LES CANAUX LATÉRAUX DES COTES DE LA PATAGONIE

Où sont les canaux latéraux ? — L’ancienne navigation. — Un canot de sauvages. — La baie de l’Isthme. — Les Pêcherais à bord de la Junon. — Mouillage et excursion à Puerto-Bueno. — Le lac d’Aunet. — Les glaces flottantes. — Le havre Grappler. — Passage du Goulet anglais. — Sortie des canaux.

En mer, 9 octobre.

Veni, vidi, vici. Nous sommes venus, nous avons vu et nous avons vaincu… sans la moindre appréhension, les difficultés de notre passage dans les canaux. J’exagère un peu, car la journée d’hier a été assez rude ; mais ne commençons pas par la fin.

Ayez la bonté de prendre un atlas, ou de rassembler les souvenirs de vos études géographiques, afin que je puisse vous montrer ces fameux canaux, où je vous souhaite, si jamais vous y passez, ce qui est peu probable, de faire une traversée aussi heureuse et aussi agréable que la nôtre.

Vous voyez bien, tout en bas de la carte, à la pointe de l’Amérique du Sud, le détroit de Magellan, qui sépare la Terre-de-Feu, les îles de la Désolation et quelques autres archipels, tout déchiquetés, du grand continent américain. Nous y sommes entrés par l’est, c’est-à-dire par l’océan Atlantique, et rien n’était plus simple, au sortir du Long Reach, le passage étant de plus en plus large, que de continuer tout droit notre route au nord-ouest et d’entrer dans l’océan Pacifique.

C’est ce que tout le monde fait, mais nous n’avons pas voulu faire comme tout le monde. Regardez, s’il vous plaît, la côte américaine à partir de la sortie du détroit et en remontant vers le nord. Depuis le 53e degré de latitude jusqu’au 47e, sur une longueur de cent cinquante lieues terrestres, vous voyez une multitude d’îles et d’îlots de toute forme, de toute grandeur, pressés contre la côte : c’est l’archipel de la Reine-Adélaïde, les îles de Hanovre, Chatham, l’archipel de la Mère-de-Dieu, la grande île Wellington, entourée de rochers plus ou moins étendus, avec une profusion de petits bras de mer, de petites criques, de petits détroits à n’en plus finir… et tout cela se subdivise en un nombre infini d’accidents géographiques, qui lasseront encore pendant longtemps la patience des plus obstinés géographes.

Le problème à résoudre est de s’engager là dedans par un bout et de ressortir par l’autre. C’est un jeu, tout comme le baguenaudier ou la célèbre question romaine ; seulement, comme les roches sont aussi dures là que partout ailleurs, qu’il n’y a aucun établissement de radoub, même en projet, qu’il ne passe à peu près personne dans ce curieux labyrinthe et que les habitants en sont anthropophages, c’est un jeu dont la mise est un peu chère : il est indispensable de n’y point perdre.

Je me hâte de dire que le « secret » est connu. Les cartes sont fort incomplètes, mais une ligne sinueuse, tracée au travers de ce fouillis, indique la route à suivre. C’est au bateau à se « débrouiller » (expression toute maritime), pour ne pas passer à droite quand il faut passer à gauche, veiller la force des courants afin de ne point dévier, ne jamais prendre un îlot, un golfe ou une pointe pour une autre, calculer sa vitesse pour tourner quand il faut, pas trop tôt, pas trop tard ; s’arranger de manière à atteindre une petite baie chaque soir pour y passer la nuit, n’en pas manquer l’entrée et mouiller au bon endroit. Ce n’est pas plus difficile que cela.

Moyennant quoi, si vous avez beau temps, ce qui est fort rare, je vous garantis la plus heureuse et la plus intéressante des traversées.

On se demande comment des navires à voiles ont pu, dans le bon vieux temps, se hasarder à naviguer au milieu de tant de dangers. Je pourrais vous dire, d’abord, que dans ce temps-là on avait l’espoir de découvrir quelque chose ; on ne l’a plus guère à notre époque, et puis, autant par habitude que par impuissance, on ne vivait pas à la vapeur (je dis cela aussi au figuré) comme on le fait aujourd’hui.

Vous nous avez vus franchir le détroit de Magellan en deux jours et quelques heures, et nous aurions pu y mettre moins de temps, si nous avions été dans la saison des longs jours. Voulez-vous savoir ce qu’il fallait à nos pères pour accomplir le même trajet ? Voici des chiffres :

Magellan, ou plus correctement Magalhaens, officier portugais, passé au service de l’Espagne, avec cinq navires montés par 236 hommes, découvrit le détroit, et le franchit en 30 jours, Thomas Cavendish, en 1587, mit 33 jours, le commodore Byron, en 1764, mit 51 jours, Carteret, sur le Swallow, qui cependant avait fait partie de l’expédition de Byron, passa 84 jours dans le détroit, et l’illustre Bougainville, avec les frégates la Boudeuse et l’Étoile, en 1767, contrarié par les vents contraires, fit sa traversée en 52 jours, dont 40 furent employés à parcourir une distance de 180 milles ou 60 lieues, représentant la moitié du chemin.

On cite, comme une exception tout à fait remarquable, le voyage de la frégate anglaise Fishguard, qui passa sous voiles de l’est à l’ouest en 17 jours.

Voilà comme naviguaient nos aïeux, et au prix de quelle patience ils ont acquis la gloire de nous montrer la route dans ces parages que nous prenons à peine le temps de regarder.

Aujourd’hui, les navires à voiles ne passent plus jamais par le détroit, et la traversée de l’est à l’ouest est considérée pour eux comme impraticable. Au contraire, un navire à vapeur, quoique à peu près certain de recevoir au moins un coup de vent, s’il est solide et bien dirigé, passera en deux, trois ou quatre jours, quand même, et presque sans ralentir sa vitesse, ce que nous avons une fois de plus démontré.


Le 5 octobre, vers midi, la Junon, laissant à sa gauche la pointe sud de l’île Sainte-Élisabeth et le pic Sainte-Anne, très élevé, pointu et à arêtes absolument droites, s’engageait dans le canal Smith, qui est la partie la plus méridionale des canaux latéraux. Depuis le matin, nous avions été, comme la veille, battus par une forte brise du nord-est, à rafales ; mais dès que nous fûmes dans les passages resserrés, à l’abri des hautes collines situées à notre droite, nous retrouvâmes un calme presque parfait.

A partir de ce moment, les surprises succèdent aux surprises. Le caractère des paysages qui défilent sous nos yeux est extrêmement varié, mais n’a plus la sévérité austère de ceux du détroit. Le décor change à chaque instant ; nous naviguons sur une suite de petits lacs encaissés entre des collines couvertes de verdure et parsemés d’îlots, de rochers, qui se cachent et se démasquent tour à tour à mesure que la Junon les contourne. La largeur du canal n’est pas bien grande ; cependant nous filons à toute vitesse, pour rester maîtres du courant. Il n’y a plus de route à la boussole (au compas, comme disent les marins), l’œil est seul juge de la direction du navire. La barre est continuellement en mouvement, et c’est plaisir de voir notre grand steamer se lancer à droite ou à gauche, faisant parfois plus d’un demi-cercle pour tourner autour d’une pointe, éviter une île placée au beau milieu de sa route et repartir tout droit devant lui, jusqu’à ce qu’un nouvel obstacle l’oblige à se déranger encore.

Chacun de nous cherche dans ses souvenirs quelque ressemblance avec ce que nous voyons : « Voici un paysage des Alpes !… Tenez, maintenant, c’est le Jura ! » M. de Saint-Clair, qui a longtemps habité Glascow, prétend que rien ne rappelle mieux l’Écosse !… Un autre nomme un des plus jolis sites des bords du Rhin… Le froid est assez rude, mais nous nous amusons réellement trop pour avoir la pensée de quitter la dunette ; les plus braves sont juchés sur le gaillard d’avant et à chaque tournant de route cherchent à deviner par où on va passer. En effet, il nous semble être continuellement au centre d’un cercle étroit, et l’œil ne distingue pas les coupures qui nous permettront d’en sortir.

Vers quatre heures, la vigie signale un point noir par le bossoir de tribord. Une minute après, et comme une traînée de poudre, éclatent de l’avant à l’arrière les cris : « Un canot ! un canot ! » Tout le monde est aux bastingages, à regarder. C’est encore une pirogue de Pêcherais. Nous stoppons. Cette fois, comme la mer est très calme, les indigènes peuvent se haler sur l’amarre qu’on leur a jetée, et nous restons quelques minutes courant doucement sur notre vitesse acquise ; pendant qu’on fait les échanges les plus baroques avec ces malheureux, croquons le tableau :

La pirogue, d’à peu près vingt pieds de long, est construite en planches grossièrement équarries, reliées et soutenues entre elles par des branches courbées en demi-cercle ; le tout retenu par des cordes en boyau. Elle est manœuvrée, non par des pagaies, comme l’embarcation que nous avons vue dans le détroit, mais par de longs avirons, formés de deux pièces. Il y a là une douzaine de personnes : six hommes, trois femmes et quelques marmots. Je remarque un vieux Pêcherais, le grand-père sans doute, ridé et amaigri, dont les cheveux cependant sont aussi noirs, aussi raides, aussi épais et aussi longs que ceux des autres. Hommes et femmes ont le même type. Les femmes paraissent plus laides, mais je pense que c’est parce qu’elles le sont autant, ce à quoi nous ne sommes pas habitués. La peau est rouge brique, ou peu s’en faut ; la face est ronde, grosse, aplatie, le front bas, mais assez large. Comme presque toutes les races d’Indiens, ils ont les yeux noirs, les pommettes saillantes, les lèvres un peu fortes et de belles dents.

Deux des femmes, qui sont jeunes, ont la gorge assez forte, mais déjà déformée. Quant à la vieille, elle est horrible à voir ; Macbeth n’a jamais entrevu pareille sorcière. Les enfants sont dans le fond de la pirogue, accroupis devant un feu de bois sec, qu’ils tisonnent avec beaucoup de sérieux, et ne paraissent faire aucune attention à nous. Cela m’a surpris. En revanche, trois chiens au profil de renard, groupés à l’avant du bateau, nous examinent avec curiosité.

Tout ce monde est absolument nu. Femmes, hommes et enfants n’ont pour costume qu’une peau de bête, jetée sur le dos.

Je reparlerai de ces pauvres diables de cannibales, car nous avons eu le plaisir de les revoir. Ils ne purent cette fois rester que fort peu de temps le long du bord, mais cela leur suffit pour conclure quelques opérations commerciales avec nous. L’article d’exportation le plus demandé était le tabac ; l’importation, très variée, comprenait des peaux de loutre, des flèches, des colliers de coquilles, produits d’une industrie plus qu’élémentaire.

L’un de nous voulait absolument acquérir un petit objet brillant, pendu au cou de l’un de ces sauvages ; mais celui-ci ne voulait s’en démunir à aucun prix ; un paquet de tabac, deux, trois ne parvenaient pas à le décider ; enfin quatre paquets, toute une fortune, triomphèrent de sa résistance au moment où la pirogue se détachait. Notre ami saisit son trésor avec émotion… C’était un bouton de culotte de fabrique anglaise.

Nous repartons à toute vitesse, et, vers cinq heures du soir, la Junon fait son entrée dans un petit havre, connu sous le nom de baie de l’Isthme. Là, comme dans la baie Swallow et comme dans les deux autres mouillages que nous avons pris avant de sortir des canaux, il y a la place d’abriter un navire assez grand, mais un seul.

Il est convenu maintenant que, grâce aux progrès de la civilisation, tous les points du globe sont devenus quasiment des faubourgs de Paris, et que de magnifiques steamers transportent avec la plus entière sécurité et le plus splendide confortable les touristes et les commis voyageurs. On admet généralement aussi que les parages jadis inconnus sont sillonnés de nombreux navires, que toutes les côtes sont exactement relevées et toutes les cartes excellentes. Je crois m’apercevoir que ce sont là de purs préjugés, et en ce qui concerne le magnifique passage où nous nous trouvons en ce moment, je puis vous assurer que c’est une curiosité qui attire fort peu de curieux.

Je n’en veux d’autre preuve que la coutume adoptée par les navires de marquer la trace de leur passage dans les baies où ils viennent chercher un abri pour la nuit.

En arrivant à terre dans la baie de l’Isthme, nous avons tout d’abord trouvé les cartes de visite de nos prédécesseurs, sous forme de planches clouées aux arbres du rivage. Il y en a fort peu ; j’ai relevé sur le tronc mort d’un grand hêtre, choisi bien en évidence sur un petit monticule, les quatre inscriptions suivantes :

Luxor 17/12/77.

S.M.S. Feb. Vineta 76.

S.S. Ibis Den 9 Sept. 1876.

S.S. South Carolina, left New-York march 2nd, anchored here april 6th 1876.

Il y avait, en outre, deux planches dont les inscriptions étaient complètement effacées par le temps. Sur l’une d’elles, je gravai avec la pointe de mon poignard :

Junon 5/10/1878.

La promenade à terre ne présenta aucun incident remarquable. On tira bon nombre de canards, on récolta plusieurs brassées de moules, aussi belles et aussi abondantes que dans le détroit, et comme une petite pluie fine commençait à tomber, nous nous empressâmes de rentrer à bord pour ne pas faire attendre le dîner, que réclamaient, d’ailleurs, nos jeunes appétits, aiguisés par le froid et l’exercice.

Ayant passé toute cette journée au grand air, comme les deux précédentes, et devant nous lever de fort bonne heure le lendemain, chacun s’était retiré dans sa chambre après le repas. Soudain, à dix heures et demie, je suis réveillé par des hurlements qui me font immédiatement dégringoler de mon cadre. En un instant, nous voilà tous sur le pont. Qu’est-ce ? Le feu ? Une attaque des sauvages ? Ce sont en effet des indigènes, mais leurs intentions sont toutes pacifiques. Ce sont les mêmes que nous avons rencontrés dans le canal. Ils ont trouvé, sans doute, que nous faisions les affaires largement, car les malheureux ont parcouru une vingtaine de milles à l’aviron pour venir continuer leurs échanges.

Nous voulons les faire tous monter à bord, mais la vieille « sorcière » s’y refuse énergiquement et reste avec les deux femmes et les enfants pour garder la pirogue. Je n’ose pénétrer le motif de cette méfiance, qui laisse planer des doutes « incompréhensibles » sur la galanterie exagérée de ceux qui ont passé ici avant nous.

Les hommes ont gravi l’échelle du bord sans hésitation et sont introduits cérémonieusement dans le salon arrière. Voilà nos invités assis, complètement nus, sur les banquettes de velours, en face de diverses victuailles. Ils touchent peu à la viande, mais les sardines sont l’objet de leur prédilection ; elles disparaissent par douzaines, et ces messieurs ne repoussent les assiettes qu’après les avoir léchées avec soin et satisfaction. Le grand-père est décidément affreux ; mais les deux jeunes gens, assez bien bâtis, ne sont pas trop laids. Ces êtres-là sont des brutes, il n’y a pas à en douter, et Darwin leur a rendu justice en les classant au dernier rang de l’espèce humaine ; leur genre de vie, l’état de misère et de dégradation où ils végètent, en sont de suffisants témoignages, cependant leurs physionomies sont loin d’être idiotes, et on y trouve un mélange de bonhomie et de finesse.

Le vieillard qui vient de changer la peau de loutre qu’il avait sur le dos contre une boîte de conserves fait claquer ses dents pour indiquer qu’il a froid. Ne se croyant pas bien compris, il touche plusieurs fois sa peau, puis la manche de notre ami B…, placé à côté de lui, pour indiquer qu’il voudrait bien en avoir autant. B… se laisse attendrir, descend dans sa cabine et revient avec un costume complet d’été, dont le vieux Pêcherais est revêtu séance tenante.

Rien de plus comique que de voir ce grand sauvage tout habillé de blanc, dans ce pays de glace et par deux degrés de froid. Même quand il a mangé de l’Européen, supposition que son âge rend assez vraisemblable, il n’a pas dû être aussi content. Il se promène, se pavane, s’admire dans un miroir, qui ne l’étonne pas trop (il a dû en voir déjà) ; il plante ses mains recouvertes de débris de sardines dans les poches du veston ; c’est une joie sans pareille… Pendant qu’on les amuse avec une montre dont le tic tac les intrigue fort, notre professeur d’histoire naturelle examine leurs mâchoires, mesure leurs têtes, palpe leurs bosses, et je ne doute pas qu’ils ne prennent ces attouchements scientifiques pour des marques d’amitié ; car ils lui sourient aimablement et semblent le remercier.

