RIO-DE-JANEIRO

Le débarcadère. — Visite au marché. — Promenade en ville. — Les tramways. — L’éclairage. — Un dîner de 32,000 reis. — Au théâtre. — Le palais de la Belle au bois dormant. — La toilette de cour de M. de Saint-Clair. — Présentation à l’empereur et à l’impératrice. — Les trésors du Brésil. — Bizarreries.

Rade de Rio. 12 septembre.

Toutes les relations de voyage au Brésil s’accordent à dire que l’aspect de Rio-de-Janeiro, au moment où l’on met le pied à terre, cause une désillusion aussi profonde que l’arrivée dans la plupart des villes d’Orient. Peut-être un homme ainsi prévenu est-il doublement bienveillant, peut-être les souvenirs de Saint-Vincent me disposaient-ils à voir tout en beau ; quoi qu’il en soit, je n’éprouvai pas cette impression aussi vive que je m’y attendais. Certes, le débarcadère est assez mal tenu, jonché de débris et semé de fondrières, mais on arrive bientôt sur une grande place dont le milieu est arrangé en square assez élégamment dessiné ; les édifices qui l’entourent sont, je l’avoue, peu artistiques, cependant convenables, et l’animation qui règne en cet endroit, le beau soleil qui l’éclaire concourent à produire une sensation plutôt agréable.

Si, d’ailleurs, on était sévère pour les lieux de débarquement, on n’aurait que trop souvent à exercer cette sévérité. Au point de vue du touriste, le quai de Rio-de-Janeiro n’a rien à envier à ceux de Marseille, de New-York ou de Liverpool, bien que ce dernier port ait le plus beau wharf flottant qui existe au monde, et je souhaiterais à l’opulente capitale de l’Angleterre de présenter au visiteur qui arrive par la gare d’Euston ou de Fenchurch un aspect aussi gai que celui du débarcadère de Rio.

A deux pas de là, la vue d’un marché nous réjouit par sa couleur locale ; de plantureuses négresses, col et bras nus, coiffées d’un énorme turban de couleur ou de mousseline blanche, nous offrent des oranges, des mangos, des bananes et des ananas. Pourquoi ces fruits, que le Brésil et les environs mêmes de Rio produisent en abondance, coûtent-ils aussi cher qu’à Paris ? Pourquoi le mango lui-même, l’affreux mango, paquet de filasse trempé dans de l’essence de térébenthine, qu’on paye trois sous à la Martinique, vaut-il trois francs à Rio ? Espérons que ce sont là des prix d’amateurs, de nababs en villégiature, et que notre cuisinier saura trouver, auprès de ces belles campagnardes, de plus douces conditions. Un peu plus loin, des nègres viennent à leur tour nous exhiber des singes, des perroquets et de ravissants petits oiseaux. Le moment des emplettes n’est pas encore venu ; nous résistons à la tentation de convertir prématurément la Junon en ménagerie, et après avoir regardé quelques minutes les splendides poissons que les pêcheurs de la rade débarquent et empilent sous nos yeux, nous entrons dans la ville.

Les rues sont assez étroites, sans trottoirs et pour la plupart tracées à angle droit. La vieille ville, de forme carrée, est le centre de tout le commerce ; elle rappelle un peu les anciennes cités espagnoles des colonies intertropicales. Dans quelques rues et principalement dans la rue Ouvidor, il y a de beaux magasins ; mais sauf ceux des marchands de fleurs en plumes et des débitants de cigares, nous ne voyons rien qui paraisse provenir de l’industrie locale : bijoux, modes et meubles de France, porcelaine et quincaillerie anglaises, viandes fumées des États-Unis, fusils de Liège, montres de Genève, soieries de Lyon…, il y a là des produits de tous les pays du monde, à l’exception du Brésil.

Les maisons sont petites, construites à l’européenne, tout en granit, mais élevées pour la plupart d’un seul étage, avec de petits balcons en bois, comme suspendus aux murs. En s’éloignant du centre de la ville, on traverse des rues entières dont les constructions ne comprennent que de simples rez-de-chaussée.

Les édifices publics, que l’on rencontre surtout dans la rue Diretta, la voie principale avec celle d’Ouvidor, ont de vastes proportions, mais l’art architectural leur fait absolument défaut ; tels sont la Douane, la Bourse et le Palais impérial lui-même. On voit cependant dans les constructions les plus récentes une recherche de simplicité et d’intelligence dans les dispositions qui est un signe évident de progrès. Je ne citerai pour exemple que le bâtiment de la poste, dont l’arrangement intérieur, copié sur les modèles américains, est assurément plus confortable et plus pratique que celui de notre hôtel des postes… de Paris.

