LA RIVIERA DU MONTPARNASSE
Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois, d'artistes et de souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder. Ce soir, afin de revivre les émotions anciennes, le convalescent parcourt le quartier, maintenant ombreux, où errent comme lui des nègres et des marins, recherchant un refuge sonore, éternels gamins bercés d'une romance.
Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la Riviera de Montparnasse.
L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement au cœur charmé des jeunes hommes. La fumée irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux violons couvrent son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en des refrains naïfs les amours des arsouilles, dressant au centre des lumières une chair palpitante et transfigurée.
Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées comme des lances, entourent le tréteau, évoquant le charme lointain des îles en fleurs; de hautes glaces affinent et multiplient la beauté des femmes.
Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues à son plafond d'azur et les musiques en goguette créent une atmosphère énervante et magique qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le charme des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement d'être fortuné et la nocturne volupté des sombres ombrages où frémit le vent de la mer.
Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche, parmi les rythmes et les illuminations, une ivresse héroïque qui l'exhaussera, ornant d'images imprécises et jolies l'ombre de sa misère.
Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable courage naissent d'une chanson. Les combattants, au sortir de la mêlée, les femmes délaissées, les adolescents rêveurs viennent à la Riviera du Montparnasse, avec une âme simple, désireuse de joie et de clarté. Leur sensibilité y découvre des horizons plus vastes; ils en sont éblouis, comme s'ils avaient bu ce philtre généreux qui donnait aux héros légendaires une invincible vigueur.
La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs ailés de l'amour et les passions guerrières, devient claire, souple et brûlante. Les marins croient ouïr de vieux Noëls campagnards et l'ariette et la ronde que chantait leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha Thérésa, la grande encanailleuse.
Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination du populaire, toutes les chanteuses de jadis: amante désolée du croisé lointain, Lisette émue de Béranger, brave et rubescente vivandière des chansons à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons du tour de France.
Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits soupers où de petits abbés disaient des épigrammes. Nègres, jeunes Bretons songeurs, ouvriers, artistes étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons, renaissent à la joie et à l'espérance.
La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du pauvre.
Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais baisse la tête tristement. Il est las de cette rumeur et les mille parfums ambiants l'énervent. Les yeux emprisonnés dans le cercle d'or de ses binocles, l'esprit absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?
Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa patrie. Indifférent au café qui fume devant lui, sur la table de marbre, il évoque les vertiges anciens de l'opium, le sommeil mystérieux et lourd de l'éther.
Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux clos, ce petit gnome méprise les joies et les exaltations occidentales. Nos femmes lui paraissent être d'étranges animaux malades, absolument différentes des souples danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons d'osier et de lanternes peintes.
Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en subit pas moins la magie du rythme et des lumières. Un Tel, lui-même, délaissant un instant le souvenir des pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire et bercer par la mièvrerie sentimentale des romances.
Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et pernicieuse où furent professées, parmi les danses et les cris, les idées les moins nobles du siècle. C'est là que l'esprit du populaire se faussa et prit, en écoutant des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites qui l'avilissaient.
Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert a transformé son âme. Les grands sentiments qui soulèvent les foules se répercutent entre ses glaces étincelantes. Une sorte d'impérialisme s'y crée, amoureux du panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse est un nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et courroucé n'a su jusqu'ici chasser les marchands.
Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, dressant l'affamé contre le capital et incitant aux révoltes isolées, marchands de refrains incendiaires qui, selon le goût de l'instant, entraînent leur public à l'assaut du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à la voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et chantent la gloire d'un général républicain, ils sont légion ceux qui, indifférents à la misère et à la gloire des peuples, adorent aujourd'hui les idées et les hommes qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur fortune.
Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, avec art et modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là, alchimistes dévoués, donnent aux misères de la vie, tous les soirs, un reflet d'espérance.
Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, un artiste belge, d'une santé florissante, évoque auprès d'une commère, également plantureuse, les jours où il jouait à la marelle et croquait des gâteaux dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable menaçait les riantes vallées de la Meuse et sa bonne ville en fête. L'artiste y met l'accent ému qu'exige son rôle attendri.
Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il danse, serrant en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, ses gestes épanouis, sa bedaine rebondissante, sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne sont plus que rires, exclamations, appels délirants à travers la salle surchauffée.
On dirait une franche et voluptueuse kermesse où ce meneur de cotillon fait danser, au cœur de tous, la joie de vivre.
Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. Il ignore que le chanteur apprit récemment la mort de son père et de son frère, fusillés sur la grand'-place du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, et nul de ceux que la Riviera de Montparnasse exalte, console et réjouit ne songe à deviner l'envers de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de cet amuseur.
Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, au côté des marchands de mensonges lyriques que seuls l'or et le succès captivent, certains comédiens, conscients de leur rôle prestigieux et portant une large blessure au cœur, chantent sur les tréteaux et simulent une joie sans pareille, afin que les marins errants, les ouvriers épuisés, les nègres venus de leur forêt natale pour mourir dans nos campagnes, les soldats qui goûtent les joies éphémères du retour, s'en aillent, à minuit, dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des refrains aux lèvres?