Quelqu’un se met au piano. Shakspeare a dit : « Music sooths the savage breast. » Il avait deviné les sauvages des terres magellaniques : ils dressent les oreilles, restent un moment immobiles, se lèvent ; leur physionomie exprime d’abord l’inquiétude, puis l’étonnement. Bientôt ils dodelinent de la tête, et comme c’est une marche très rythmée qu’on leur joue, ils saisissent la mesure. S’encourageant l’un l’autre, ils s’approchent à petits pas de cette grande caisse qui chante. L’instrument se tait. Le plus brave de nos indigènes touche timidement une note du doigt et se recule ; enfin, rassemblant tout son courage, il plante vigoureusement ses deux poings sur le clavier, en regardant les autres avec une expression de crânerie qui nous fait éclater de rire. Ce sera alors à qui touchera le piano ; mais l’idée leur venant de regarder ce qu’il y a dedans, quelqu’un entame le galop d’Orphée pour faire diversion. On les prend par la main et on les fait danser. Les sauvages sont devenus d’une gaieté folle ; Parisiens et Pêcherais mêlés sautent et rient à se tordre…, sans savoir pourquoi, je le veux bien, mais de bon cœur, je vous assure. Il est évident qu’un être grave, transporté à bord de la Junon, nous aurait en ce moment tous pris pour des fous. Peut-être serait-il devenu fou lui-même… Aux derniers accords de l’infernal galop, nous les reconduisons jusqu’à la coupée et les poussons dans leur pirogue ; vieux pantalons, gilets déchirés, chapeaux défoncés, tout ce que nous avons de nippes en mauvais état et de hardes hors de service pleuvent sur leurs têtes, et bientôt l’embarcation disparaît dans les ténèbres.

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Avant que le soleil ait jeté son premier rayon sur les cimes des montagnes, la Junon était sortie de la baie de l’Isthme et continuait sa course rapide à travers les canaux étroits qui font communiquer le Smith-Sound et le canal Sarmiento. C’est un dimanche, et peut-être, depuis notre départ de France, n’avons-nous pas eu une plus belle journée que celle-ci. Dans quel pays sommes-nous, et sous quel climat vivons-nous ? Pas un nuage au ciel, qui, pour la première fois depuis huit jours, nous montre un azur bien franc, presque foncé. Nous glissons sur une mer unie, limpide et d’un magnifique vert sombre, dans laquelle se reflètent comme dans l’eau d’un lac les îles verdoyantes, les cascades, les vallées, les glaciers qui bordent la route. La température est d’une douceur exceptionnelle. Nous nous dirigeons maintenant presque droit au nord, et si la végétation a conservé le même caractère, elle nous apparaît plus puissante et donne par cela même au paysage un aspect plus gai et plus vivant.

Pour la première fois, on dit la messe dans le salon, garni de fougères, d’épines-vinettes et de branchages de toute sorte, arrachés aux fourrés de la baie de l’Isthme.

A une heure de l’après-midi, le commandant nous fait une agréable surprise : « Qu’on soit paré à mouiller ! » — Ceci nous annonce quatre ou cinq heures de promenade, de chasse, d’escalades, sans compter le principal attrait de ces courses en pays perdu…, l’imprévu ! La Junon range d’assez près la terre que nous avons à notre gauche, puis vient en grand sur tribord, stoppe et entre doucement dans un bassin fermé par de ravissantes petites îles couvertes d’arbres. « Tribord, mouillez ! » La lourde chaîne file bruyamment dans les écubiers. Nous sommes dans la baie de Puerto-Bueno.

On ne pouvait choisir meilleur mouillage ni plus joli endroit. Pendant qu’on amène les embarcations, nous allons nous équiper. Arrivés à terre, chacun poursuit sa route à sa guise ; le commandant fait des sondages ; M. Collot, accompagné de deux amateurs d’histoire naturelle, va augmenter ses collections. Celui-ci, aux pieds agiles, a déjà commencé l’ascension du plus haut pic, et celui-là, qui espère rencontrer des indigènes, se charge, outre un arsenal complet, d’un grand sac de tabac et de bibelots qu’il compte échanger avantageusement. Le plus grand nombre est en quête de gibier, et tout ce qui sait tenir un crayon a dans la poche un album, petit ou grand.

Bref, armés jusqu’aux dents et vêtus comme des contrebandiers, ayant plutôt l’air de conquérants que de touristes, nous disparaissons tous dans la forêt vierge.

Avec mon compagnon Jules C…, je me fraye difficilement un passage à travers des bois peu élevés, mais très touffus de hêtres, de bouleaux et de frênes. Nous rencontrons aussi des houx, des bruyères très hautes, d’énormes fougères et une grande variété d’arbres et d’arbustes dont les noms nous sont inconnus.

Après avoir franchi une ondulation de terrain en dos d’âne, nous redescendons de l’autre côté, mais la marche devient fort difficile. Nulle part on n’aperçoit une parcelle de terre ; nous foulons une couche d’humus, formée de végétaux décomposés, de vieilles souches pourries enveloppées de mousses et de lichens ; parfois nous enfonçons jusqu’à la ceinture dans des crevasses que rien n’indique à la vue. Les arbres sont ici beaucoup plus élevés et fournissent un ombrage épais. Nous avançons en allant de l’un à l’autre, écartant ou tournant les obstacles à mesure qu’ils se présentent. Une quantité de petits oiseaux au plumage gris et noir gazouillent autour de nous.

Le travail des siècles a pu seul rendre fertiles ces collines et ces îles rocheuses. Un germe déposé a produit un arbuste chétif, qui a retenu entre ses faibles racines un peu d’humidité et de terre, il vieillit, tombe, pourrit, se recouvre de mousse, donne le germe à une douzaine d’arbustes qui, à leur tour, poussent, grandissent pour vieillir et tomber encore ; si bien que l’accumulation constante des détritus, en donnant sans cesse naissance à de nouveaux végétaux a fini par nourrir toute une forêt qui ira toujours en grandissant et en s’étendant de plus en plus.

Une heure de glissades, de chutes, de culbutes à travers ces impénétrables fourrés, nous amenèrent au bord d’un charmant petit lac d’eau douce dans lequel se déversent les eaux d’un autre lac un peu plus grand. Nous y retrouvons plusieurs de nos chasseurs.

— Eh bien ! Combien de victimes ?

— Hélas ! Seulement deux canards et une oie ; mais nous avons vu un Patagon !

— Pas possible.

— Mais si, vraiment. Vu, de nos yeux vu, ce qui s’appelle vu…, là-bas, sur le sommet de cette montagne, une grande silhouette, très grande, qui a paru nous observer quelques minutes et qui, malgré nos démonstrations pacifiques, s’est éclipsée. Nous avons voulu l’atteindre, mais c’est trop loin et trop haut. Et nous vous sommons de consigner l’incident sur vos tablettes ; il est assez extraordinaire pour que le public en soit informé, d’autant plus qu’on affirme que cette partie de la côte est déserte.

— Comment donc ! Mais certainement… Très intéressant. Oh ! je le relaterai. Grande silhouette sur une grande montagne…; c’était sûrement un Patagon. Que vous êtes heureux !

Avant de regagner la Junon, nous relevons les inscriptions suivantes, plantées un peu partout, sur la terre et dans les îles : Ramsès, 23/6/78. — Ariadne, 19 Jan. 78. — H.M.S. Penguin, Jan. 5th 78. — Aiguillette (les autres caractères effacés, la planche trouvée à terre). — Patagonia, 8 nov. 73. — Canonera peruana Pilcomayo, comm. D. A. S. Muñoz, 11 Diciembre 74. — Christopho Columbo, 11/9/78.

La nuit est venue, et une fois réunis à bord, nous constatons l’absence de notre camarade Ed. S…, un robuste enfant de l’Alsace, voulant toujours « donner la main » aux manœuvres et toujours le premier aux excursions. Nous l’avons surnommé le « matelot ». On crie, on appelle. Pas de réponse… On hisse deux fanaux en tête du mât. Pendant qu’on envoie un canot à terre pour l’attendre et allumer un feu qui lui montre la direction, les commentaires vont leur train : il a perdu son chemin, — il est tombé dans un précipice, — il a été enlevé par les indigènes… — et mangé peut-être ! Enfin, un coup de fusil se fait entendre du rivage, nous répondons au signal et quelques minutes après notre ami est à bord. Mais dans quel état ! Le visage et les mains déchirés par les épines, les vêtements en lambeaux, trempé, meurtri… Il nous raconte qu’ayant escaladé la plus haute montagne, il s’est égaré dans les bois au retour et s’est vu forcé de traverser presque à la nage un des lacs pour ne pas se perdre de nouveau dans les fourrés.

— Alors, c’était bien vous qui étiez là-haut sur la montagne ?

— Oui, et je suis redescendu pour explorer le versant opposé.

Je m’adresse aux chasseurs :

— En narrateur fidèle, je crois, messieurs, qu’il convient de rectifier l’apparition du Patagon.

— Hélas ! oui. Rectifiez, mais expliquez qu’avec ce gaillard-là on ne sait jamais à quoi s’en tenir. Qualifiez-le de passager-matelot-patagon, avec la réserve de bien d’autres qualifications qui lui seront probablement données avant le retour.

Le 7, au point du jour, la Junon repartait, non sans avoir envoyé le charpentier clouer sur un arbre bien en vue, à l’entrée de la baie, une planchette avec l’inscription : Junon, vap. français, commandant Biard, 7/10/78.

Le petit lac d’eau douce que nous avons découvert, étant à peine indiqué sur les cartes et ne portant aucun nom, le commandant, après en avoir relevé approximativement le contour, lui a donné le nom de lac d’Aunet[7].

[7] Mme Biard, née Léonie d’Aunet, a fait en 1839, avec son mari, à bord de la corvette de l’État la Recherche, un voyage au Spitzberg.

Il y a là, par 80° de latitude nord, une petite crique qu’on a appelée alors l’anse Léonie ; en sorte que deux points situés aux extrémités du monde portent aujourd’hui le nom de la célèbre voyageuse.

Mme Biard est morte à Paris le 21 mars 1879.

Le temps, un peu brumeux dans la matinée, s’est enfin éclairci et nous donne une belle après-midi. Vers huit heures du matin, nous franchissons le passage le plus étroit de cette originale traversée. On le nomme Guia narrows. Il y règne un fort courant qui s’engouffre entre deux plages rocheuses, distantes d’un jet de pierre l’une de l’autre.

Il suffit à la Junon de se tenir bien au milieu du chenal pour passer ainsi dans un grand lac, compris entre les îles Chatham et Hanovre et l’archipel de la Mère-de-Dieu. Bientôt nous entrons dans le canal Wide, où les terres se resserrent de nouveau, et, comme la veille dans le canal Sarmiento, nous naviguons pendant quelques heures entre deux rangées de collines.

Cependant l’aspect général n’est plus le même. Quoique notre route se continue presque directement au nord, la végétation redevient rare, les montagnes se dressent altières, inaccessibles. La côte de Patagonie à notre droite est parsemée de glaciers ; celle de l’île Wellington, à gauche, plonge dans la mer d’énormes masses granitiques abruptes, sillonnées de cascades, couronnées d’arbres à leurs sommets, mais dont les versants sont presque tous dénudés. Le plus remarquable, le plus imposant de ces promontoires est le cap Bold, dont la paroi est absolument verticale sur une hauteur de plus de 200 mètres. Cette gigantesque muraille, qui me rappelle le passage supérieur des Portes-de-Fer du Danube, marque l’entrée d’un nouveau canal taillé entre deux coupures et s’ouvrant à angle droit sur notre gauche.

Avant de nous y engager, nous naviguons au milieu de glaces flottantes très nombreuses, venant d’un immense glacier situé droit devant nous, et descendant le bras de mer où nous sommes, poussés par une fraîche brise. Ces icebergs sont, en moyenne, de la grosseur d’une forte embarcation. De temps en temps, on incline un peu la route pour éviter les plus grands, pendant que les fins tireurs de notre bande font assaut d’adresse pour toucher ceux qui passent à 60 ou 80 mètres de nous. Le Grand-Glacier (c’est le nom qui lui est donné sur la carte) présente à ce moment un spectacle magnifique ; il se développe sur une étendue de 3 ou 4 kilomètres et nous laisse entrevoir d’immenses champs de neige, de gros blocs d’un bleu éclatant qui forment le plus pittoresque contraste avec les couleurs sombres, les tons durs des montagnes qui nous entourent de tous les côtés.

La Junon, contournant le cap Bold, tourne brusquement sur bâbord. Une demi-heure après, à la nuit tombante, nous étions de nouveau mouillés dans une petite baie, ressemblant beaucoup à celle de l’Isthme, que l’heure avancée et le temps devenu soudainement pluvieux ne nous permirent pas d’explorer.

Nous avions encore une journée de marche pour sortir des canaux latéraux, et, dans cette journée, restaient à franchir les passages les plus difficiles. Ayant quitté le havre Grappler de très bon matin (c’est le nom de notre troisième et dernier mouillage), nous donnâmes dans l’Indian Reach un peu après le lever du soleil ; là, nous rencontrâmes cette curieuse variété de canards que les Anglais ont appelés steam ducks (canards vapeur), qui ne peuvent se servir de leurs ailes que pour battre l’eau et semblent imiter un bateau à roues lorsqu’ils courent sur la mer en la frappant à chaque coup d’aile.

Cet endroit offre quelques dangers, parce qu’il contient plusieurs roches cachées qui ne sont peut-être pas toutes connues. Pour la première fois depuis notre entrée dans le détroit de Magellan, la vitesse habituelle de dix nœuds fut ralentie et un officier envoyé en vigie dans la mâture. L’Indian Reach franchi sans encombre, il nous restait encore, comme dernière et plus délicate épreuve, à passer le goulet ou détroit Anglais, à l’entrée duquel nous nous présentâmes vers dix heures.

Je ne décrirai pas la manœuvre, qui ne serait bien compréhensible que la carte sous les yeux, et n’aurait d’intérêt que pour les marins. Je me bornerai à dire que presque toutes les difficultés sont réunies sur ce point : le passage est fort étroit, sinueux, barré par plusieurs îlots, difficiles à distinguer les uns des autres ; il y a, de plus, quelques hauts-fonds dont rien ne signale la présence. Ainsi que dans la plupart des endroits très resserrés, les courants ont là une grande force.

Il faut arriver avec une vitesse bien calculée et, une fois engagé, manœuvrer sans hésitation, car on ne doit même pas songer à revenir en arrière. A un certain moment nous dûmes serrer la côte de si près que nos vergues rasaient les branches des arbres.

Bref, nous avons passé le goulet Anglais comme le reste. Une heure après, des torrents, des fleuves de pluie fondaient sur la Junon, naviguant maintenant sur le large canal Messier et donnant toute sa puissance pour en sortir avant la nuit close.

A sept heures, un léger balancement nous indiquait l’approche de l’Océan. Nous entrions dans le golfe de Peñas.

A minuit, nous étions en pleine mer.

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Adieu, parages désolés, si pleins de charme, de poésie, d’imprévu ! rochers fantastiques, superbes glaciers, nature étrange et sauvage, au sein de laquelle nous avons tant vécu en si peu de temps !

Au milieu de ces solitudes, sous l’impression des beautés majestueuses de tout ce qui nous entourait, comprenant la réalité des dangers qu’une erreur de coup d’œil, une négligence, un ordre mal compris pouvaient nous faire courir, nous avons senti pour la première fois le lien qui nous unissait les uns aux autres ; nous avons mis en commun nos surprises, nos admirations, nos enthousiasmes, et nous emportons tous de cette magnifique traversée des souvenirs à jamais ineffaçables.

AU CHILI
VALPARAISO ET SANTIAGO

La baie de Valparaiso. — L’île de Robinson. — Opinion d’un homme sérieux sur les Chiliennes. — La Samacoueca. — Tremblement de terre. — En route pour Santiago. — Physionomie de la capitale. — La ville et les monuments. — Triste souvenir. — Santa-Lucia. — La Quinta normal. — Soirée chez le ministre de France. — Des bâtons dans les roues. — Le môle de Valparaiso. — Situation générale du pays. — La question patagonienne.

En mer, 26 octobre.

La baie de Valparaiso apparut à notre droite le 13. Elle a la forme d’un demi-cercle ouvert au nord, bordée de cerros ou collines assez élevées, nues, rougeâtres et d’un aspect triste. Le pied de ces collines est très voisin de la mer, et la ville, après s’être installée sur une longue ligne au bord de la plage, a dû, pour s’étendre, les escalader en partie. Dans les gorges, on aperçoit bien çà et là quelques bouquets de verdure ; mais rien cependant ne nous a paru, au premier coup d’œil, justifier le nom charmant de « Vallée du Paradis », donné au premier port de la république du Chili.

Un grand nombre de navires de commerce sont mouillés en rade, parmi lesquels nous reconnaissons deux baleiniers américains, récemment arrivés du cap Horn, à leur petite cabane-observatoire juchée dans la hune de misaine. Nous passons près de trois frégates cuirassées anglaises, d’un navire de guerre américain et de deux grands blindés chiliens, dont l’un porte le nom, célèbre au Chili, de l’amiral Cochrane. Des barques évoluent sur les eaux calmes. Le port paraît fort animé, et c’est avec une vive impatience que nous attendons la visite de la santé, qui va enfin nous rendre à la terre, à la vie !

Avant de débarquer, nous distinguons à notre gauche, et par delà les cimes lointaines de la Cordillère des Andes, le sommet neigeux de l’Aconcagua, le géant de l’Amérique, élevé de plus de 20,000 pieds, qui se montre aux navigateurs du Pacifique comme aux gauchos des pampas.