Les églises, assez nombreuses, sont édifiées dans un mauvais style espagnol, peu ou point entretenues, surchargées à l’intérieur de dorures maladroitement appliquées. Aucune d’elles ne respire cette grandeur calme, froide, mais sereine de nos vieilles cathédrales gothiques ou romanes, et les injures du temps, qu’on prend là peu de soin à faire disparaître, n’y ajoutent pas ce caractère respectable dont elles revêtent presque toujours les choses et les hommes.

Il y a peu de places publiques. L’étroitesse des rues et le peu de hauteur des maisons les font paraître d’une étendue disproportionnée.

En somme, c’est une ville à refaire, mais elle se refera sans doute et sa transformation est déjà commencée. Combien y a-t-il d’années que notre superbe Paris, alors malpropre, mal éclairé, mal pavé et mal gardé, n’avait pour justifier ses orgueilleuses prétentions que deux ou trois kilomètres de boulevards et quelques antiques monuments qu’il se fût senti incapable de reconstruire ? Comme Paris, Rio dégage ses abords, entoure la vieille cité de belles avenues, de villas et d’hôtels, crée et développe des services publics qui poussent la vie du centre au dehors ; et le temps viendra où de larges percées, trouant les anciens quartiers, jadis aristocratiques, apporteront l’air, la lumière, la santé, les communications faciles dans ces rues d’aspect vieillot et malsain, où circule difficilement la foule toujours pressée des gens d’affaires.

Parmi ces services publics dont je viens de parler, il en est deux qui frappent l’étranger dès le premier moment, car ils sont déjà organisés et installés d’une manière parfaite. Ce sont les tramways et l’éclairage de la ville.

Les voitures sur rails ont presque fait disparaître les autres. Comme à New-York, le tramway se trouve partout et sert à tout le monde. Il n’est pas possible de faire cent pas sans en rencontrer un. La femme du monde y coudoie l’ouvrière, un petit commis de magasin s’y assoit en face d’un ministre. Les départs sont fréquents, l’allure est rapide. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, ils parcourent non seulement la ville et les faubourgs, mais leur réseau s’étend bien au delà, à plusieurs kilomètres dans les environs, contournant les collines à travers les gorges. Les voitures sont entièrement ouvertes et disposées comme les impériales de nos chemins de fer de banlieue ; on y entre donc et on en descend par le côté, sans avoir, comme dans nos omnibus parisiens, l’ennui de marcher sur les pieds d’une douzaine de compagnons inoffensifs, qui se promettent bien de vous rendre la politesse à l’occasion, pendant que, cramponné à la main courante placée au-dessus de votre tête, vous balbutiez de timides excuses.

Les « abordages » des tramways de Rio sont assez fréquents, malgré toutes les précautions prises, à cause de l’étroitesse des rues et des tournants brusques, mais le public semble y être habitué ; il trouve fort agréable de payer cinq sous une course pour laquelle un cocher de place lui demanderait dix francs et ne pense guère à se plaindre de ce qui est devenu son unique et presque indispensable moyen de locomotion.

J’ai dit encore que la ville de Rio-de-Janeiro était très bien éclairée ; rien n’est plus vrai, et si on comprend dans la ville les immenses faubourgs qui en dépendent, on pourrait dire sans exagération qu’elle l’est mieux que toute autre ville du monde. Notre cher Paris lui-même ne prendrait tout au moins que le second rang, malgré l’éclairage électrique de l’avenue de l’Opéra, les numéros lumineux des maisons dans certains quartiers élégants et les réverbères à cinq foyers. C’est qu’il en est à Paris de la lumière comme des sergents de ville : on en trouve à profusion là où il en est le moins besoin, mais il s’en rencontre de moins en moins à mesure qu’en s’éloignant du centre les voies deviennent plus désertes. La campagne de Rio est éclairée jusqu’à une très grande distance de la ville, et cette masse de lumière est telle que sa réverbération sur les nuages permet souvent aux navires de reconnaître leur position à trente ou quarante lieues de la baie.

Je ne voudrais pas entreprendre une étude descriptive complète de la ville de Rio ; cependant il me paraît difficile de passer sous silence la remarque que j’ai faite d’une absence presque complète d’égouts. Peut-être des travaux sérieux sont-ils commencés ; il serait à souhaiter qu’ils fussent bientôt finis, car c’est là, m’a-t-on dit, la source de bien des désagréments pour les habitants et l’une des causes qui favorisent le développement de certaines maladies. Cela est d’autant plus probable que dans la saison malsaine, l’été, qui correspond à notre hiver (de décembre à mars), il y a des pluies subites et diluviennes. La ville est alors inondée en quelques minutes, les communications interrompues, et les eaux, n’ayant d’autre écoulement que les ruisseaux tracés au milieu des rues, entretiennent ainsi une humidité qui, sous un pareil climat, ne peut être que fort dangereuse.

