Les hommes étaient émus d'évoquer la magie de Noël. Tous communiaient dans une sorte de religion irraisonnée qui, pour n'être pas orthodoxe, avait un charme particulier, pénétrée qu'elle était d'humanité réelle et de sereine joie.
Ce soir-là, Monseigneur offrait une bouteille de vin bouché aux doublards et absolvait, dans son cœur, Lempêtré, demandant pour lui, au Seigneur, un peu d'intelligence et de bonté, prière qui jamais, hélas! ne fut exaucée, le notaire gardant une âme revêche, hostile à la douceur, insensible et bête comme un papier timbré.
Enfin, toutes bouteilles bues, sous la conduite du prêtre, la troupe allait admirer les astres, dont la paix harmonieuse devrait être un exemple, incitant les hommes à calmer leurs agitations meurtrières.