Le débarcadère de Valparaiso est le plus commode que nous ayons encore vu. A peine avons-nous gravi son large escalier, que nous nous trouvons en face d’un gai parterre de gazon et de fleurs, devant lequel s’ouvre une triple arcade supportant le bâtiment de la Bourse et les bureaux de la Douane. Tout cela est bien tenu, point froid à l’œil et de bonne apparence. Près de nous, sur le quai même, la grosse cloche d’une locomotive annonce le départ d’un train pour Santiago et invite les voitures à se ranger. Traversons.

Voici maintenant une autre place. Quel est cet édifice en ruine ? C’est la caserne principale des pompiers, récemment brûlée. Diable ! Si dans ce pays les pompiers laissent brûler leur propre logis… N’insistons pas. Plusieurs personnes viennent au-devant de nous ; c’est une députation du Cercle français. Ces messieurs nous entraînent à leur club pour nous en faire les honneurs. Quelques instants après, installés avec nos compatriotes dans des calèches presque confortables, nous voilà lancés à travers la ville.

— Où nous conduisez-vous ?

— A une heure d’ici, à Sainte-Hélène. C’est le Robinson de Valparaiso… Nous avons pris la liberté d’y faire préparer une petite collation dès que vous avez été signalés.

Nous sommes confus, mais comment refuser ?… A propos de Robinson, je demande ce que devient cette fameuse île Juan Fernandez, qui appartient au Chili et n’est pas à plus de cent-vingt lieues d’ici, juste en face de Valparaiso. C’est là, on s’en souvient, que le matelot Selkirk, abandonné par son navire, vécut de 1704 à 1709, absolument seul. Étrange histoire, qui nous a valu l’immortel livre de Daniel de Foë, le Robinson Crusoë. Il paraît qu’un Robinson nouveau s’y est installé depuis le commencement de l’année dernière ; mais, hélas ! ce n’est ni un pauvre naufragé, ni un philosophe, ni un poète, ni même un original : c’est simplement un homme pratique, de plus allemand, qui a loué l’île de Robinson au gouvernement chilien, comme il aurait loué un cinquième sur l’avenue de l’Opéra, et à peu près au même prix[8].

[8] M. de Rodt (c’est le nom du locataire de l’île Juan Fernandez), paye un loyer annuel de 1,500 pesos, environ 7,000 fr.

Il vit là, en gentilhomme campagnard, avec une soixantaine de vassaux ; il coupe les bois, élève des chèvres, tue des phoques, pêche des poissons et espère se faire une centaine de mille francs par an, avant peu, du produit de sa ferme. Voilà ce que deviennent les légendes.

Chemin faisant, nous étourdissons de questions nos nouveaux amis. Après l’histoire de Robinson, il faut qu’on nous dise à quoi nous en tenir sur les fameux tremblements de terre du Chili et du Pérou. Hélas ! les renseignements ne sont que trop abondants. Si on a osé construire dans la ville quelques édifices ayant plus de deux étages, c’est que la place manque absolument et que le terrain dans le quartier central est d’un prix excessif. Plaise à Dieu qu’un bouleversement, pareil à celui qui a détruit la ville d’Arica en 1868 et la ville d’Iquique l’année dernière, ne se fasse pas sentir à Valparaiso, car ce serait la plus épouvantable catastrophe que l’imagination puisse concevoir. A mesure qu’on s’éloigne du quartier le plus animé de la ville, les maisons n’ont qu’un seul étage, quelquefois un simple rez-de-chaussée. Le mode de construction le plus usité consiste dans l’emploi de la brique et d’un ciment très lâche, supportés par des madriers. L’ensemble « joue » et résiste mieux aux légères secousses qu’on éprouve plusieurs fois chaque année. Du reste, ajoute-t-on, si vous restez seulement une quinzaine de jours ici, il est presque certain que vous aurez une impression du mouvement.

— Bien obligé !

Beaucoup de maisons sont peintes des couleurs les plus tendres, rose et bleu, et soigneusement vernies. Au-dessus de chaque porte se dresse un mât qui souvent dépasse la toiture, et auquel on arbore un pavillon les jours de fêtes politiques ou religieuses. Cette touchante et unanime manifestation est simplement le résultat d’une loi qui frappe d’amende quiconque ne pavoise pas sa demeure aux jours officiellement consacrés. L’enthousiasme obligatoire, suprême expression de la liberté !

A propos d’enthousiasme, je crains bien que, si je vante le charme des Chiliennes, vous, lecteur, qui n’êtes pas venu au Chili, vous ne trouviez que j’ai l’admiration trop facile. Séduit à Montevideo, enchanté à Buenos-Ayres, charmé à Valparaiso, que sera-ce donc quand nous arriverons au Pérou, la terre classique et légendaire de la beauté !

Je prendrai la liberté de vous rappeler timidement que je n’ai pas parlé des Brésiliennes, et que j’ai tout à fait sacrifié mesdames les sauvagesses du détroit de Magellan et pays circonvoisins. Je ne suis donc pas si indulgent qu’on pourrait le croire tout d’abord, mais si vous voulez être tout à fait convaincu, écoutez une voix plus autorisée que la mienne, celle de M. Ed. Sève, consul général de Belgique au Chili, auteur de l’intéressant ouvrage : Le Chili tel qu’il est.

« Les alliances, dit M. Sève dans sa préface, sont souvent prématurées ; les épreuves de la vie conjugale sont parfois funestes et apportent le deuil et bien des calamités. L’amour de la famille est profondément enraciné dans le cœur des Chiliennes, et la fécondité des mariages en est une preuve irréfragable. Le père sacrifie volontiers ses goûts, ses plaisirs au bonheur de la famille ; mais son autorité est loin d’être aussi grande qu’en Europe… Je ne vous dirai rien des jeunes filles ; elles ont des grâces infinies, l’imagination vive, et elles sont si séduisantes que fort peu d’étrangers habitent quelque temps le pays sans leur faire l’hommage de leur cœur et de leur liberté. Les moralistes leur reprochent d’aimer trop la toilette… »

Vous voyez, les moralistes eux-mêmes ne trouvent que cela à leur reprocher. Voilà qui est probant. Est-il nécessaire d’ajouter, avec M. Sève lui-même : « La forte proportion des naissances illégitimes prouve précisément combien le Chilien a besoin de la vie de famille… » ?

L’auteur n’a peut-être pas dit en ce passage sa pensée bien exacte ; mais ce qu’il en dit suffit à démontrer que les Chiliennes sont aimables et que sur ce point les avis ne sont pas partagés.

Les Espagnoles de la Plata se coiffent de la traditionnelle mantille. Ici, c’est la manta, longue pièce d’étoffe noire, dans laquelle vieilles et jeunes se drapent et s’encapuchonnent comme les femmes d’Orient dans leur feredjé. Le plus souvent, on ne distingue que le haut du visage, en sorte qu’un mari peut passer trois fois à côté de sa femme sans la reconnaître. Cela donne aux personnes « d’un certain âge » un caractère un peu sévère, presque triste. Inutile d’ajouter que les modes françaises sont portées par un grand nombre de familles, et que, si la manta n’était absolument obligatoire pour entrer dans les églises, on ne la porterait peut-être plus du tout depuis longtemps.

Nous traversons la grande place de la ville, celle de la Victoire, agrémentée d’une fontaine placée au centre d’un square. Un édifice en ruine attire notre attention ; c’est le théâtre, brûlé depuis six mois. Décidément, les pompiers de Valparaiso n’ont pas eu de chance cette année.

Sainte-Thérèse est une petite oasis pleine de fleurs et d’arbres particuliers, située à l’extrémité du principal faubourg ; nous y faisons un lunch très gai, et en redescendant dans la ville à la nuit close, nos aimables compagnons nous donnent le spectacle d’une samacoueca. La samacoueca est la danse nationale au Chili comme au Pérou ; danse du peuple, bien entendu, car le quadrille, la polka et la valse ont conquis le monde fashionable là comme ailleurs et probablement pour toujours.

Dans une grande salle d’auberge, décorée de vieilles images et de banderoles de papier multicolore, les habitués de l’endroit, métis d’Espagnols et d’Araucans, gens braves plutôt que braves gens, nous dit-on, s’empressent de nous faire placer. Ils ont l’espoir, non déçu d’ailleurs, que nous leur offrirons quelques rafraîchissements. Nous nous asseyons, et la danse commence ou plutôt recommence. Les assistants accompagnent la guitare et marquent le rythme en frappant avec les doigts de la main droite dans la paume de la main gauche. Nous les imitons poliment.

Cette samacoueca est une sorte de fandango assez original et gracieux ; malheureusement les deux êtres qui l’exécutent sont absolument dépourvus de charme. L’homme est assez souple, mais petit et trapu ; son pantalon trop court, bordé d’une dentelle frangée, laisse entrevoir une partie de ses tibias ; il ressemble à un pitre de foire et est complètement ridicule. Sa danseuse, jeune, mais pas jolie, est fagotée d’un lourd corsage mal coupé et d’une jupe traînante trop ballonnée.

D’abord, c’est une série de passes entre-croisées, jeux de mouchoir et d’éventail, dédains, moqueries, regards coquets, bientôt tendre déclaration, poursuite, refus d’autre part, accompagné d’un coup d’œil encourageant, etc., etc…

Tout cela est bien et correctement dansé. Les poses sont naturelles, l’expression est juste, le crescendo du sentiment bien observé. Que peut-on demander de plus ? Des gens si éloignés du « foyer de la civilisation » peuvent-ils atteindre les perfections et les grâces chorégraphiques du bal Bullier ou de l’Élysée-Montmartre ? Impossible ! impossible !

Nous rentrons dans la ville, encore toute remplie de lumières, et nous croisons la retraite militaire, jouée par une bruyante et nombreuse musique. En tête de la troupe s’avancent gravement deux guanaques et une chèvre. J’ai déjà parlé du guanaque, sorte de lama, classé parmi les animaux dits sauvages, mais qui s’apprivoise avec autant de facilité qu’un chien. Seule, la chèvre ne nous eût pas causé une bien vive impression… Pourquoi pas le fameux toutou du 2e zouaves ? Mais les guanaques, à la bonne heure ! voilà de la couleur locale.

Le lendemain, la débandade des touristes de la Junon recommence. Les uns vont chasser dans les gorges, le plus grand nombre prennent le train pour Santiago, où je ne dois pas tarder à les rejoindre. Je reste encore un jour avec MM. Jules C… et Ch. R…, ce qui nous procure la satisfaction de ressentir nous-mêmes une secousse de tremblement de terre. A vous dire vrai, je n’ai rien ressenti du tout ; cependant la terre a tremblé. Voici comment :

Nous étions attablés chez nos nouveaux amis. La conversation était animée, lorsque nous les voyons tout à coup se taire et rester immobiles, comme s’ils avaient entendu un cri d’alarme.

— Qu’est-ce ?

— Regardez la lampe !

Nous remarquons alors une légère, mais très sensible oscillation de l’appareil, bien suspendu, très lourd et jusqu’alors tout à fait immobile. C’était bien un tremblement de terre, dit oscillatoire, dont les secousses, moins dangereuses que celles nommées horizontales ou giratoires, sont très fréquentes ici. Nos hôtes, habitués au phénomène depuis de longues années, l’avaient parfaitement senti pendant les deux secondes qu’il avait duré.

Le lendemain, le fait était confirmé par tous les journaux de la ville. A la suite de cet événement, qui ne causa d’ailleurs aucune émotion, on me raconta les détails du cataclysme du 13 août 1868, qui désola le Pérou, la Bolivie et la république de l’Équateur, causa la mort de 110,000 personnes et anéantit pour 1,500 millions de propriétés.

Et nous qui nous plaignons du roulis !


Le 15 octobre au matin, je montais dans le train de Santiago. Le chemin de fer part du quai, toujours très animé ; il n’y a aucune clôture pour isoler la voie ferrée, et il n’arrive pas d’accidents. Les seules précautions prises sont de sonner la grosse cloche de la locomotive quand elle est en marche dans l’intérieur de la ville et d’avoir placé à l’avant de la machine un chasse-obstacle, assez solide pour culbuter en dehors de la voie tout ce qui ne se rangerait pas à son approche.

Nous courons d’abord au travers de grandes vallées, couvertes de champs de blé et de maïs. Je m’étonne d’y voir aussi des plants de vigne très étendus. Mon voisin, qui s’annonce à moi comme un propriétaire d’une quinta des environs et parle très purement le français, m’apprend que depuis une dizaine d’années la culture de la vigne a pris un développement extrêmement considérable. L’introduction en grande quantité de cépages français, la transformation des procédés de culture et de fabrication ont donné d’excellents résultats, et le Chili produit maintenant en abondance des vins de Bordeaux et de Bourgogne, que j’ai pu reconnaître depuis comme très buvables. L’importation de nos cépages a été prohibée il y a deux ans, pour éviter celle du terrible phylloxera. Les méthodes se perfectionnent, l’art de choisir les expositions et le terrain est de plus en plus étudié, la production augmente de jour en jour… Sommes-nous encore loin du moment où il nous faudra aller chercher notre médoc et notre chambertin au Chili ? Oui, sans doute, nous en sommes encore loin…, les Chiliens ont la bonté de l’avouer eux-mêmes, mais nos vignerons n’ont qu’à bien se tenir.

Çà et là, un rideau de peupliers ou un bouquet d’eucalyptus rompt la monotonie de ces plaines ondulées. Sur tout le parcours, nous rencontrons de grands troupeaux de chèvres et de moutons ; parfois nous croisons des bandes de cavaliers chiliens, montés sur des chevaux petits, mais vigoureux, au pied toujours sûr, qui descendent les pentes au galop, la tête basse, la bride sur le cou. Ces cavaliers sont vêtus du même puncho que nous avons vu dans les pampas et coiffés d’un grand chapeau de paille ; ils sont chaussés d’énormes étriers en bois, ressemblant à des sabots, et dans lesquels leur pied disparaît complètement.

Nous arrivons aux Cordillères moyennes. C’est une chaîne plus basse que celle des Andes, s’étendant parallèlement à la côte, coupée par de larges gorges, donnant passage aux nombreuses rivières qui viennent se jeter dans l’océan Pacifique.

A Quillota, ville de 11,000 habitants, située à peu près à la moitié du chemin, nous faisons halte pour déjeuner. L’endroit est assez gai ; des jardins, plantés d’arbres fruitiers, s’étendent de chaque côté de la voie. De larges massifs de feuillage apparaissent au-dessus des maisons.

Chacun en a bien vite fini avec le buffet, qui est détestable, et, pendant que nous attendons le départ, des Araucans au teint de brique viennent offrir de superbes bouquets, encadrés dans des papiers de dentelle ; nous en faisons hommage à de jeunes señoras, nos voisines, qui nous remercient avec leurs plus gracieux sourires.

Cependant la chaleur est devenue presque accablante, un nuage de fine poussière donne aux prairies et aux habitations une teinte uniforme. Cette température n’a sans doute rien d’exceptionnel, car les marchandes, voire même les « demoiselles » de la localité, sont vêtues à la créole d’une simple robe traînante de couleur claire ; la plupart ont les pieds nus.

A partir de Quillota, nous sommes tout à fait dans la montagne. La voie ferrée franchit les hauteurs de la Cuerta-Tabon et c’est une véritable escalade. Je regrette d’avoir oublié le nom de l’ingénieur qui, en 1863, est parvenu à relier Valparaiso avec la capitale à travers ces roches et ces ravines, car le chemin de fer de Santiago est évidemment un des plus remarquables ouvrages de ce genre. Parmi les nombreux ponts et viaducs que nous avons traversés, il y a un pont qui ne paraît pas avoir plus de 200 mètres de rayon, jeté sur une gorge profonde et que les Chiliens considèrent avec raison comme un tour de force des mieux réussis.

On redescend ensuite à grande vitesse sur l’immense plateau de Santiago, situé à plus de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Devant nous se dresse la grande Cordillère, plus belle que les Alpes, les Pyrénées, les Karpathes et les Balkans, et dont le majestueux profil se dessine nettement sur un ciel aussi pur que celui de la Provence.

La plaine que nous traversons semble d’une extrême fertilité. Les plantations de tabac et de vignes, les champs d’orge et de blé se succèdent sous nos yeux sans interruption. On devine aisément l’approche d’une grande, ancienne et opulente cité.

Vers six heures, le train s’arrête. Nous sommes à Santiago. Des coupoles, de nombreux clochers émergent au milieu des bois et des parcs qui entourent la vieille capitale, fondée en 1542 par le second gouverneur espagnol du Chili, don Pedro de Valdivia.

Santiago a une physionomie toute particulière, et ce n’est que de bien loin qu’elle rappelle les grandes villes que nous avons déjà visitées, Rio-de-Janeiro, Montevideo, Buenos-Ayres. Elle a pour le touriste, pour l’artiste, cette rare qualité de n’être pas une ville d’affaires, de commerce. Les nécessités de la vie mercantile n’ont transformé ni son caractère propre, ni son originalité. Ses rues ne sont pas sillonnées par de lourds et disgracieux camions ; ses magasins ne sont pas devenus des bazars ; ses édifices ne sont pas accaparés par des banques, et leurs murailles ne sont pas déshonorées par cent mille annonces et par un million d’affiches. Sur ses larges trottoirs, bien nets et bien droits, on marche, on ne court point, on se croise sans se culbuter. La vie n’y a pas cette allure fébrile, effarée, que prennent infailliblement les habitants des grands ports de mer et des grands centres de négoce.