Aucune rivière ne passe à Rio, aucun cours d’eau important ne se jette dans la baie, qui n’a reçu son nom (Rivière de Janvier) que par le fait de la méprise de Souza, lorsqu’il la découvrit le 1er janvier 1531 et crut que cette magnifique rade devait être l’estuaire de quelque grand fleuve. Cette respectable erreur se retrouve dans le Dictionnaire de la conversation.

L’eau douce employée dans la ville vient des cascades supérieures du Corcovado ; elle est excellente et d’une limpidité parfaite. L’aqueduc de la Carioca, qui la distribue à un grand nombre de fontaines publiques, est une solide et massive construction dans le genre romain. C’est le premier grand travail achevé à Rio ; il date de 1740.

Quelques heures de flânerie dans les rues commerçantes suffirent à me prouver l’incroyable et cependant réelle cherté de toutes choses. Les prix me paraissaient d’autant plus fantaisistes que la monnaie brésilienne a pour point de départ une unité en quelque sorte imaginaire.

Cette unité est le reis (réal). Cent reis valent environ vingt-sept centimes ; encore le cours est-il très variable.

Tous les payements, sauf pour de petites sommes, se faisant en papier, le rapport de ces billets avec la monnaie européenne d’or ou d’argent donne lieu à un agiotage continuel, dont les voyageurs, naturellement, supportent les conséquences. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on a changé quelques louis chez le premier « honnête » homme venu, et qu’en a en portefeuille une liasse de papiers de toutes couleurs, ornés du portrait de S. M. dom Pedro, on ne sait plus du tout ce qu’on possède, et on ignore absolument ce qu’on paye. Pendant que l’arithmétique de l’imagination vous dit que, puisque le reis n’est à peu près rien du tout, dix reis, cent reis, mille reis ne sont pas grand’chose, la vieille habitude vous souffle à l’oreille que le billet de banque est une chose précieuse et intéressante, et que vous êtes bien heureux d’en avoir autant dans votre poche.

Bref, le soir de notre arrivée, nous étions six à dîner, nous achevions un repas modeste et mauvais ; nous demandons « l’addition » ; le garçon nous apporte une note de 32,000 reis… Était-ce cher ou bon marché ? Répondez, lecteur… Vous n’en savez rien ? Eh bien ! nous n’en savions pas davantage, tout en couvrant ce serviteur de bank-notes ; longtemps après, nous avons reconnu que nous avions payé notre dîner à peu près 80 francs. C’était donc cher ? Pas du tout. C’était (relativement) bon marché, parce que ce jour-là le franc valait 410 reis, tandis que quelque temps avant il n’en valait que 315.

Il y a quatre théâtres à Rio, dont le principal, construit en 1812, est, dit-on, plus vaste que la Scala de Milan. Ce théâtre était fermé, je n’ai pu le voir. Le théâtre de dom Pedro II, situé sur le chemin de Botafogo, donnait Faust le jour de mon arrivée ; n’ayant rien de mieux à faire, nous tentâmes l’aventure, et, après avoir payé un nombre invraisemblable de mil reis, j’eus la jouissance d’un fauteuil d’orchestre, lisez « chaise » d’orchestre, dans une très grande et haute salle, toute blanche et garnie des deux tiers des spectateurs qu’elle pouvait contenir.

Comme dans les théâtres espagnols, les loges ne sont séparées que par une cloison à hauteur d’appui ; le devant de la loge est aussi plus bas que dans nos théâtres. On voit mieux, et surtout on est mieux vu ; l’aspect général est plus gai, plus vivant, bien que l’ornementation soit à peu près nulle. Il n’est pas nécessaire, comme à notre nouvel Opéra de Paris, d’être dans le lustre pour voir les toilettes des femmes qui sont dans les loges, dont les gens placés à l’orchestre n’aperçoivent, vous le savez, que la coiffure.

Ce que nous appelons balcon et galerie n’existe pas, ou plutôt n’existe qu’au rez-de-chaussée, faisant une ceinture au pourtour de l’orchestre. Les dégagements sont commodes, suffisamment larges ; on peut quitter et regagner sa place sans obliger ses voisins à monter sur leur siège pour vous livrer passage.

S’habille-t-on pour aller au théâtre à Rio ? Je ne saurais le dire. Les hommes n’ont assurément pas, comme chez nous, le culte de la cravate blanche. Quant aux toilettes, j’en ai peu remarqué de vraiment élégantes ; beaucoup de fleurs, quelques diamants, mais peu de robes. Pas autant de mauvais goût que je pensais en trouver.