Comme Santiago est une vraie capitale, que c’est de là que part l’impulsion, le mouvement, que vers elle convergent les forces et les volontés du pays, malgré ses vastes proportions et son plan régulier, ce n’est pas une ville triste. On devine, en y entrant, qu’elle contient des intelligences dont les facultés ne sont pas exclusivement absorbées par le maniement de l’argent ou des marchandises, qu’il y doit rester quelque chose des traditions et des coutumes des aïeux et que, par conséquent, on trouverait, sans trop chercher, comme un foyer éclairant d’une lumière discrète tout l’ensemble de la cité, un noyau social depuis longtemps constitué et formé de gens « comme il faut. »

Voilà mon impression, pour ainsi dire morale, sur la ville de Santiago. Maintenant, promenons-nous.

En quittant le chemin de fer, nous sommes en face d’une très longue et large avenue, avec quatre contre-allées plantées de grands arbres, bordées de belles maisons, dont quelques-unes pourraient, sans trop d’orgueil, se décorer du titre de palais. De distance en distance se dressent des statues et quelques monuments commémoratifs. Cette avenue se nomme l’Alameda. C’est la plus belle promenade de la ville et l’une des plus belles du monde.

Les rues sont tracées à angle droit ; elles sont spacieuses et bien entretenues. Toutes sont pavées de petits galets, dans lesquels les rails des inévitables tramways attestent l’obéissance de l’antique cité aux exigences de l’esprit moderne. Les maisons, construites en brique et terre, recouvertes d’une couche de plâtre, peinte le plus souvent d’un bleu tendre, ne sont élevées que d’un étage. Toujours à cause des tremblements de terre.

J’arrive sur la place principale ; au centre se dresse une jolie fontaine entourée d’un jardin tout en fleurs. La vieille cathédrale et l’hôtel de ville occupent deux des façades. Ces édifices n’ont rien de remarquable, mais ceux qui leur font face, de construction plus récente, ont d’assez belles proportions et sont supportés par des arcades pareilles à celles de notre rue de Rivoli. C’est là que, de quatre à six heures du soir, les bons bourgeois de Santiago, s’ils ne sont au parc ou à l’Alameda, viennent jaser des affaires courantes ; c’est là aussi que se trouve l’hôtel Anglais, où déjà sont nos valises. Aux galeries dont je viens de parler aboutissent d’autres passages très fréquentés, bordés de magasins dans le genre parisien et qui offrent un très agréable abri contre les chaleurs du jour.

Nos deux premières journées furent une course à travers tous les monuments : l’Université, le Muséum, la Monnaie, les églises, le palais du Congrès national et bien d’autres furent honorés de notre présence. Partout où nous nous sommes présentés, accueillis avec la plus parfaite obligeance, on nous a tout montré du haut en bas avec force explications, politesses, remerciements, etc., et le lendemain, les journaux de Santiago ne manquaient pas d’informer leurs lecteurs de nos faits et gestes, avec quelques mots toujours aimables à l’adresse des jovenes è intrepidos viajeros. L’acquisition de quelques guitares eût suffi pour nous transformer complètement en « estudiantina » ; l’insuffisance de nos talents musicaux et chorégraphiques nous a seule arrêtés dans cette voie.

N’ayant pas l’intention de faire de mes notes de voyage un « guide pratique du voyageur au Chili », je ne décrirai donc pas tous les édifices que nous avons visités à Santiago. L’un d’eux, le plus récent, rappelle un bien triste souvenir, celui de l’incendie de l’église de la Compañia en 1863. C’était jour de grande fête ; l’église était comble, lorsque le feu se déclara on ne sait comment. Aux premières lueurs de l’incendie, la foule effrayée se précipita pour sortir, et la poussée irrésistible de ceux qui étaient aux derniers rangs ferma les portes qui ne pouvaient s’ouvrir qu’intérieurement. L’assistance entière fut brûlée ! Il y avait là plus de deux mille personnes. La plupart des victimes étaient des femmes appartenant aux meilleures familles de Santiago. Jamais, peut-être, une cité n’avait été frappée par une catastrophe aussi terrible et aussi soudaine.

On dit que depuis ce triste événement Santiago ne possède plus autant de jolies femmes qu’on en voyait autrefois, et il n’est pas rare que, faisant compliment à quelque père de famille sur la beauté des femmes et des jeunes filles de la capitale, il ne vous réponde, parfois avec une larme dans les yeux : « Ah ! señor, si vous aviez vu…, avant l’incendie !… »

C’est à deux pas de l’emplacement qu’occupait cette église qu’on a construit le Congrès national, grand édifice isolé dont les quatre façades rappellent celle du Corps législatif, à Paris, mais qu’on a eu le tort de badigeonner en rose tendre.

En face même de la « Camara de Deputados », on lit sur le piédestal d’un superbe monument taillé dans le marbre, supportant une figure allégorique de la Douleur, cette inscription :

A LA MÉMOIRE
DES VICTIMES IMMOLÉES PAR LE FEU
LE 8 DÉCEMBRE 1863
L’AMOUR ET LA DOULEUR INEXTINGUIBLES
DE LA POPULATION DE SANTIAGO

Tout près d’un fort beau théâtre, œuvre d’un de nos compatriotes, se trouve une des grandes curiosités de la ville, le cerro de Santa-Lucia. C’est un rocher assez étendu, d’une hauteur de soixante-dix mètres environ, dont on a voulu faire et dont on a fait « quelque chose ». Mais ce quelque chose n’a de nom dans aucune langue, parce que cela n’appartient à aucune catégorie d’objets connus.

Supposez la réduction de la butte Montmartre transformée en un jardin de peupliers, de marronniers, d’orangers, d’eucalyptus, d’acacias, de grenadiers, de rosiers, de géraniums, etc., un jardin qui n’est ni anglais, ni français, ni même chilien. Un peu partout, sans plan apparent, sans raison, au hasard, faites jaillir des cascades, ouvrez des grottes, creusez des bassins, percez des tunnels, puis dessinez des allées avec des escaliers et de petits ponts rustiques, pour circuler à travers ce dédale ; construisez encore une chapelle, un café, un observatoire, un restaurant, un tir, une ferme, un kiosque, un guignol, une salle de concert, un moulin, un beffroi, une ménagerie. J’en passe. Comme il faut sacrifier à l’art décoratif, dressez ensuite, toujours au hasard, des statues de militaires, de prêtres et… d’animaux. Voilà un aperçu bien incomplet du fashionable cerro de Santa-Lucia. Vous voyez qu’il dépasse de beaucoup les fantaisies de notre Jardin d’acclimatation et que ce n’est pas là une promenade ordinaire.

Nous avons ri de bien bon cœur en parcourant ce capharnaüm ! En revanche, nous avons longuement contemplé l’admirable panorama que l’on découvre du sommet de son observatoire.

La ville, les faubourgs, les grands vergers, les parcs, et au delà l’immense plaine se développent au-dessous de nous et autour de nous. Toute la partie est se trouve dominée par les pics dentelés et étincelants de neige de la Cordillère, et nous pouvons à peine détacher nos regards de ce tableau qu’aucun pinceau ne pourrait rendre, qu’aucune plume ne saurait décrire.

Avez-vous, comme moi, remarqué que c’est presque toujours de points modérément élevés qu’on a les plus beaux points de vue ? Il me semble que c’est rendre service aux voyageurs que de leur rappeler sans cesse cette élémentaire vérité. Elle s’explique, d’ailleurs, bien aisément : quoi de plus banal, de moins artistique qu’une carte de géographie, et qu’est-elle autre chose qu’une reproduction aussi fidèle que possible d’une partie de la terre vue de très haut ?

Quand, après bien des peines, bien des dangers et des fatigues, vous voilà parvenu au sommet d’une montagne, si le temps est clair, ce qui est rare, c’est une carte de géographie que vous avez sous les yeux, moins exacte que celle de votre atlas, parce que les détails rapprochés paraissent plus grands que les autres. Vous êtes influencé par la nouveauté du spectacle, surpris par l’étendue énorme du vide qui est devant vous, impressionné peut-être par le vertige ; mais si quelque chose en vous est satisfait, c’est d’abord la curiosité, à laquelle on montre ce qu’elle demandait à voir, et ensuite la vanité, à laquelle on permet de dire : Moi, j’ai vu cela ! Vous voyez comme je suis poli, je mets la curiosité en premier. Pour le plaisir des yeux, ce n’est pas si haut qu’il faut l’aller chercher ; il se nourrit de perspectives, d’harmonie de formes et de couleurs ; tout cela est brouillé et perdu dans ces grands horizons, où rien n’est distinct, où les plans cessent d’être étagés, où les ombres apparaissent comme des taches.

Du haut de Santa-Lucia, nous avions sous les yeux la ville de Santiago tout entière, dont nous pouvions saisir sans effort les plus insignifiants détails. La succession de ses murs blancs, jaune clair, roses et bleus lui faisait perdre le caractère un peu monotone qu’ont toutes les grandes villes regardées à vol d’oiseau ; ses toits rouges, alternant avec le vert feuillage des petits jardins que chaque maison entretient dans sa cour intérieure, ou patio, ajoutaient un ton plus chaud aux couleurs tendres des édifices ; les grands parcs, les belles villas qui l’entourent conduisaient l’œil, par une douce et naturelle transition, jusque dans les champs couverts de moissons, et de là jusqu’au pied des hautes montagnes, vivement éclairées par les rayons du soleil couchant.

Si le petit rocher de Santa-Lucia n’est, à vrai dire, qu’une bizarrerie sans utilité, la capitale du Chili possède, en revanche, un établissement, nommé la Quinta Normal, où nous avons fait la plus agréable et la plus instructive des promenades.

La traduction littérale de Quinta Normal serait « maison de campagne », ou « villa », ou « ferme modèle » ; mais cela ne donnerait qu’une très inexacte et surtout très insuffisante idée de cette création encore toute récente, où se trouvent réunis les charmes de la nature cultivée aux plus intelligentes dispositions propres à favoriser le goût et l’étude des sciences agronomiques.

Aux portes mêmes de la ville, ou, pour parler plus exactement, tout près de l’un des quartiers les plus riches et les mieux habités de Santiago (car la ville n’a pas de portes), on rencontre un très grand et beau parc, bien dessiné, admirablement tenu ; c’est la Quinta Normal. Près de l’entrée se dresse un grand édifice, d’un style simple et élégant, entouré de pelouses, de corbeilles de fleurs, de grands arbres ; c’est là qu’en 1875 fut installée l’Exposition universelle internationale du Chili, à laquelle la France, bien que dignement représentée, n’a pas pris une part aussi considérable qu’elle eût pu le faire. Je m’empresse d’ajouter que le palais de l’Exposition, aujourd’hui transformé en Institut agronomique, comprenant en outre un musée ethnographique très curieux et des collections de toutes sortes, est l’œuvre d’un architecte français, M. Paul Lathoud.

Non loin du palais sont disséminées de nombreuses et élégantes constructions ; ce sont les écuries, les étables, les parcs à bestiaux, les serres, les volières, les poulaillers. En avançant sous les allées ombreuses, nous arrivons à des plantations types de tous les végétaux utiles dont la culture doit être développée ou innovée au Chili. Les maisons d’habitation des directeurs de la Quinta sont entourées d’une profusion de fleurs. Ces directeurs sont deux de nos compatriotes, MM. Jules Besnard et René Le Feuvre ; ils sont à eux deux l’âme de ce petit monde charmant, où s’écoule toute leur existence, où sont concentrées toutes leurs pensées. Ils nous ont reçu mieux que si nous eussions été des princes, car ils nous ont reçu en vieux amis. Nous avons longuement causé avec eux, sans nous lasser des mille détours qu’il a fallu faire dans leur domaine ; ils ne nous ont épargné ni une allée de leur ravissant jardin, ni une salle de leur magnifique musée ; mais leurs explications sur toutes choses étaient si claires, si intéressantes, données avec tant de bonne grâce, qu’elles nous ont fait oublier l’heure et la fatigue jusqu’au dernier moment.

MM. Besnard et Le Feuvre ont bien voulu nous raconter les commencements difficiles de cette institution, aujourd’hui l’une des plus importantes de leur patrie adoptive ; ils ont décrit les perfectionnements réalisés chaque mois, presque chaque jour, grâce à leur infatigable persévérance.

Nous avons pris un très grand plaisir à entendre ces hommes de science et de courage, dont la volonté calme et réfléchie est parvenue à faire le bien autour d’eux et n’a d’autre aspiration que d’en faire encore davantage ; notre amour-propre national en a été vivement flatté, et nous n’avons pu nous séparer de ces messieurs sans leur témoigner notre sympathie pour leurs personnes et notre admiration pour l’œuvre remarquable à laquelle ils se sont voués.

En rentrant à l’hôtel, après notre visite à la Quinta Normal, nous trouvâmes une immense corbeille de roses, qui venait d’arriver avec l’adresse : « A M. le commandant de la Junon, et MM. les membres de l’expédition française. » C’était la carte de visite des directeurs de la Quinta.


Nous avons retrouvé à Santiago, chez le ministre plénipotentiaire de France, M. le baron d’Avril, l’accueil aimable et cordial que nous avait fait, à Buenos-Ayres, M. le comte Amelot de Chaillou. Trois jours avant notre départ, le ministre eut la gracieuseté de donner une soirée à l’occasion de notre passage. Mme la baronne d’Avril, aidée de ses deux charmantes filles, en fit les honneurs avec cette parfaite simplicité qui sait mettre les nouveaux venus à leur aise, avec cette adresse et ce tact de la femme du monde qui voit tout sans paraître rien regarder. Il y avait là presque tous les ministres étrangers, plusieurs membres du parlement et du gouvernement chilien, les amis de la maison et les deux secrétaires de la légation, MM. de Richemont et de Saint-Georges, qui, depuis notre arrivée, s’étaient constitués nos cicerones, dissimulant leur parfaite obligeance sous le prétexte du plaisir qu’ils prenaient à revoir en détail les curiosités de Santiago.

Quoique cette soirée eût un caractère intime et à peu près improvisé, elle fut très animée et très brillante. Je n’ose parler du personnel féminin, craignant d’être déjà soupçonné de partialité ; si je disais toute ma pensée, je serais accusé d’un enthousiasme aveugle. Ce qui ne sera pas une redite, puisque c’est la première fois, depuis notre départ, que nous allons « dans le monde », c’est que la plupart de ces dames, Chiliennes ou étrangères, s’habillent avec goût et élégance, et dansent au moins aussi gracieusement qu’on le fait d’habitude dans les salons de Paris. Les modes sont de l’année dernière, assurément, mais comme nous-mêmes n’en connaissons pas d’autres, celles-là sont pour nous le dernier mot de l’actualité.

Un excellent souper fut servi vers deux heures du matin, et M. Al. Fierro, ministre des relations extérieures du Chili, assis à la place d’honneur, nous adressa le toast suivant :

« Je salue bien cordialement les voyageurs distingués auxquels la ville de Santiago est heureuse de donner une franche et noble hospitalité ; je souhaite que des vents favorables les conduisent jusqu’au terme de leur voyage, et qu’en touchant le sol de leur patrie, en retrouvant le foyer de la famille, ils aient conservé un bon et impérissable souvenir de nos sentiments d’amitié, ainsi que de la civilisation américaine, dans laquelle nous voyons, comme dans un reflet, la pensée, toujours grande, de la nation française. »

Le commandant répondit, en notre nom, par quelques paroles de remerciement, qui furent très chaleureusement applaudies. Après le souper, on dansa de nouveau jusqu’à l’aurore, et, lorsque les dernières mesures de la dernière valse se furent éteintes, Mme la baronne d’Avril s’avança vers nous, un verre de champagne à la main, pour nous souhaiter, au nom de toutes les dames présentes, un heureux voyage et un agréable retour.

Une réception aussi aimable nous faisait désirer de prolonger notre séjour à Santiago ; malheureusement, cela n’était pas possible ; après une excursion aux eaux de Cauquenez, site ravissant au pied de la Cordillère, quelques promenades aux alentours de la ville et une soirée fort agréable chez le président de la république, don Annibal Pinto, il nous fallut reprendre le chemin de Valparaiso, où nous attendait la Junon.


J’ai laissé entrevoir, au moment où nous avons quitté Montevideo, que des difficultés avaient été créées à notre expédition par les propriétaires du navire ; ces difficultés se sont renouvelées ici, et il semble que ce soit une véritable persécution contre nous. Comment ! Nous avions à craindre les terribles caprices de l’Océan, les abordages en mer, les parages redoutés, les atterrissages de nuit, les manœuvres délicates et dangereuses ; nous avons, jusqu’à ce jour, triomphé de tout cela, nous avons le bonheur de trouver sur un sol étranger un accueil excellent, sympathique à notre pays et à l’idée que nous représentons, on nous donne d’indiscutables témoignages de considération, on a pour nous les plus délicats procédés, et c’est de la France que surgit l’obstacle. Voilà qui prouve bien que

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Que s’est-il donc passé ? Voici ce que nous apprenons en arrivant à Valparaiso : les armateurs de la Junon ont fait publier dans tous les ports où nous avons touché des annonces publiques qui ont déconsidéré l’expédition, porté une grave atteinte au crédit de la Société des voyages, et fait perdre au commandant des frets représentant une somme considérable ; ils ont en outre désigné des agents dans ces ports, dont l’action concourt, avec celle de leur représentant à bord de la Junon, pour entraver la continuation du voyage. La Société a protesté, s’appuyant sur le contrat d’affrètement, et, pour couper court à cette contestation, MM. les armateurs ont tout simplement ordonné d’arrêter le navire à Valparaiso.

Heureusement, il y a des juges ici, comme jadis à Berlin, et notre consul, M. de Saint-Charles, dont la vieille expérience fait autorité en pareille matière, ayant entendu les deux parties, met à néant les prétentions de ces messieurs et décide que la Junon est libre de continuer sa route.

On n’en a pas moins perdu beaucoup de temps en négociations, auxquelles nous ne comprenons qu’une chose, c’est que nous voulons continuer notre voyage, et comme nous savons qu’une somme de plus de deux cent mille francs a été remise aux armateurs avant le départ, ce qui représente au moins la moitié de la valeur de la Junon, nous nous perdons en conjectures sur les motifs qui ont pu déterminer les propriétaires du navire à nous créer de tels embarras.


Le premier résultat de cette contestation fut de nous empêcher de prendre aucun fret pour le nord, et le second de reculer notre départ de plusieurs jours.

Je ne regrette pas cependant ce retard forcé ; il nous a permis de faire quelques courses aux environs, d’inviter nos amis de Valparaiso à déjeuner à bord et d’aller visiter les travaux du môle, dont on nous avait beaucoup parlé.

Le môle de Valparaiso, construit par M. Léon Chapron, président du cercle Français, est, en effet, une œuvre très hardie, d’une nécessité absolue, d’une exécution fort difficile.

La rade est, on le sait, grande ouverte au nord, et c’est du nord précisément que viennent en hiver les plus redoutables tempêtes. De mai à septembre, les navires sont à la merci d’un coup de vent et les sinistres sont nombreux. En toute saison, le déchargement et le chargement des cargaisons est long, dangereux et coûteux. Ce sont là de mauvaises conditions. Si on eût pu prévoir l’avenir, une autre baie que celle de Valparaiso eût peut-être été choisie pour être le premier port de la république ; mais aujourd’hui, il ne reste plus qu’à accepter le fait accompli.

La très grande profondeur des eaux jusqu’à quelques mètres du rivage rendant les fondations hydrauliques au moyen de blocs coulés à peu près impossibles, pour faire un môle capable de servir au déchargement simultané de plusieurs grands navires, il a fallu le fonder sur des piles tubulaires, coulées verticalement, enfoncées dans le sol marin jusqu’à une profondeur de 15 mètres. Ces énormes colonnes ont en hauteur, comme en grosseur, des dimensions égales à celles de la colonne Vendôme, et cependant elles ne dépassent le niveau de la mer que de 3 mètres. Le môle a la forme d’un L, dont la petite branche, celle qui touche à la plage, a 80 mètres de long, et la grande 220 mètres.

Un premier projet avait été dressé par M. l’ingénieur Hughes, qui mourut peu de temps après le commencement des travaux ; M. Chapron, qui est encore un jeune homme, a repris les plans de M. Hughes, les a modifiés et les a exécutés. Il a dû, pour la première fois, employer dans la mer libre, fréquemment battue par le mauvais temps, les procédés de fonçage par l’air comprimé, dus à M. Triger, autre ingénieur français, et cela à trois mille lieues de l’Europe, dans un pays où l’industrie est à peine née, avec des ouvriers venus de tous les points du monde et dont on a dû se contenter, faute de mieux. Aujourd’hui, le môle est terminé, car il ne reste plus qu’à parfaire la plate-forme supérieure.

Cette construction donnera-t-elle tous les heureux résultats qu’on en espère ? Les navires, secoués par la houle, pourront-ils se tenir accostés le long de l’ouvrage ? Les uns disent oui, les autres non. Pour moi, instinctivement, je me range à l’avis de l’ingénieur en chef, et je dis que quand le mauvais temps viendra, ce qu’on sait ici toujours à l’avance, les vaisseaux interrompront leur déchargement et se tiendront au large ; seulement, au lieu de l’interrompre encore pendant deux ou trois jours après le mauvais temps passé, comme ils sont obligés de le faire maintenant, ils pourront reprendre leur travail dès que la mer ne sera plus très forte.

J’aurais bien une petite critique à faire à M. Chapron au sujet de ses plaques tournantes au coude de la jetée, mais j’aime mieux dire du bien que du mal d’une belle chose ; donc je félicite M. Chapron d’honorer le nom français au Chili, en prouvant que nos compatriotes émigrés sont parfois, et plus souvent que nous ne le croyons nous-mêmes, des hommes de science, de travail et, pour tout dire en un mot qui contient tous les éloges, au temps où nous vivons, des hommes pratiques.


Je ne vous parlerai pas de la politique au Chili. C’est un pays sage, qui a pris son assiette, qui est en bonne vitesse dans la voie du progrès, et dont les mouvements intérieurs n’ont pas d’importance (à ce qu’il semble, au moins) sur les destinées finales.

On trouverait peut-être singulier que je ne constate même pas le mauvais état des affaires commerciales, car le pays souffre d’une crise assez rude ; aussi ne demandé-je pas mieux que de reconnaître ce fait ; je constate volontiers également que ce même fait intéresse beaucoup ceux qui perdent de l’argent, et ils sont nombreux. Mais je ne saurais aller plus loin et voir l’avenir plus sombre que ne le voient les hommes intelligents et haut placés avec lesquels j’ai eu l’honneur de m’entretenir. Les récoltes des dernières années ont été détestables, et le cuivre a baissé beaucoup ; il baisse encore. Voilà les causes principales de la crise ; elles peuvent et doivent disparaître d’une année à l’autre.

Quant à l’état général du pays, malgré les doléances que nous avons entendues, je soutiendrai qu’il est excellent, parce que les statistiques le soutiennent avec moi ; l’élevage du bétail, la culture des farineux et de la vigne sont en pleine prospérité, l’étendue des terres irriguées s’accroît chaque jour ; si le Chili, comme cela n’est pas douteux, développe hardiment son industrie agricole, encourage la création d’une industrie manufacturière et ne prend du système protecteur que ce qu’il lui en faut pour atteindre ce double but, il ne tardera pas à se trouver à l’abri de crises semblables à celle qu’il traverse aujourd’hui.

La politique extérieure est occupée de quelques démêlés avec la Bolivie au sujet de tarifs douaniers et de rectification de frontières. La discussion paraît calme quant à présent ; mais l’histoire contemporaine des républiques de l’Amérique du Sud nous a réservé déjà trop de surprises, pour qu’on puisse compter sur une longue paix[9]. La question du jour est la question patagonienne, sur laquelle j’ai promis de revenir. Quoiqu’on en fasse beaucoup de bruit en ce moment, parce qu’un avocat chilien, établi depuis longtemps à Buenos-Ayres, a publié ici même une brochure conciliatrice, très désagréable à l’amour-propre de ses compatriotes, la solution ne paraît pas bien proche.

[9] C’est ce différend, en effet, qui a amené la guerre actuelle entre le Chili, d’une part, la Bolivie et le Pérou, d’autre part.

Ces jours derniers, on a voulu lapider le conciliateur et renverser la statue de Buenos-Ayres, sur l’Alameda. L’avocat s’est esquivé ; la statue, qui ne pouvait en faire autant, a vigoureusement résisté, et la Patagonie, toujours balayée par des tempêtes autrement terribles que l’exaltation de quelques jeunes écervelés, est bien tranquille là-bas, attendant silencieusement que ses amoureux aient terminé leur querelle.

Dans cette grosse affaire, où la vanité nationale me semble avoir plus de part que de sérieuses considérations économiques, le Chili a contre lui l’histoire et des déclarations antérieures ; mais en attendant, ou plutôt sans attendre davantage, il a occupé le détroit de Magellan par sa colonie de Punta-Arenas et profite de tous les incidents pour faire acte de police. Quant à la république Argentine, son dernier établissement vers le sud-est est Carmen-de-Patagones, sur le rio Negro.

Les arguments des deux parts sont donc excellents ; aussi la guerre de plume et de parole peut-elle se continuer indéfiniment et se continue en effet. Quant à en venir aux mains, c’est une autre affaire ; la nature a sagement séparé les deux ennemis, et je ne pense pas qu’aucun d’eux ait la pensée d’engager ses armées dans les défilés de la Cordillère.

Du reste, le jour où il pourra être prouvé que la possession de la Patagonie offre un réel intérêt pour l’occupant, il faudra sans doute en appeler à quelque puissant arbitre :

Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.

Perrin, fort gravement, ouvre l’huître et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit, d’un ton de président :

— Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille,

Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.

Il n’est pas absolument impossible que les choses se passent ainsi. Qui vivra verra.

AU PÉROU
LE CALLAO ET LIMA

Coquimbo. — Arrivée au Callao. — Physionomie de Lima. — Souvenirs historiques. — Les églises. — Le jour des Morts. — Le clergé péruvien. — Jardin de la « Exposicion. » — Les Liméniennes. — Ascension de la Cordillère en chemin de fer.

En mer, 10 novembre.

Le 24 octobre, à la nuit close, ayant échangé compliments et espérances, sinon promesses, de se revoir, avec nos compatriotes du Cercle français et avec l’état-major de la corvette le Seignelay, arrivée de la veille, nous reprenions la mer, en route pour Coquimbo, où la Junon ne devait s’arrêter que quelques heures, et de là pour le Pérou.

Je ne dirai rien de notre traversée, si ce n’est qu’elle s’écoula fort paisiblement avec un temps superbe, et peu de chose de Coquimbo, qui n’a d’intérêt que pour les acheteurs, fondeurs ou vendeurs de cuivre. La rade est plus petite et plus triste que celle de Valparaiso, moins dangereuse et cependant moins fréquentée, parce que ce petit port n’alimente qu’un commerce spécial. La ville est une bourgade sans caractère ; un petit chemin de fer la relie à La Serena, située de l’autre côté de la baie et le seul point un peu verdoyant de cette côte, absolument rocheuse et dénudée. Nous avons visité une fonderie de cuivre ; on nous a initiés au traitement des minerais par la coulée simple et par la cémentation. Ce dernier procédé est employé à Coquimbo avec brevet exclusif et passe pour être de beaucoup supérieur à l’autre. Quoiqu’on nous ait donné fort complaisamment la description de ces différents travaux, je n’entrerai pas dans les détails, que les traités sur la matière vous donneront plus clairement et plus exactement que moi.

Le 30, un peu avant l’heure du dîner, on signale la terre. A l’horizon, nous voyons se dresser la gigantesque ossature de la Cordillère. Bientôt les rivages apparaissent.

Devant nous, l’île de San-Lorenzo, énorme rocher roussâtre, tacheté de parties blanches, qu’un tremblement de terre, dit-on, fit surgir il y a quelques siècles du fond de l’Océan ; plus loin, les mâtures des navires ancrés dans le port de Callao. Sur notre droite, nous distinguons assez nettement la ville de Lima, étalée sur un plateau qui domine toute la côte, avec ses blanches murailles dominées par une quantité de coupoles, de clochers, de dômes et par les deux hautes tours de sa cathédrale. Comme toile de fond, les hautes cimes des Andes, au pied desquelles est assise la capitale du Pérou. Peu de neige sur les monts ; çà et là seulement quelques panaches argentés.

Le soleil des tropiques jette sur ce tableau les tons clairs, chauds et colorés de ses derniers rayons. Bientôt l’ombre s’étend sur la plaine, gagne insensiblement les murs, envahit les édifices, escalade les dômes et les clochers, et en peu d’instants la grande cité disparaît dans les ténèbres. Pendant que la base des montagnes s’efface à son tour, l’immense crête dentelée se détache longtemps encore et semble suspendue dans les hauteurs du ciel, légèrement empourprées de feux vermeils.

Vers six heures, la Junon s’engageait dans le canal du Boqueron, situé entre la côte péruvienne et l’île San-Lorenzo. C’est un endroit qui passe pour dangereux et que ne suivent pas d’habitude les bâtiments qui entrent au Callao ou qui en sortent pour aller dans le sud ; mais comme il a l’avantage de raccourcir le chemin de sept à huit milles, ce qui nous permettait d’arriver au mouillage avant la nuit, le commandant se décida à choisir cette route. En manœuvrant avec attention, nous eûmes bientôt paré tous les récifs, et à huit heures du soir, ayant trouvé un bon poste pour notre relâche, nous étions mouillés dans les eaux tranquilles de la baie du Callao.

Le principal port du Pérou contient souvent plus de cent navires. Au moment de notre arrivée, il y en avait un peu moins, mais l’aspect général était cependant fort animé. Plusieurs navires de guerre, deux rangées de grands et beaux steamers, un mouvement incessant de canots, d’allèges, de chaloupes, nous montraient bien que nous étions dans un grand centre d’affaires commerciales et maritimes.

Le Callao est un beau port de mer, avec un dock en pierre superbe, qui n’a pas coûté moins de soixante millions, et des fortifications plus superbes encore, où l’Espagne en a dépensé trois fois autant. C’est à leur propos que Philippe III disait qu’avec une bonne lunette on pourrait les voir de l’Escorial, tant elles devaient être énormes, à en juger par leur prix. Le Callao a encore un arsenal, un dock flottant, de spacieux entrepôts, quelques rues assez propres, une jolie église et bien d’autres choses dignes d’intérêt… Mais ces attractions ont été impuissantes à nous retenir. Quiconque aborde au Havre ne tarde guère à prendre l’express pour Paris. Or, du Callao à Lima, il y a vingt-cinq minutes de chemin de fer et des trains chaque demi-heure.

Nous n’étions pas à terre depuis vingt minutes que nos billets étaient pris, et la vapeur nous emportait vers la ville de Pizarre, celle qu’on nommait jadis la ciudad de los Reyes, la cité des Rois.

Ce chemin de fer est charmant. Je ne parle pas de la route, mais du chemin de fer lui-même. Ce sont de grands wagons américains, longs, hauts, larges, avec un passage au milieu, s’en allant d’un bout du train à l’autre. Les dossiers des fauteuils se rabattant en avant ou en arrière, à volonté, on y est très confortablement assis, et la faculté de causer avec ses voisins ou de leur tourner le dos n’est pas à dédaigner. Si vous avez un ami dans le train, il est inutile d’aller faire de la gymnastique devant chaque compartiment pour s’en assurer. En un instant on le trouve, on lui serre la main, on bavarde pendant le trajet, et voilà une visite faite. Pourquoi n’adopterions-nous pas cette mode pour aller à Versailles ou à Saint-Germain, au lieu de courir le long des wagons, cherchant en vain celui où il n’y a personne, dans lequel montera infailliblement à la première station un groupe compact de cockneys en villégiature ?

Nous voici arrivés. Le train s’arrête au bord du Rimac, fleuve torrent qui partage Lima en deux parties, inégales en grandeur comme en beauté. La vraie ville est sur la rive gauche. Quelques minutes de marche nous conduisent à la plaza Mayor, lieu de promenade, de flânerie, d’emplettes et de rendez-vous.

Pas plus qu’à Santiago, je ne veux, lecteur, vous emmener avec moi dans toutes mes courses à travers les rues, les monuments, les jardins et les habitations. Ceci est une causerie et non pas un compte rendu. Voilà trois jours que j’ai quitté Lima ; il vaut mieux, je pense, vous donner mon impression que de vous faire le journal de mes allées et venues.

Cette impression est, cependant, difficile à rendre, car, en vérité, on peut emporter de la capitale du Pérou des souvenirs bien différents. Tout le monde vous dira que Santiago est une grande, belle et noble cité, son caractère est bien net, bien franc ; elle plaît ou ne plaît pas, je l’accorde, mais, avec plus ou moins d’indulgence ou d’enthousiasme, les descriptions qu’on en fera se ressembleront.

Je ne crois pas, je dirai même, je suis sûr, qu’il n’en est pas ainsi de Lima. J’en suis d’autant plus certain, qu’en quittant le pays, nous qui l’avons vu de la même façon et pendant le même temps, nous ne sommes pas du tout du même avis. Il semble que nous ayons, et pourtant ce n’est qu’une apparence, un parti pris pour ou contre.

Je tenterai d’expliquer cela. Ceux d’entre nous qui ont été les plus curieux, qui n’ont pas craint d’user, d’abuser peut-être (je suis de ceux-là) de l’amabilité et des prévenances que nous avons rencontrées, qui ont couru sans relâche, questionné sans trêve, regardé sans discrétion, ceux-là se sont trouvé, paraît-il, des lunettes roses sur le nez ; ils ont vu, ils ont cru voir Lima telle qu’elle est. Telle qu’elle est aussi, et cependant tout autre, elle a paru à ceux qui ont limité leurs investigations à quelques visites aux édifices publics, à quelques chasses dans la campagne, et n’ont pas même tenté de soulever le voile, assez léger cependant, qui cache la vie, les mœurs, les idées des Péruviens de la côte.