L’interprétation de l’œuvre de Gounod, comme chant et comme mise en scène, était un peu au-dessous du médiocre ; ce fut du moins mon impression ; mais remarquez que c’est un Parisien qui parle, et M. Halanzier pourra vous dire que les Parisiens sont très difficiles.

Pendant que nous nous laissions aller à l’enivrement de ces plaisirs mondains, le Theatro Phenix Dramatico donnait sa 93e représentation de Os Sinos de Corneville, et le Theatro Cassino réjouissait un public plus littéraire avec O afamado drama O Correio de Lyaô.

Inutile de traduire, n’est-ce pas ?

Le même jour, une dépêche annonçant la mort de la reine Marie-Christine, sœur aînée de l’impératrice du Brésil, était arrivée à Rio. La cour avait immédiatement pris le deuil, et la nouvelle s’était très vite répandue dans la population, qui a conservé beaucoup de respect et d’estime pour l’empereur et la famille impériale.

La première conséquence de cet événement fut de suspendre les audiences et les réceptions. Le ministre de France, M. Noël, avait informé notre commandant qu’il se mettait à sa disposition pour le présenter à l’empereur, ainsi que les membres de l’expédition qui lui en exprimeraient le désir ; mais le deuil de la cour, le départ prochain de Sa Majesté pour la campagne paraissaient rendre ce projet irréalisable.

Cependant, le 7 septembre, à la veille de quitter Rio, l’empereur ayant consenti à recevoir les hommages des chefs de service et des officiers de la garnison, la présentation put avoir lieu. J’avais disposé de mon temps pour ce jour-là, de sorte que je ne pus y assister. J’emprunte donc au journal de M. de Saint-Clair, secrétaire de l’expédition, le récit de cette entrevue.


« Je suis devenu aujourd’hui, — écrit notre aimable compagnon, — le courtisan malgré lui, et j’ai été présenté à l’un des plus puissants souverains du monde, dans des conditions déplorables pour mon amour-propre.

» L’empereur ne recevant pas, à cause de la mort de la reine Christine, sa belle-sœur, le commandant devait se borner à faire acte respectueux en s’inscrivant au palais. Nous descendîmes à terre tous deux, vers midi, lui pour aller rendre visite à M. Noël, et moi pour faire quelques emplettes. Comme il avait plu le matin, les rues de Rio s’étaient changées en marécages, et je me trouvai dans l’état le moins présentable au rendez-vous que Biard m’avait donné à deux heures pour rentrer à bord.

» Dans l’intervalle, notre ministre lui avait annoncé que, sans doute, l’empereur pourrait le recevoir le jour même : « Je regrette de ne pouvoir vous accompagner, lui avait-il dit, mais on est prévenu de votre visite ; prenez une voiture et ne perdez pas de temps. » L’après-midi était belle ; la promenade jusqu’au palais de San-Christovaô, à travers la campagne, me tentait un peu. Je me décidai à accompagner mon ami jusqu’au seuil impérial, distant de cinq kilomètres.

» Nous avons traversé d’abord un assez vilain faubourg, proche des abattoirs, au-dessus desquels planent des nuées de corbeaux. Après maints cahots dans ces parages peu poétiques, nous entrevoyons le château, et bientôt nous arrivons à la grille, que notre cocher mulâtre franchit sans la moindre hésitation.

» San-Christovaô, résidence d’hiver de Sa Majesté, est une grande construction, à laquelle on donne plus volontiers le nom de château que celui de palais, et que j’ai entendu des personnes irrévérencieuses qualifier de l’épithète peu aimable de bicoque. Je ne dirai pas de quel style est son architecture ; elle appartient au genre calme et froid. Ce n’est pas un édifice, c’est une bâtisse, à laquelle l’absence de prétentions donne un caractère simple, solide et honnête.

» On l’a entourée d’une espèce de bois de Boulogne en miniature, avec lacs, kiosques, cascades et le reste…

» Nous descendons de voiture. Un factionnaire, à la vue des épaulettes du commandant, présente les armes, et nous enfilons un couloir obscur ; point de suisses, de valets… personne ! Le factionnaire, voyant notre embarras, nous fait signe de prendre un escalier à gauche, et nous arrivons dans une assez vaste galerie de tableaux, que nous supposons être la salle de réception. En attendant que quelque âme charitable veuille bien nous demander ce que nous faisons là, nous passons en revue les tableaux. A part quelques portraits anciens presque effacés, mais d’une touche assez vigoureuse, je ne vois rien qui vaille « l’honneur d’être nommé. »

» Un monsieur en habit vert et boutons d’or traverse la galerie d’un pas majestueux. Est-ce un huissier ? un chambellan ? un ministre ? Dans le doute, nous saluons fort poliment.

» Le monsieur nous regarde très surpris et passe outre sans nous rendre le salut. Nous connaissons donc la livrée des domestiques. C’est un premier résultat.

» Avisant au fond de la galerie, à gauche, un petit salon, nous y trouvons une table, et sur cette table un registre. Un second monsieur, même habit vert et mêmes boutons dorés, y vient jeter un coup d’œil. Instruits par le malheur, nous nous gardons bien de saluer ; ce personnage nous considère d’un œil un peu moins surpris que celui du premier monsieur et s’en va. Il a la clef brodée dans le dos. Cette fois, c’est bien un chambellan.

» Biard inscrit son nom sur le registre, et, satisfaits de nos deux écoles de politesse, nous allions nous retirer, lorsque nous rencontrons sur le seuil M. S… V… L…, un de nos passagers, qui nous donne les plus exacts renseignements ; son ministre (M. S… V… L… est étranger) le présentera à l’empereur, car la réception va avoir lieu. Quoiqu’en petite tenue, le commandant se décide à rester, quitte à se présenter tout seul ou à ne pas se présenter, suivant les circonstances. Moi, j’attendrai dans la galerie.

» Heureux l’homme qui sait dire : non ! même à son ami, même à son commandant. Je n’ai pas osé, j’ai été faible, et bientôt j’allais en subir sans doute les humiliantes conséquences. En vain, considérai-je mes bottes recouvertes du limon jaune des rues de Rio, ma redingote mal brossée, mes gants de Suède d’une couleur douteuse, que je n’osais ni mettre à mes mains ni dissimuler dans ma poche ; je me sentais mal peigné, je devinais que mon col avait perdu sa fraîcheur et que ma cravate devait être de travers ; mais j’avais dit : Oui, je reste ! Il fallait rester. Et pendant que je réfléchissais à la gravité de cette décision mac-mahonienne, une foule chamarrée, dorée, sanglée, décorée commençait à se presser derrière nous et autour de nous. La fuite devenait impossible, et bientôt l’empereur lui-même allait remarquer tous les détails de ma toilette trop négligée…

» Comment ne lui sauteraient-ils pas aux yeux, ces misérables et ridicules détails qui faisaient un si piteux contraste avec le brillant et le clinquant de tous ces uniformes de généraux, d’amiraux, de consuls étrangers, de ministres !…

» J’en étais là de ces pénibles réflexions, lorsque parut à mon côté notre professeur d’histoire naturelle, M. Collot, correct, immaculé, irréprochable depuis le fin bout de ses souliers vernis jusqu’au nœud symétrique et soigné de sa cravate blanche. Tandis que moi…

» Le petit salon où nous étions donnait sur une galerie couverte, en bois peint, d’une simplicité excessive et contournant une cour intérieure. Une porte s’ouvre au fond de cette galerie : chacun se tait ; un personnage au port noble s’avance de notre côté, sans entourage, en simple redingote noire, pas une croix, pas un ruban. C’est l’empereur !… Il s’arrête à quelques pas du groupe. Je me sens de plus en plus embarrassé, je jette un regard d’angoisse sur le commandant : il ne bronche pas… Les ministres d’abord, puis les généraux, les amiraux s’avancent et saluent. Sa Majesté leur adresse quelques mots et les congédie. M. S… V… L…, qui n’a pas trouvé son diplomate, s’avance bravement, décline ses titres et sa nationalité. On entend alors une voix, celle de l’empereur, qui appelle Biard et lui fait signe de la main. Je regarde le plafond, espérant vaguement que cette contenance me fera passer inaperçu. C’était trop demander. J’entends mon nom, je m’approche, le commandant me présente, et à la vue de la physionomie avenante de Sa Majesté toutes mes terreurs s’évanouissent. L’empereur s’enquiert avec intérêt du succès de l’expédition et trouve un mot bienveillant pour chacun de nous : il parle à Biard de son père, qu’il a beaucoup connu et apprécié ; il me demande si c’est mon premier grand voyage et si j’ai souffert du mal de mer ; cause des zoophytes, des fossiles et des terrains tertiaires avec M. Collot ; nous exprime, enfin, tous ses regrets de ne pouvoir, à cause du deuil de la cour et de son départ immédiat, nous recevoir comme il comptait le faire et paraît très fâché d’apprendre que la Junon va quitter le Brésil dans quatre ou cinq jours.

» Après ces aimables reproches, Sa Majesté nous serre cordialement la main à tous et nous fait accompagner jusqu’aux appartements de l’impératrice, auprès de laquelle nous sommes admis.