Ainsi que les autres capitales de l’Amérique du Sud, sauf Rio-de-Janeiro, Lima, construite sur une plaine, offre un plan régulier et monotone ; les angles sont droits, les places carrées. Il paraît qu’il y a peu d’années, c’était encore une ville assez malpropre et poussiéreuse, mais peu de traces subsistent de cet état de choses ; on a démoli les fortifications pour en faire des boulevards, et on l’a dotée de tous les luxes que nous avons pris la bonne habitude de considérer comme nécessaires, tels que trottoirs, réverbères, égouts, etc. Que les affaires du Pérou aillent bien ou mal, je doute qu’on s’arrête dans cette voie, parce que Lima est la ville par excellence du luxe et du superflu. C’est une ville de plaisir avant tout, et de plaisir sous toutes les formes ; la ville où on s’inquiète aussi peu de l’avenir que du passé, où l’on vit pour vivre et pour vivre de son mieux, à son gré. A Lima, on remet presque toujours au lendemain ce qu’on pourrait faire aujourd’hui, à moins qu’il ne s’agisse de fête, de toilette, de bal, ou de quelque autre prétexte à distraction.

Ce n’est pas la vanité, le désir de paraître, la pensée de se faire un marchepied avec l’apparence du luxe et de la prodigalité, qui fait gaspiller ainsi les fortunes ; c’est tout simplement que chacun a des caprices et les satisfait, des tentations et y succombe ; c’est aussi, et surtout, parce que les Péruviennes sont très belles, très bonnes, très séduisantes, très aimables et, plus que tout cela, très aimées. Dans les vieux palais du temps de la conquête, comme dans les masures de la Montaña (pays des forêts, de l’autre côté des Andes), les femmes au Pérou sont reines ; leur gouvernement n’est ni constitutionnel ni autocratique ; on n’en discute ni la forme ni les exigences ; c’est de la part de toute la nation une servitude volontaire acceptée, dont le principe se transmet paisiblement de père en fils, comme une tradition sacrée et impérissable. Les gens venus d’Europe ne tardent pas à se conformer à cet usage ; ils acceptent la sujétion comme les autres, au bout de fort peu de temps, et ne s’en plaignent pas.

Nous voici donc dans un milieu qui ressemble bien peu à ce que nous avons vu jusqu’ici, et la dissemblance est plutôt dans la physionomie de chaque chose que dans le détail matériel des dispositions. Prenons pour exemple la plaza Mayor, où je reviens après ma digression et mes promenades. On pourrait la décrire dans les mêmes termes que la grande place de Santiago. Toutes deux sont carrées, avec une cathédrale sur l’une des façades, des maisons basses supportées par des arcades, une fontaine au milieu, un pavé de galets… Voilà la grande place de Santiago, voilà aussi la grande place de Lima. Mais entrons sous les arcades. Quelle différence ! Comme ici il y a plus d’animation, comme la vie personnelle de l’habitant s’y montre mieux ! comme on y devine plus aisément ses coutumes, ses défauts, ses préférences, ne fût-ce que par les objets qui sont à la montre des magasins !

Là, le luxe utile, sérieux, solide ; ici, rien que des étoffes, des dentelles, des bijoux, une profusion de petits souliers de satin, et un mouvement d’acheteuses à la fois nonchalantes et affairées.

Si c’est le soir, sur la place comme sous les galeries, c’est un flot de promeneurs, causant, caquetant, flânant, fumant, qui jouissent de la belle nuit tropicale, oublieux de la journée passée, insouciants de la journée à venir.

Laissez passer les heures et la foule, et quand il ne restera plus sur la vieille plaza Mayor que quelques rares groupes prêts à se disperser, combien de souvenirs extraordinaires, terribles même, n’évoquera-t-elle pas sous vos yeux ! Le premier, le plus grand de tous, sera celui de François Pizarre, le conquérant, ce type complet de l’aventurier audacieux, brutal et perfide ; vous le reverrez attirant l’inca Atahuallpa dans un piège, le faisant attaquer par les siens, puis le saisissant aux cheveux et l’emmenant prisonnier, cet empereur, presque dieu, comme un sauvage emmène une bête de somme échappée ; plus tard, lui demandant pour rançon de remplir d’or la chambre même où se discute le prix de sa liberté, et quand la chambre fut pleine d’or et deux autres chambres encore pleines d’argent, donnant l’ordre de faire baptiser son prisonnier et de l’étrangler ensuite.

C’est cependant ce même Pizarre qui, le 6 janvier 1535, jour de l’Épiphanie, a ordonné la fondation de Lima et l’édification de la cathédrale, dont le vaste portail tient tout un des côtés de la place.

Vous verrez, comme dans un rêve, le farouche Herreda, avec les dix-huit assassins qui ont juré la mort du conquérant, traverser la place en courant et en criant, entrer comme des furieux dans le palais. Ils rencontrent Pizarre dans une galerie et se précipitent. Le héros leur tient tête ; Martinez de Alcantara, son frère utérin, François de Chaves et un de ses officiers viennent à son secours et sont tués ; mais plusieurs des brigands sont tombés aussi, et le gouverneur semble invulnérable. C’est alors qu’Herreda saisit l’un des conjurés à bras-le-corps et le jette sur l’épée menaçante de Pizarre, qui ne peut se dégager assez vite et tombe percé de coups.

Cette vision effacée, ce sont les échafauds de Pedro de La Gasca qui vont se dresser sur la place. L’envoyé de Charles-Quint a mission de rétablir au Pérou l’autorité de l’Espagne et de ses lois, et il fauche sans pitié tout ce qui lui résiste. Les bandits sont décimés à leur tour, mais aucun ne demande grâce. On voit le vieux condottiere Carbajal, âgé de quatre-vingt-quatre ans, condamné à être roué et écartelé, monter sur la plate-forme d’un air railleur. Cet homme s’est vanté d’avoir fait massacrer environ quatorze cents Espagnols et vingt mille Indiens. On lui parle de se confesser ; il répond qu’il n’a rien à se reprocher, si ce n’est d’avoir laissé une dette d’un demi-réal à un cabaretier de Séville. Et il subit le supplice sans exhaler une plainte.

....... .......... ...

Lima, qui compte environ 190,000 âmes, n’a pas moins de soixante-dix églises (c’est, toute proportion gardée, dix fois ce que nous en avons à Paris) ; vous m’excuserez de ne pas les avoir visitées toutes et de supprimer leur description. Cependant, je ne voudrais pas me montrer trop sévère ou trop dédaigneux à l’égard des églises espagnoles. On dit généralement qu’elles sont de mauvais goût, et, cela dit, on se croit quitte avec elles. Voilà qui est trop aisé et un peu injuste. D’abord, il est bien rare que l’expression d’un sentiment très profond soit ridicule ou de mauvais goût. Or, ici, on est, et surtout on a été, dévot jusqu’à la superstition, voire même au delà ; ce n’est pas affaire de mode et de convenance, c’est une manière d’être qui fait partie intégrante du caractère national. Entre le fanatisme brutal des conquérants et la servile idolâtrie des vaincus, le culte des symboles était le seul point de contact possible. La religion des incas et le catholicisme se sont, en quelque sorte, superposés ; à l’autocratie religieuse des descendants de Manco-Capac, le fils du Soleil, s’est substituée sans effort l’autocratie religieuse des moines.

Les immenses trésors découverts au Pérou pendant plus de deux siècles ayant engendré un luxe excessif, les couvents, les églises, les images en devaient user et abuser tout d’abord. De nos jours, l’indifférence calculatrice de l’esprit moderne a arrêté ce mouvement ; les ardeurs de la foule se sont changées en habitudes, mais elle n’a pas songé encore à brûler ce qu’elle avait adoré ; partout nous retrouvons les autels plaqués d’or et d’argent, les statues ornées d’une profusion de pierres précieuses, les madones vêtues de brocart et de dentelles. Déjà, le temps a mis son empreinte sévère et uniforme sur ces splendeurs.

Peut-être, alors que les prodigalités de tout un peuple couvraient ses idoles d’un ruissellement barbare d’or et de pierreries, un homme de goût eût haussé les épaules ; mais, aujourd’hui, toutes ces richesses accumulées ne sont plus que le témoignage d’un passé qui s’éloigne sans retour, et ces temples d’une autre époque, surchargés d’une ornementation disparate, ont pris une physionomie grave et triste sous les fastueux lambeaux qui leur restent encore.

Respectons ces vieux souvenirs. Respectons-les d’autant plus que les anciennes maisons à l’espagnole, avec leurs façades ornées et badigeonnées, leurs balcons ouvragés, tendent aussi à disparaître. La construction de ces vérandas suspendues en dehors des habitations, qui leur donnent un caractère si original et se prêtent si bien aux manifestations joyeuses des jours de fête, est interdite maintenant. On leur reproche, peut-être avec raison, de communiquer l’incendie d’une maison à sa voisine, parfois même à la maison qui fait face.


Dès notre arrivée, on nous avait bien recommandé d’aller, le 2 novembre, jour des Morts, faire une visite au cimetière, qu’on nomme ici le Panthéon. Cette nécropole est située sur les bords du Rimac, non loin de la ville, et desservie par le chemin de fer qui mène au Callao ; pour cette occasion, il triple, quadruple le nombre de ses trains, qu’on peut fort bien nommer trains de plaisir, car le jour des Morts au Pérou est certainement l’un des plus gais de l’année.

Depuis l’avant-veille, les abords du Panthéon présentaient un spectacle fort animé. Un grand nombre d’industriels y avaient dressé des tentes et des abris en feuillage, joyeusement pavoisés aux couleurs de toutes les nations, et sous lesquels, durant quatre jours, se débitent force boissons et victuailles.

Le jour consacré, et dès le matin, toute la population de Lima est en route, et bientôt on fait queue pour pénétrer dans l’enceinte funèbre. Autour des portes, des milliers de visiteurs circulent avec peine, attendant leur tour pour boire et manger à l’ombre des cabarets improvisés qui ne désemplissent pas un instant. Les types les plus variés de la ville et de la campagne se rencontrent là, depuis le créole jusqu’à l’Indien, depuis le nègre jusqu’au Chinois ; ce qui domine naturellement, c’est le type du Péruvien d’aujourd’hui, sang mêlé d’Espagnol et d’Indien.

Enfin, nous parvenons à entrer dans le Panthéon. Ici, les morts ne reposent pas sous la terre ; ils sont encastrés, sur trois rangs, dans d’épaisses murailles à double face, dont les ouvertures, hermétiquement fermées après l’introduction des cercueils, glissés à l’intérieur comme autant de tiroirs, sont couvertes de pieuses inscriptions. Les personnages célèbres, généraux et présidents de la république, ont parfois de somptueux monuments en marbre, surmontés d’emblèmes ou de statues.

Quelque discrétion que je veuille mettre dans certaines appréciations d’un ordre délicat, je dois dire que la tenue du clergé péruvien dans ce cimetière et au milieu de cette foule m’a complètement scandalisé. Tous les prêtres marchandent les oraisons qu’on vient leur demander, et comme le client abonde, leur attention est uniquement fixée sur la valeur de la monnaie qui leur est offerte ; ils s’interrompent des prières qu’ils marmottent d’une voix brève et hâtive, pour examiner de près les petits papiers crasseux, payement de leurs bons offices ; ils s’arrêtent court si le prix leur semble insuffisant, ils discutent, ils ont des mouvements d’impatience… Cela est du plus triste effet aux yeux d’un étranger. On m’a dit que les prêtres péruviens étaient doux, tolérants et aimables : ce sont de charmantes qualités ; lors même qu’ils seraient trop tolérants pour eux et trop aimables pour d’autres, ce que de mauvaises langues assurent, on le leur pourrait pardonner ; mais, par grâce, messieurs, et dans votre intérêt, n’oubliez pas le mot de messire Brid’Oison : La fo-o-orme ! C’est une grande dame que la forme, qui vous a rendu bien des services, mais susceptible à l’excès, et si vous la négligez, elle vous négligera à son tour. Méfiez-vous !


Pour voir le Lima moderne, nous sommes allés dès les premiers jours à la Exposicion, promenade qui a détrôné l’Alameda Nueva, située dans le quartier de la rive droite. Comme à la Quinta Normal de Santiago, il y a là un assez beau bâtiment qu’on utilise pour les expositions de tout genre, ainsi que nous faisons de notre palais de l’Industrie ; de plus, un parc, rendez-vous, à certaines heures et à certains jours, des élégants et des élégantes de la ville. Je ne dirai rien du palais, dont la construction extérieure est fort convenable, mais qui était fermé lors de notre passage.

Quant au jardin, il tient à la fois de notre Jardin des plantes et de notre Jardin d’acclimatation ; mais il n’a ni la gravité savante du premier, ni les agréables dispositions du second. Tracé sans doute sur un plan mal défini, on y a accumulé, un peu à tort et à travers, mille curiosités dont chacune a sa valeur, mais dont aucune n’est à sa place. Des serres, des maisonnettes, des parterres, des bassins, des cages à bêtes fauves et des volières sont disséminés au hasard ; sur les murailles de ces constructions mal groupées se retrouvent les affreux peinturlurages dont on fait un si colossal abus dans toute l’Amérique du Sud.

Cela produit un ensemble qui n’est ni joli ni beau, gai tout au plus. Heureusement, la collection des fleurs est splendide. Le Pérou est peut-être, de tous les pays du monde, celui dont la végétation est la plus variée, et une promenade au parc de la Exposicion suffirait à s’en convaincre. Dès qu’on a commencé à regarder les corbeilles, on oublie le maladroit arrangement des joujoux bariolés qui les encadrent ; plus vivaces qu’en aucun point de l’Europe, voici nos rosiers, nos fuchsias, nos lis et nos géraniums, puis de magnifiques hybiscus d’un rouge éclatant, d’énormes bégonias de toutes couleurs, le fameux amancaës, fleur essentiellement péruvienne, aux grands calices dorés, et mille autres dont j’ai le regret d’ignorer les noms. A la vue de cette flore vigoureuse, s’épanouissant en pleine terre et en pleine lumière, j’allais me prendre, je crois, d’une belle passion pour l’horticulture, lorsque je fus croisé par quelques jeunes Liménéennes en promenade, et les fleurs à leur tour furent oubliées.

Il faudrait avoir vécu plusieurs années dans les républiques de La Plata, du Chili et du Pérou, pour se permettre, nouveau Pâris, de décider entre les types de beauté, issus d’une même origine et encore peu différents, des femmes de ces pays. Un voyageur nomade, comme moi, n’osera prendre une telle liberté. Je me suis demandé pourtant sur quoi est basée l’opinion de notre vieille Europe, qui donne la palme aux Péruviennes. Sont-elles vraiment plus belles et plus gracieuses que leurs rivales ? Cela paraît bien difficile à dire. Ont-elles un plus séduisant costume ? Non. L’ancienne manta, aujourd’hui délaissée pour les modes françaises, partout n’habille bien que les duègnes, en les cachant.

C’est peut-être parce que la souveraineté de la femme est plus puissante et plus reconnue au Pérou que dans tout le reste de l’Amérique, parce que les mœurs, sans y être plus douces, y sont cependant plus tendres et plus affectueuses, parce que le Pérou est un pays de plaisir, où la femme, je le répète avec intention, car c’est un caractère bien saillant de ce peuple, est plus aimée qu’elle ne l’est nulle part. Le bonheur, autant et plus que la vanité satisfaite, met sur leurs visages son idéale et trop rare expression ; leur sourire semble un remerciement du luxe, des égards, des prévenances et surtout des tendresses qui les entourent ; il n’est pas un échange de politesse diplomatique et raisonnée ; il a la grâce de ce qui est simple, naturel, spontané, de ce qui vient sûrement du cœur et de ce qui doit y aller sûrement.

Voilà mon explication, et si vous ne la croyez pas bonne, faites le voyage ; que vous en trouviez ou non une meilleure, vous ne vous en repentirez pas.


Je n’ai quitté Lima qu’un seul jour. Cette journée a été employée à gravir les Andes jusqu’à une hauteur à peu près égale à celle du mont Blanc, et… à redescendre pour l’heure du dîner. Ceci paraît un tour de force incroyable ; je vous assure, cependant, qu’avec un bon chemin de fer bien installé l’ascension est des plus faciles.

Le 5 novembre, à huit heures du matin, nous avions rendez-vous général à la gare de Desemparados ; nous montons tous dans un train spécial, en compagnie de notre savant compatriote, M. Malinowski, ingénieur en chef de la ligne, et de notre aimable vice-consul au Callao, M. Saillard. Bientôt nous roulons dans la direction des montagnes. Pendant que nous longeons les bords du Rimac et que nous franchissons à toute vapeur les plantations de café, de cannes, de coton et de maïs, cultivées par des nuées de Chinois, je vais vous dire ce que c’est que le Ferro Carril Central Transandino.

La nature a partagé le Pérou en trois parties bien distinctes : la Costa, région de la côte ; la Sierra, région des montagnes, embrassant les chaînes des Andes et leurs plateaux ; la Montaña, pays des forêts, qui touche à la Bolivie, au Brésil et à la république de l’Équateur. Or, la partie la plus riche, la plus fertile du sol péruvien est ce pays des forêts, situé par delà les Andes. Il est comme enfermé entre les grandes solitudes du Brésil occidental et la gigantesque Cordillère. Le chemin de fer transandin va lui donner la vie et, plus tard, atteignant l’un des grands affluents de l’Amazone, l’Ucayali, aura créé une voie directe sur l’Europe, par laquelle s’écouleront les produits de cet immense territoire.