» Donna Thérèse-Christine-Marie, fille de François Ier, roi des Deux-Siciles, impératrice du Brésil depuis 1843, est un peu plus âgée que l’empereur. Le caractère dominant de sa physionomie est la douceur jointe à une grande dignité ; son accueil, quoique fort réservé, est empreint d’une bonne grâce qui ne peut être que toute naturelle. L’impératrice est très aimée ; comme son mari, elle est fort instruite et douée d’un jugement très sûr ; elle s’occupe beaucoup d’œuvres de bienfaisance, et ses charités sont aussi nombreuses que considérables. Elle s’entretint longuement avec nous, parlant d’abord de notre expédition, puis de Paris et du séjour qu’elle y avait fait récemment, dans les termes les plus sympathiques pour notre nation et pour nous-mêmes.

» En traversant de nouveau la galerie pour nous retirer, nous avons aperçu l’empereur, qui répondit à notre révérence par un geste amical, et nous avons dû passer au milieu de la foule des fonctionnaires et militaires brésiliens attendant leur tour de présentation. Ces messieurs semblaient surpris, presque affectés de notre présence, peut-être en raison de l’accueil particulièrement aimable que Leurs Majestés avaient daigné nous faire. Me suis-je trompé en croyant lire dans leurs regards une sorte de dépit dédaigneux ? Je veux le croire ; mais, qu’il ait été traduit ou non, ce sentiment d’antipathie latente et comme involontaire pour l’étranger est malheureusement très répandu dans la société brésilienne. C’est un défaut qui ne peut s’accommoder, quant à présent, avec les nécessités économiques de ce pays, et il serait bon qu’on inscrivît au fronton de ses collèges le vieux dicton français, trop oublié, non pas seulement au Brésil : Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage le suivent de près. »


Je reprends la plume, et puisque, à propos de sa présentation à l’empereur, notre camarade s’est permis sur le caractère brésilien une observation qui ne me paraît que trop juste, j’ajouterai quelques renseignements recueillis en causant avec des personnes qui ont une longue et impartiale expérience de ce pays.

Étrangetés, anomalies, contradictions, le splendide à côté du ridicule, la misère à côté de trésors incalculables, les préjugés les plus insoutenables, les idées les plus arriérées, se combinant avec le sentiment de l’indépendance et l’amour du progrès, forment au Brésil un surprenant contraste.

Je laisserai de côté les statistiques de sa population, de sa superficie, de ses cultures, qui présentent des écarts extraordinaires, pour ne rien dire que de ce qui frappe dès le premier jour quiconque regarde autour de lui, se renseigne à bonne source et prend la peine de penser à ce qu’il voit et à ce qu’il entend.

La richesse du Brésil dépasse les rêves de l’imagination. Ses forêts produisent en quantités inépuisables tous les bois utiles connus et inconnus : bois de construction, d’ébénisterie, de teinture, bois résineux, arbres à huile, à cire, à fibres textiles, arbres à fruit, arbres à pain, plantes médicinales, le tapioca, le cacao, le poivre, la vanille, etc. ; arrosées de magnifiques fleuves, elles couvrent toute la région de l’Amazone, environ cinq fois plus grande que la France, et confinent à la région des côtes, où se retrouvent les mêmes productions auxquelles il faut ajouter le café, le coton, le sucre, le tabac dans la partie voisine du tropique, et plus au sud, le thé, le froment, presque tous les farineux, enfin, d’excellentes races de bœufs et de mulets. L’immense plateau central est couvert de pâturages et de bois plus clairsemés ; mal connu, peu peuplé, pas cultivé, c’est pourtant dans le lit de ses torrents desséchés et sur le flanc de ses montagnes qu’on va chercher le diamant, l’émeraude, la topaze, le saphir, le rubis, les cornalines. Et à côté des pierres précieuses, les métaux précieux, l’or et l’argent, les métaux utiles, le fer, le plomb. Plus loin, des mines de houille, des gisements de salpêtre, des sources d’eaux minérales.

Que de trésors, non pas enfouis, mais pour la plupart à la portée de la main de l’homme ! Quel grenier d’abondance pour la vieille Europe, penchée sur son sol fatigué, sur ses mines bientôt épuisées, creusant sans relâche, consommant sans cesse et lançant déjà ses enfants à travers les nouveaux mondes pour y trouver ce pain quotidien qu’elle ne peut plus donner à tous.

Cependant l’empire du Brésil est pauvre de fait ; l’État y a toujours besoin d’argent et ne peut subsister qu’à la condition de prélever sur toutes les importations des droits si excessifs qu’ils en paraissent parfois ridicules.

Mais revenons à l’habitant. Au Brésil, on est hospitalier autant et plus que nulle part ailleurs, mais on craint l’étranger, on ne l’attire pas, on ne le recherche pas ; le Brésilien est fier, hautain, désireux de montrer un faste aussi brillant et aussi bruyant que possible, mais il aime à rester chez lui, attendant une occasion qu’il se gardera bien de faire naître ; malgré les splendeurs de la nature, il n’y a au Brésil ni un grand peintre, ni un amateur de tableaux ; le souverain est un libéral que combattent les libéraux. Enfin, il ne manquerait aux gens de Rio-de-Janeiro, pour que l’inconséquence fût complète, que de porter des redingotes noires et des chapeaux à haute forme, sous le climat que chacun sait ou devine, si déjà, et depuis longtemps, ils n’avaient adopté cette coutume extravagante.

Je n’entreprendrai pas de donner une explication satisfaisante à ces bizarreries, en apparence inexplicables. De pareilles questions ne sont, d’ailleurs, jamais simples ; la situation générale d’un peuple, sa manière d’être, constituent un tableau très varié, très complexe, et non une figure de géométrie. En continuant ma description du Brésil, tel qu’il nous est apparu, je ne chercherai donc à rien démontrer, mais j’ai la persuasion que, malgré les critiques que je viens de faire, il résultera de cette description un sentiment de confiance dans l’avenir de la nation brésilienne.

RIO-DE-JANEIRO
(Suite.)

La politique et la nature. — Revue historique. — La Constitution. — L’empereur règne et gouverne. — Procédés électoraux. — Le ministère actuel. — La question de l’esclavage. — L’instruction publique. — Les fêtes nationales. — Ascension du Corcovado. — Autres promenades. — Le départ.

En mer, 14 septembre.

L’état social d’un pays, comme son état politique, est un effet et non une cause, et ceux qui méconnaissent cette vérité élémentaire tirent de la constatation des faits actuels des conclusions toujours fausses et injustes. La question de savoir si les espèces se transforment n’est pas encore résolue ; mais quant aux peuples, cela est de toute évidence.

Il faut donc, avant de juger une nation, connaître, au moins en substance, quelle éducation elle a reçue et à quelle époque cette éducation a commencé. L’aperçu très sommaire et très incomplet que j’ai donné des richesses du Brésil suffit à faire comprendre combien les destinées de cet immense empire sont intéressantes pour l’avenir du monde civilisé ; un coup d’œil rapide sur son histoire montrera qu’il ne faut pas se hâter d’être sévère à son égard, car nul n’a été élevé à plus rude et à plus malheureuse école.

En l’an 1500, Pinson, l’un des anciens compagnons de Christophe Colomb, aborde au nord de Pernambouc et prend possession de cette terre au nom de la couronne de Castille. Trois mois après, Alvarez Cabral, Portugais, se rendant aux Indes, est jeté par une tempête au lieu qu’on nomme aujourd’hui Porto-Seguro. Il plante une croix, un gibet et l’étendard du Portugal sur ce sol dont il prend possession à son tour. Le pape, alors grand médiateur des querelles souveraines, trace une ligne de démarcation, et la découverte de Cabral, sous le nom de Santa-Cruz, reste acquise aux Portugais.

En 1501, Améric Vespuce, alors au service du Portugal, découvre la fameuse baie de Tous-les-Saints, aujourd’hui le port de Bahia. Pendant une quarantaine d’années, on se contente de déporter sur les côtes du Brésil des criminels et des juifs. A cette époque, on ne cherchait que l’or, et les premières explorations dans l’intérieur du pays n’en avaient pas fait découvrir.

Cependant, en 1549, un gouverneur général est envoyé, avec mission d’organiser la civilisation. Le redoutable dilemme, la croix ou le gibet, le baptême ou la mort, fut alors posé dans toute sa rigueur. Les indigènes ne se soumirent pas ; ils furent impitoyablement massacrés, incendiés, suppliciés. Exterminés ou refoulés dans les bois, on les remplaça par des milliers de noirs, plus dociles sous le fouet, et les premières plantations furent établies.

Je ne raconterai pas les premières expéditions de Villegagnon, envoyé par Coligny pour fonder à Rio une colonie de réformés, ni celles des Hollandais, qui de 1630 à 1645 avaient su se rendre maîtres de la moitié des provinces brésiliennes et en furent expulsés par la révolte ; mais on comprendra facilement que le théâtre de ces guerres continuelles, auxquelles prenaient part les pires aventuriers des deux mondes, ne pouvait être autre chose qu’un champ de bataille et qu’aucune nation n’y existait encore.

Lorsque le Portugal, réuni à l’Espagne vers 1580, eut recouvré son indépendance, que les Hollandais lui eurent définitivement vendu la renonciation de leurs droits sur le Brésil, ce malheureux pays retomba sous l’ancien joug, et peu de temps après on découvrait, c’était vers 1720, les premières mines d’or au Matto-Grosso et les premiers diamants dans le serro de Frio.