On peut affirmer que jamais l’établissement d’une voie ferrée ne présenta pareilles difficultés.

Le chemin de fer de l’Oroya gravit une hauteur de 4,700 mètres, sur un parcours de 200 kilomètres, ce qui donne une pente moyenne de 22 millimètres par mètre. La ligne compte 45 tunnels et 25 ponts, dont l’un a des piles de 79 mètres de hauteur (quatre à cinq fois l’une des plus hautes maisons de Paris).

Il a fallu une audace et une énergie peu ordinaires pour entreprendre et mener à bien un pareil projet. L’honneur de son exécution en revient d’abord au gouvernement du Pérou, puis à M. Meiggs, ingénieur américain, concessionnaire des deux lignes de Mollendo au lac Titicaca et de Lima à Oroya, enfin à M. Malinowski, déjà nommé.

Vers huit heures du matin, notre train commence à attaquer sérieusement la montagne ; nous sommes entrés dans la région interandine, la Sierra. Le paysage devient sévère et les précipices se creusent sous notre route à mesure que s’effectue l’ascension. La voie ferrée ne peut plus trouver assez de place pour y développer ses courbes ; alors le train s’engage dans un cul-de-sac sans issue, s’arrête à son extrémité ; un aiguilleur change la voie, véritable lacet, et la machine, repartant en arrière, nous pousse sur une nouvelle pente. Ainsi, tantôt tirés, tantôt poussés, nous escaladons une succession de terrasses superposées à des hauteurs qui déjà nous donnent le vertige. Voici le pont de Verrugas, d’une hardiesse inouïe, jeté entre deux montagnes séparées par un précipice, le tablier est à claire-voie, et le regard plonge librement dans le vide. Plus loin, le pont de Challapa, tout en fer comme le premier, construit en France et ajusté sur les lieux par des ouvriers français. On nous fait remarquer, sur le revers des montagnes, de larges plates-formes soutenues par des pierres, travail primitif des Indiens, déjà attirés par les gisements métalliques.

Le train s’arrête au village de Matucana. Nous ne sommes encore qu’à quatre-vingt-dix kilomètres de la capitale, et l’altitude est de deux mille quatre cents mètres. Après avoir été vite, mais consciencieusement écorchés par des exploiteurs allemands installés au buffet de la station, nous repartons.

L’aspect de la montagne devient tout à fait grandiose ; notre route est une course échevelée par-dessus des gouffres invraisemblables, à travers d’étroits tunnels se succédant presque sans interruption. Soudain, au sortir d’une profonde obscurité, nous nous engageons sur un pont jeté en travers d’une énorme crevasse formée par deux murailles de rochers à pic, dont les bases se perdent dans un abîme. Le site a un caractère de sauvagerie diabolique, et l’endroit est bien nommé : el puente del Infernillo, le pont de l’Enfer ! Nous avançons doucement, nous franchissons ce sombre passage, non sans quelque émotion, et le train disparaît de nouveau dans un tunnel qui sert de lit à un torrent qu’on s’apprête à détourner ; les eaux roulent au-dessous de nous avec un mugissement assourdissant et sinistre, la machine semble lutter avec peine contre ce nouvel obstacle. Je ne puis rendre le sentiment d’admiration et de crainte que nous éprouvâmes en cet endroit. Cette escalade à toute vapeur de la plus grande chaîne de montagnes qui soit au monde n’est-elle pas véritablement extraordinaire ? Nous sommes encore bien plus « empoignés » par ces deux simples rubans de fer que par les sévères beautés du paysage, et les vers du grand poète des Odes et Ballades reviennent à ma mémoire :

« A peine adolescent, sur les Andes sauvages,

» De rochers en rochers, je m’ouvrais des chemins ;

» Ma tête, ainsi qu’un mont, arrêtait les nuages ;

» Et souvent, dans les cieux, épiant leur passage,

» J’ai pris des aigles dans mes mains. »

Allons, hurrah ! trois fois hurrah ! à notre compatriote, qui, semblable au Géant, a su s’ouvrir et ouvrir au monde entier un chemin à travers ces altières montagnes.

Vers deux heures, nous atteignons Chicla, où s’arrête actuellement le chemin de fer, bien que les travaux soient presque complètement terminés jusqu’au Summit tunnel, point culminant de la voie ferrée, dont l’altitude exacte est 4,768 mètres. Chicla n’est qu’à 3,725 mètres au-dessus du niveau de la mer, juste la hauteur du fameux pic de Ténériffe. C’est une petite station, auprès de laquelle on a construit une modeste auberge, où nous trouvons cependant le luxe d’un billard. Nous n’y devons rester que quelques minutes et ne protestons pas contre un arrêt aussi court, car quelques-uns d’entre nous, y compris le conducteur du train lui-même, souffrent du sorocho ou mal des montagnes, causé par la raréfaction de l’air ; nous le combattons assez victorieusement par l’absorption de plusieurs petits verres d’eau-de-vie, et comme la température est devenue très froide, nous nous enveloppons dans nos manteaux. En attendant que le train soit prêt, nous assistons au départ assez pittoresque d’une troupe de lamas porteurs. Cet animal rend aux habitants de la Sierra des services inappréciables ; doux, timide, s’apprivoisant facilement, il remplace ici le dromadaire qu’il rappelle un peu par sa couleur, sa forme et ses allures, sinon par sa taille qui est beaucoup plus petite.

Nous n’avons constaté à cet utile quadrupède qu’un défaut, dont il est bon d’être prévenu à l’avance, celui de cracher à la figure des gens qui lui déplaisent.

Au-dessus de nos têtes plane un grand condor, ce roi des oiseaux carnassiers, qui peut dans ses puissantes serres enlever un mouton ou un enfant. L’envergure de celui-là doit bien atteindre cinq mètres. Tout près de nous se dresse le mont Meiggs, dans le ventre duquel passe la voie ferrée avant de redescendre le versant oriental ; deux de nos amis, MM. René et Jules de Latour, sont partis depuis la veille au matin pour en atteindre le sommet et ne seront de retour que dans la nuit. Un employé du chemin de fer nous dit les avoir vus passer. Sans inquiétude sur le sort de nos compagnons qui, d’ailleurs, se sont dégourdi les jarrets en faisant l’ascension du mont Blanc avant notre départ, nous remontons dans notre wagon.

Un coup de sifflet sec, strident, et nous redescendons sur Lima avec une vitesse vertigineuse. Les grands monts, les profonds tunnels, les gorges sauvages, les noirs précipices défilent comme une fantasmagorie de ballade allemande ; l’ardente vapeur semble nous emporter dans une fuite éperdue, et nous avons à peine le temps de reconnaître les lieux que nous venons de traverser tout à l’heure.

Cependant, nous voici en plaine ; le train ralentit sa course, s’arrête et, sous la clarté d’un crépuscule prêt à s’éteindre, nous dépose sains et saufs, étourdis et charmés, aux portes de la ville.

AU PÉROU
LE CALLAO ET LIMA
(Suite.)

La collection Zaballos. — Discussion avec le Vatican. — Rembrandt et le Savetier. — Un bal à bord de la Junon. — Notes rétrospectives : le guano, l’empire des Incas, la situation actuelle et l’avenir du Pérou.

Le lendemain de notre excursion en chemin de fer, nous avons été invités à visiter la collection des tableaux d’un riche armateur de Lima, don Manuel Zaballos. Ici, lecteur, j’ai besoin de toute votre indulgence et de toute votre confiance dans ma sincérité. Vous ne voudrez pas me croire quand je vous aurai dit que M. Zaballos a la plus belle collection particulière du monde entier, et vous m’opposerez cette irréfutable objection : Si cela était, on le saurait. « A beau mentir qui vient de loin » est un commun proverbe, et vous voilà tout prêt à me l’appliquer. Un chemin de fer fantastique, une collection merveilleuse de toiles anciennes…, au Pérou ! c’est trop à la fois.

Croyez-moi ou ne me croyez pas, je me suis donné pour mission de dire ce que j’ai vu, j’obéis à ma consigne.

Nous voici devant une des plus vieilles maisons de la ville, dont la façade est déjà un bijou d’architecture espagnole. Le maître de céans nous introduit dans un premier salon ne contenant que des sujets religieux ; il nous montre avec quelque négligence trois Murillo, où nous cherchons en vain la faute d’orthographe d’un copiste, et avant que nous ayons eu le temps de détailler cette Sainte Madeleine, ce Saint Jean et cette Descente de croix, il nous entraîne dans son salon carré, en face d’un Zurbaran bien connu ou plutôt bien cherché des connaisseurs : l’Extase de saint François ; à droite deux beaux Rubens ; à gauche, un Van Dyck ; partout, accrochés au hasard, dans des cadres ternes et vermoulus, des Raphaël, des Claude Lorrain, des Paul Potter. Sans être savants comme des experts, nous ne sommes pas trop de notre province, et quelques-uns de la bande, le commandant entre autres, ont de bonnes raisons pour savoir distinguer le coup de pinceau d’un maître du tâtonnement d’un élève ; nous nous regardons un peu surpris. Le visage de notre hôte s’éclaire d’un sourire de satisfaction triomphante. Nous passons dans une autre pièce, même profusion de chefs-d’œuvre, même désordre.

Les écoles se mêlent, les sujets se heurtent, les cadres empiètent les uns sur les autres. Ce sont encore les mêmes noms de maîtres anciens, parmi lesquels dominent ceux de la grande école espagnole. Devant ces toiles noircies, enfumées, mal rangées, nos doutes s’évanouissent, et notre admiration est un plus sûr garant de la sincérité des signatures que les signatures elles-mêmes.

Enfin nous entrons dans une vaste galerie qui est à elle seule tout un musée. Le milieu et les extrémités de cette galerie sont occupés par trois tableaux splendides. D’abord, la Communion de saint Jérôme. — Ah ! pour le coup, monsieur le voyageur, vous abusez, me direz-vous ; la Communion de saint Jérôme, du Dominiquin, est au Vatican ; on l’y a vue, et tout le monde encore peut l’y voir ; donc… — Pardon, à mon tour. J’en suis fâché pour le Vatican, mais la Communion de saint Jérôme qu’il possède n’est qu’une reproduction de l’original, qui est ici. En voulez-vous la preuve ?

Voici, à l’autre extrémité de la même galerie, la Mort de saint Jérôme, du même Dominiquin, laquelle n’a pas été reproduite, que je sache, et vous conviendrez qu’il est difficile de se tromper quand on a sous les yeux deux saint Jérôme, du même ton et presque dans la même attitude. Quant à supposer que le Dominiquin ait envoyé en même temps au Pérou la copie de l’un des tableaux et l’original de l’autre, cela est peu vraisemblable. N’est-il pas plus simple de supposer, ce que des recherches dans les papiers des couvents prouveraient sans doute, qu’à une époque où certaines congrégations religieuses possédaient ici plus de 800,000 francs de revenu, sans compter les dîmes, offrandes, cadeaux et héritages de l’année, elles pouvaient faire aux maîtres anciens des offres colossales, que ces illustres prodigues ne songeaient pas à décliner.

Mais continuons… Voici une Vierge de Raphaël, avec la gravure du temps qui en démontre l’authenticité ; plus loin une bataille de Salvator Rosa, d’un effet plus puissant que celle du Louvre ; trois portraits équestres de Velazquez, grandeur naturelle ; des Tintoret aussi beaux que ceux du palais ducal de Venise ; une collection complète de l’école flamande : des Teniers, des Van Ostade, des Gérard Dov, etc., à faire envie au musée de La Haye ; enfin, trois beaux Rembrandt, dont l’un représente avec un fini de détails et une crudité d’expression bizarre « le mur d’une échoppe de cordonnier ». Don M. Zaballos nous raconta l’histoire de ce tableau ; la voici :


« Rembrandt se promenait un jour dans les rues d’un des plus pauvres quartiers d’Amsterdam, lorsque passant à côté d’un bouge infect, occupé par un vieux savetier, il lui sembla voir, fixée au mur de la boutique, une gravure représentant l’un de ses premiers tableaux.

» Une idée originale lui vient à l’esprit. Il entre et s’adresse au vieillard :

»  — Voulez-vous me vendre cette gravure ?

»  — Mais, monsieur, elle n’est pas à vendre…

»  — Si je vous en offrais un bon prix ?

»  — Ma foi, non, monsieur. Je ne veux pas la vendre, cette image-là. C’est de notre fameux maître Rembrandt, et j’y tiens.

»  — Cependant…, dix ducats d’or !

»  — Dix ducats ! Ah ! mon bon monsieur, je sais bien que cela ne vaut pas dix ducats ; mais quoique je ne sois pas riche, dit le vieux cordonnier en jetant un regard attristé sur sa misérable échoppe, quand même vous me les offririez pour de bon, j’aimerais mieux la garder… ça me tient compagnie, voyez-vous. Voilà sept ans que je l’ai là…

»  — Allons, pas tant de bavardages. Voilà trente ducats, dit Rembrandt en prenant une poignée d’or dans sa poche, et donnez-moi la gravure…

» Le bonhomme hésite un moment, regarde cet étrange visiteur d’un air stupéfait, puis s’en va détacher l’image et la donne au maître :

»  — J’ai une femme et des enfants, lui dit-il, et je n’ai pas le droit de vous refuser.

» Le lendemain, Rembrandt venait replacer son acquisition de la veille là où elle était restée si longtemps, s’asseyait droit en face du mur et commençait ce petit tableau que vous voyez. Voici le portrait de cette gravure salie et écornée, un vieux peigne édenté suspendu à une ficelle, l’almanach de l’année 1651, avec ses feuilles toutes graisseuses ; les rognures de cuir laissées sur une vieille table branlante, et tout cela rendu en trompe-l’œil, avec une vérité saisissante.

» Rembrandt conserva cette toile toute sa vie, et j’ignore moi-même comment elle est venue au Pérou ».


L’école espagnole surtout est admirablement représentée dans la collection Zaballos, et peut-être serait-il nécessaire de venir l’étudier ici pour la bien connaître, car il y a des toiles, comme les Bohémiens de Zurbaran et la Naissance du Christ de Cano, dont les équivalents ne se retrouvent, je crois, nulle part.

Avant de quitter cette maison, dont nous sortions émerveillés, don Manuel Zaballos nous réservait une dernière surprise. Prenant sur un vieux bureau Louis XIII une feuille de papier jauni : « Messieurs, nous dit-il, je remercie les étrangers qui veulent bien venir voir mes tableaux, mais je ne conserve que les noms de mes compatriotes. Voici une liste qui est commencée depuis six ans ; voyez, il n’y en a pas cinquante ! »

C’est peu flatteur, pensai-je, pour les Péruviens. Mais ne nous hâtons pas d’être sévère. Si quelque jour on s’avisait de fermer brusquement les portes des galeries du Louvre et de compter combien on aurait ainsi enfermé de bourgeois de Paris, y en aurait-il beaucoup ?


J’ai eu l’occasion de dire que, partout où la Junon avait passé, l’expédition avait trouvé un accueil fort aimable, mais, nulle part plus qu’au Pérou, nous n’avions trouvé autant de bonne grâce et de prévenances. Notre ministre plénipotentiaire, M. de Vorges, nous avait reçu plusieurs fois ; il s’était, dès notre arrivée, occupé de faire organiser l’excursion du chemin de fer de l’Oroya, et nous avait donné la clef de sa loge au théâtre, où, par parenthèse, jouait une excellente troupe française de vaudeville et d’opérette ; les attachés de la légation s’étaient constitués nos pilotes, et, grâce à eux, nous eûmes bientôt notre couvert mis en plusieurs endroits. Nos noms figuraient comme membres honoraires du Cercle français, fort bien installé au centre de Lima, car la colonie française est ici très importante ; nous ne pouvions y paraître sans recevoir quelque invitation. Au Callao, les hospitalières maisons de notre vice-consul et du commandant de Champeaux, directeur du port, nous étaient ouvertes.

Comment reconnaître tant de bons procédés ? Le commandant proposa d’organiser, pour la veille du départ, une réception à bord, et ce fut en un instant chose résolue.

L’installation du bateau pour cela n’était pas facile, car l’honorable ingénieur qui, il y a quelque quinze ans, construisit la Junon, n’avait certes pas prévu qu’on dût jamais y donner une fête. Heureusement, les marins sont adroits et inventifs ; ils se mettent de tout cœur à un travail de ce genre et aiment assez à avoir « du beau monde » à bord, sachant bien que, de manière ou d’autre, il leur en reviendra quelque aubaine.

Le 6 novembre, au coup de midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures après les premiers ordres donnés, la Junon, pimpante, brillante, méconnaissable, transformée en un nid de fleurs et de feuillages, était prête à recevoir ses amis. Le second capitaine, M. Mollat, M. de Saint-Clair, M. J. Blanc, officier de quart, et notre excellent consignataire, M. Cavalié, qui s’étaient partagé le soin des préparatifs, contemplaient avec satisfaction leur ouvrage. Plusieurs d’entre nous avaient contribué propria manu à l’arrangement décoratif ; mais ceux qui arrivèrent en toute hâte de leurs excursions dans les environs n’en pouvaient croire leurs yeux en franchissant la coupée.

La dunette, débarrassée des compas, manches à vent et autres impedimenta qui l’encombraient d’habitude, était devenue une vaste salle de bal, complètement entourée d’une ceinture de branchages garantissant en même temps des rayons du soleil, du souffle de la brise et des regards profanes. On y accédait par un large escalier, de construction récente, couvert de tapis et de fleurs. Partout on avait disposé des corbeilles de roses, de jasmins, de gardenias, de géraniums rouges, enlevées aux jardins de Lima. Dans notre salon arrière, en partie démeublé, on avait disposé un monumental buffet ; les dressoirs en étaient chargés de fleurs, courant en festons tout autour du cadre des glaces ; enfin la galerie et le logement du commandant avaient été arrangés en boudoir, avec force mousseline et profusion de ces mille riens qui sont de si grande importance lorsqu’il s’agit de relever une boucle qui se dérange ou de faire un point à un volant déchiré.

Par-dessus ce jardin improvisé, on avait établi une tente de forte toile, cachée par un velum formé de pavillons, parmi lesquels ceux de la France et du Pérou tenaient les places d’honneur.

Notre canot à vapeur et celui de la Direction du port, remorquant d’autres embarcations, amenèrent nos invités vers deux heures et demie. Je cite au hasard : M. de Vorges, ministre de France, Mme et Mlle de Vorges, M. le comte de Persan, secrétaire de la légation, M. le comte de Boutaut, chancelier, M. d’Alvim, ministre du Brésil, Mme et Mlles d’Alvim, M. le consul général de Belgique, M. Saillard, vice-consul de France au Callao, et Mme Saillard, M. le capitaine de vaisseau de Champeaux, M. Combanaire, président de la chambre française de commerce, M. Combe, etc., etc… Quant au monde essentiellement péruvien, ces messieurs de la légation française le connaissant bien mieux que nous, toute latitude leur avait été laissée pour le choix des invitations. Ils avaient eu la cruauté de nous amener les plus jolies têtes de Lima…

Le grand faux pont, dont nos visiteurs ne soupçonnaient même pas l’existence, avait été transformé en salle de souper. Lorsque, vers cinq heures, on y pénétra par une galerie dont l’entrée avait été jusqu’alors interdite, à la vue de cette longue pièce, entièrement tendue aux couleurs péruviennes, blanc et rouge, étincelante de lumières et de cristaux, ce fut une explosion de compliments et d’enthousiasme. Après le lunch, qui fut rempli d’entrain et de gaieté, nous remontâmes sur le pont.

La nuit était venue, et la Junon, pavoisée d’innombrables lanternes vénitiennes, semblait inaugurer une nouvelle fête. On recommença donc à danser de plus belle, et ce fut seulement le dernier train du soir qui emmena le gracieux essaim de nos valseuses. En prenant congé de nous, notre aimable ministre dit au commandant : « La Junon a trop de succès. Je vous conseille de partir demain, sinon vous ne partirez plus. »

Le conseil était sage ; car, en vérité, les séductions de ce magnifique pays étaient bien de nature à nous retenir. Nous eûmes le courage de résister. Malgré notre secret désir de rester ici encore une semaine… ou deux, et en dépit des manœuvres des propriétaires de la Junon, qui, pour des motifs bien différents, voulaient à toute force arrêter notre voyage, le 7, à la tombée de la nuit, nous étions en route pour Panama.

En mer, 11 novembre.

Je viens de relire mes notes sur le Pérou, et je m’aperçois que j’ai complètement oublié de vous parler de ce que tout le monde est censé connaître sur ce pays. Je n’ai rien dit du fameux guano, source de tant de fortunes et de conflits ; du légendaire empire des Incas, sur le compte duquel on a raconté mille sottises ; enfin de la situation économique et politique actuelle, qui nous montre la plus riche contrée du globe luttant difficilement contre d’énormes embarras financiers, tristes conséquences de la légèreté de ses habitants.

Il ne faudrait pas moins de trois gros volumes pour résumer en une étude complète ces graves questions, trois gros volumes que vous ne liriez certainement pas, tandis que vous aurez, j’espère, la patience de lire les quelques pages que mes devoirs de narrateur m’obligent à leur consacrer.

Le guano, nul ne l’ignore, est un engrais des plus efficaces, très recherché depuis une trentaine d’années, et dont le prix a toujours été en augmentant. Ses principes actifs sont le phosphate et le carbonate de chaux. Son nom est tiré de l’idiome des Indiens Quichuas, du mot huanay. Le guano n’est autre chose que de la fiente d’oiseaux de mer, pétrels, mouettes, pingouins, pélicans, etc., mélangée avec les détritus de ces animaux et accumulée par couches qui atteignent parfois cent mètres de profondeur. Le Pérou n’est pas le seul pays qui possède des gisements de cet étrange et précieux produit ; on en trouve aussi en Patagonie et au Chili ; mais le guano du Pérou est le meilleur et le plus abondant ; tellement abondant que, sans les maladresses financières des gouvernants qui ont laissé écraser la république sous le poids d’une dette d’un milliard, la seule exploitation du guano suffirait à couvrir le budget des dépenses normales de l’État.

Toutes les îles du littoral en sont plus ou moins couvertes, et il se trouve encore en amas considérables sur un grand nombre de points de la côte. Quand le dépôt des îles Chinchas fut épuisé, on fit courir le bruit que le Pérou n’avait plus de guano : c’était une manœuvre de la spéculation. Il y a encore actuellement sept ou huit millions de tonnes de guano, dont les gisements ont été reconnus ; mais les sondages opérés dans cette matière d’une consistance variable, parfois dure comme de la pierre, étant très incertains, des dépôts ignorés devant sans doute être plus tard découverts, on peut assurer que ce chiffre est fort au-dessous de la réalité. En somme, bien que l’épuisement du guano dans un avenir relativement prochain soit chose certaine, il est absolument impossible d’en fixer l’époque.

Mes renseignements étant pris au Pérou, je me garderai bien de discuter ici, même d’une manière générale, les conditions des contrats que le gouvernement a passés avec des banquiers européens. Il lui a plu d’affermer et d’hypothéquer sa principale source de richesse, pour subvenir à des besoins toujours croissants, et cela à plusieurs reprises. C’était au moins une imprudence. Il n’y a pas besoin de connaître le dessous des cartes pour supposer que cette imprudence a dû profiter à quelqu’un.

Quoi qu’il en soit, la situation est telle aujourd’hui, que tout le monde se plaint, et personne ne s’entend. L’Angleterre, la France, le Pérou, les banquiers, les porteurs de bons, — autant de ruinés.

N’y aurait-il pas là le sujet d’un de ces petits dessins à énigmes qui nous amusaient tant l’année dernière ? On l’ornerait de la légende : « Où est… celui qui n’est pas volé ? » Quelqu’un d’habile trouverait peut-être.


De tous les pays que nous avons visités, le Pérou est celui dont l’histoire primitive est la plus intéressante, d’abord parce qu’elle porte un cachet d’originalité très remarquable, ensuite parce que la race actuelle tient beaucoup plus de la race indigène qu’en aucune autre contrée de l’Amérique du Sud.

Tout porte à croire que le continent américain a été peuplé par des migrations asiatiques, mais je n’oserais m’engager dans une discussion sur ce point. Ce qui est considéré comme certain, c’est qu’avant l’arrivée des Incas, dont le premier, Manco-Capac, est tout simplement descendu du ciel avec sa femme Mama-Oello, vers l’an 1000 de notre ère, le territoire péruvien était occupé par diverses tribus dont les plus importantes étaient les Chinchas, les Quichuas et celle des Aymaraës. Cette dernière avait la singulière coutume de déformer la tête des enfants, le plus souvent de manière à lui donner une hauteur tout à fait anormale ; une telle distinction ne s’appliquait qu’aux personnes bien nées, et sans doute il y avait à cet égard des règles de convenance absolument obligatoires.

On croit que Manco-Capac, avant de descendre du ciel, avait passé les premières années de sa jeunesse parmi ces guerriers au crâne pointu.

Cet homme extraordinaire ne tarda pas à devenir grand prêtre et empereur incontesté de tous ceux qui entendirent sa parole. Il mourut paisiblement après avoir régné quarante ans ; son fils continua l’œuvre commencée, compléta ses lois, agrandit ses domaines, et, successivement, douze Incas s’assirent sur le trône de Manco-Capac.

Cet empire théocratique, fondé par un seul homme, se perpétuant et prospérant pendant quatre siècles et sur l’étendue de douze générations consécutives, est certainement le fait le plus étrange de l’histoire du monde. Par quelle mystérieuse influence ces souverains improvisés ont-ils pu faire respecter leur domination sur plusieurs peuples très différents, occupant un espace de trois millions de kilomètres carrés ? Nul ne peut l’expliquer. Bien des livres donnent, avec force détails, des renseignements sur la religion fondée par les Incas et principe de leur autorité ; malheureusement, on ne peut avoir que peu de confiance dans ces récits, parce qu’ils émanent d’Espagnols fanatiques ou de métis convertis au catholicisme.

Il est vraisemblable que le Soleil, plutôt que l’idéalité par laquelle ces historiens ont cherché à le remplacer, occupait le premier rang dans la mythologie des Incas ; l’empereur n’était rien moins que le petit-fils du Soleil, ce qui le faisait, dans le fait, l’égal de la plus haute divinité. La coutume des empereurs Incas était d’épouser une de leurs sœurs ; l’impératrice devenait ainsi la personnification de la lune (ainsi que le prouvent les statues des temples de Cuzco), et la succession au trône était dévolue aux premiers enfants mâles issus de ces mariages.

Si les Incas s’étaient bornés à ces joies de famille, constamment isolés au milieu de leur peuple, ils eussent vraisemblablement été renversés ou abandonnés avant la venue des Espagnols. Mais le prudent fondateur de la dynastie avait eu le soin de laisser, en dehors de ses enfants légitimes, une postérité des plus nombreuses, officielle sinon régulière, en sorte que, imité par ses successeurs, la famille impériale devint bientôt une nation dans la nation, multipliant avec une incroyable rapidité, grâce au pouvoir absolu dont jouissaient tous ces descendants d’Apollon.

Bien que les empereurs fussent, de droit divin, maîtres de leurs sujets et de leurs biens, législateurs et justiciers, autocrates dans toute la force du mot, ce n’est pas par la terreur qu’ils avaient assis et maintenu leur puissance. Leur despotisme allait jusqu’à défendre de changer de lieu et jusqu’à interdire absolument l’écriture. On ne peut donc imaginer un esclavage plus étroit que celui de ces malheureux peuples ; cependant il n’y eut, pendant la domination des Incas, que peu d’exécutions, et les idoles ne réclamaient que rarement des sacrifices humains. Ces tyrans ne manquaient jamais de proclamer bien haut les principes de droit et « d’égalité », de protester de leur respect pour les anciennes coutumes, de leur tendresse à l’égard de leurs sujets, du souci qu’ils avaient de leur bien-être. Mais ce n’étaient là que de vaines déclamations ; leur fantaisie était la loi, le sol et ses habitants leur propriété ; nul ne pouvait se mouvoir, parler, trafiquer, aimer, vivre, en un mot, sans la permission du maître.

Il suffit d’une poignée d’aventuriers pour renverser le colosse. L’empereur mort ou prisonnier, il ne devait plus rester de ce monstrueux état social qu’un troupeau d’esclaves à la merci du premier venu ; aussi ne fut-ce que par précaution qu’après le meurtre d’Atahuallpa, Pizarre le remplaça par un fantôme d’empereur, dont il ne s’embarrassa guère, malgré ses tentatives de révolte. Ce dernier des souverains Incas se nommait, ainsi que le premier, Manco-Capac.

Après la bataille vint le pillage. L’Espagne, pendant trois siècles, recueillit avidement le butin que quatre années de combats (1532-1536) lui avaient acquis. La rapacité brutale des conquérants réveilla parfois le courage endormi des vaincus ; il y eut des rébellions, qui furent réprimées avec une terrible cruauté. La race indienne, écrasée, épouvantée, se mourait ; mais une race nouvelle venait de naître et grandissait chaque jour : fille des Indiens et des Espagnols, maîtresse du pays et par droit de naissance et par droit de conquête, jeune, ardente, impatiente, il lui tardait de venger à son profit les aïeux opprimés des aïeux oppresseurs.

Les temps de Charles-Quint étaient passés ; l’aigle espagnole combattait ailleurs, non plus pour sa gloire, mais pour sa vie. Bientôt le Chili se soulève au nom de la liberté ; l’illustre Bolivar accourt du fond de la Colombie et vient pousser le cri de l’indépendance jusque dans les murs de Lima ; le peuple entier prend les armes ; et le drapeau victorieux du Pérou remplace à jamais celui de la métropole (1826).

Ainsi qu’on pouvait le prévoir, ce fut au milieu des troubles et des désordres politiques, des pronunciamientos, dans le tourbillon d’un changement perpétuel des hommes et des institutions, que grandit la jeune république. Elle grandit cependant ; elle a franchi aujourd’hui l’ère redoutable du travail trop facile et des fortunes trop rapides ; l’or et l’argent ne sont plus à la surface du sol, et le président ne pourrait, pour entrer dans son palais, s’offrir la fantaisie de faire paver toute une rue de Lima en argent massif, ainsi que le fit le vice-roi espagnol, duc de La Palata. Le Pérou a payé très cher une chose dont le prix n’est jamais trop élevé : l’expérience, et, s’il lui en reste à acquérir, il est encore assez riche pour le faire.


En ce moment, deux partis sont en présence, lesquels malheureusement représentent des ambitions tout autant, sinon plus, que des idées. Le premier, le plus fort et le plus intelligent, sympathique aux commerçants et aux étrangers, est celui qu’on nomme le parti civil ; il est dirigé par un homme d’une haute valeur et d’une grande influence, don Manuel Pardo, actuellement président du Sénat.

Le second parti a pour chef Nicolas Pierola, le même qui, à bord du garde-côte cuirassé péruvien, le Huascar, soutint, le 29 mai 1877, un brillant combat contre les navires de guerre anglais Schah et Amethyst, plus puissamment armés que lui. Nicolas Pierola, révolutionnaire, fils de prêtre, dit-on tout haut à Lima, personnifie une fusion assez compliquée entre la révolution et le cléricalisme. Ce parti a surtout pour lui les femmes, qui se font gloire d’être « piérolistes ».

Le président actuel, le général Mariano Prado, s’appuie d’une part sur l’armée, d’autre part sur une fraction considérable du parti civil, et ce groupe, assez mal défini, constitue ce qu’on appelle actuellement le parti « national ».

Les piérolistes affectent de le laisser tranquille ; mais il suffira d’un événement imprévu, d’un prétexte quelconque, pour faire passer le pouvoir en d’autres mains, et tout ce monde est si remuant que l’événement ou le prétexte peut surgir d’un jour à l’autre[10].

[10] Ces appréciations ont été écrites quelques jours seulement avant l’assassinat du président Pardo par le sergent Manuel Montoya, le 16 novembre 1878. Il est à craindre que la mort du président du Sénat n’ait entraîné la désorganisation du parti civil, amené le président Prado à accentuer sa politique de militarisme et concouru ainsi à l’immixtion armée du Pérou dans le différend entre la Bolivie et le Chili, qui vient d’éclater récemment.

Les difficultés financières contre lesquelles lutte le Pérou sont intimement liées à son instabilité politique, mais les conséquences en sont plus graves encore, parce qu’elles engagent l’avenir de plus loin. La dette est hors de proportion avec les ressources effectives du pays ; mais, heureusement, celles-ci sont, à leur tour, hors de proportion avec sa richesse réelle. Le travail ne s’organise pas assez vite au gré des exigences de la situation ; les vieux préjugés, enracinés par trois siècles de luxe et d’oisiveté, mettent trop de temps à disparaître ; là est le danger du présent et la source de craintes légitimes pour un avenir prochain.

Quant à l’avenir définitif, il nous paraît absolument assuré. Le Pérou possède les éléments d’une prospérité dont on ne peut même prévoir les limites, et qui se résument en deux mots : une race vigoureuse et intelligente sur un sol d’une richesse incomparable.

Que notre vieille Europe, si prudente et si prévoyante… pour les autres, réserve donc à de meilleures occasions ses dédains affectés. Elle a pris coutume de nous représenter les républiques de l’Amérique du Sud comme des coupe-gorge, où le terrible se mêle au ridicule ; qu’elle veuille bien se rassurer à leur égard et relise, avant de les juger si durement, la liste des attentats qui, depuis quarante années, ont mis en danger les jours de ses propres souverains.

Pour ne parler que du Pérou, dont l’histoire ne date guère de plus loin, qu’on ne se mette pas en peine de ses destinées. S’il est malade, ce n’est pas du développement d’un de ces germes morbides éclos dans l’atmosphère viciée des prisons ; c’est la fièvre de croissance d’un bel enfant élevé au grand air, et il a, pour s’en guérir, un médecin qui ne repassera plus l’Atlantique, le meilleur de tous : la Jeunesse !