L’histoire des États-Unis, plus connue que celle du Brésil, nous montre dans quelle absurde sujétion la colonie anglaise était tenue par la Métropole ; celle de la colonie portugaise n’était pas moins servile. Aucun étranger n’y pouvait être admis. Les Brésiliens n’avaient le droit de faire de commerce qu’avec la mère patrie ; toute industrie leur était défendue, ainsi que la production de l’huile, du vin et du sel, qu’il leur fallait faire venir de Porto ou de Lisbonne.

Ainsi, ni liberté politique, ni liberté agricole, ni liberté commerciale, tel fut le régime sous lequel fut comprimé l’essor des bonnes volontés et des forces vives du pays.

Les armées françaises furent l’instrument inconscient de sa libération. En 1807, Jean VI, régent de Portugal, chassé par les conscrits de Junot, vient débarquer au Brésil ; en 1809, il se fixe à Rio ; la première imprimerie s’y établit, les ports sont ouverts aux étrangers. Avec un flot toujours croissant d’immigration pénètrent les idées de travail, de dignité, de progrès, et à leur suite les idées de liberté, d’émancipation, d’indépendance complète.

En 1815, le Brésil est érigé en royaume et réuni au Portugal ; mais cette satisfaction d’amour-propre ne suffit pas à détruire des aspirations déjà nettement formulées. En 1820, quelques troubles éclatent ; Jean VI est rappelé en Europe, les libertés conquises sont menacées ; le second fils de Jean VI, dom Pedro, alors âgé de vingt-trois ans, comprend qu’il est devenu nécessaire d’obéir à l’impulsion d’un peuple que rien ne pourra ramener à la sujétion ; le 7 septembre 1821, il proclame l’indépendance du Brésil ; le 12 octobre 1822, il est proclamé lui-même empereur constitutionnel.

C’est de cette époque si récente que datera l’histoire du Brésil ; tout ce qui précède n’est qu’un enfantement douloureux et difficile.

Supposer que de cette époque doive dater aussi une ère de calme, de progrès tranquille et sûr, serait cependant une grave erreur. L’événement l’a prouvé et le prouve encore. La raison suffirait à l’établir. Le Brésil est entouré de républiques, encore turbulentes, mais cependant prospères, et pour employer une expression très juste de M. Humbert, dans une de ses dernières conférences à bord, il est comme un îlot monarchique battu de tous côtés par le flot révolutionnaire. Cette monarchie, fondée par un peuple né d’hier, longtemps après que le souffle philosophique du XVIIIe siècle eut ébranlé les vieilles dynasties d’Europe, n’a pas un appui solide dans le clergé et ne l’y recherche pas, d’abord parce que le cléricalisme n’est plus un appui solide, et aussi parce que le clergé brésilien n’a pas les qualités d’intelligence et de moralité qui, seules, peuvent faire du clergé une force. Et pour dire la vérité tout entière, il faut reconnaître que le trône de l’empereur dom Pedro II emprunte sa plus grande puissance à la dignité, au bon sens, à la fermeté de celui qui l’occupe.

Je n’ai pas encore parlé de l’esclavage, problème inquiétant et délicat, de la configuration du pays, qui, sur sa côte orientale, n’a pas un seul grand fleuve, facilitant l’invasion des planteurs dans ses parties centrales, du climat, toujours dangereux aux nouveaux venus, autant d’obstacles au libre développement de la fortune publique ; je crois cependant que cette revue rapide des événements dont le Brésil a été le théâtre est de nature à donner une plus grande importance aux progrès qui ont été accomplis depuis peu. Le caractère brésilien, si tant est que ce caractère soit bien tranché, peut ne pas nous être entièrement sympathique ; mais nous ne saurions refuser aux citoyens de ce jeune empire le tribut de notre estime, à la vue du respect qu’ils professent pour leurs institutions et pour celui qui en est le gardien, des résultats déjà considérables qu’ils ont obtenus en quelques années, du patriotisme, trop exclusif peut-être, mais ardent et sincère, qui les anime.

Notre chère France, étant depuis un assez long temps à la recherche de la meilleure des constitutions, il peut être intéressant de connaître sur quelles bases celle du Brésil a été établie. Promulguée par dom Pedro Ier en 1824, légèrement modifiée en 1834 et en 1840, elle régit le Brésil depuis cette dernière date, sans avoir été remise en question pendant les quarante années qui viennent de s’écouler.

Les pouvoirs publics se composent de l’empereur, d’un Sénat de 75 membres inamovibles et d’une Chambre législative, composée de 122 députés élus pour quatre ans.

Les collèges électoraux sont formés des citoyens possédant un revenu annuel de 200 mil reis ; les députés sont élus par un vote à deux degrés, à un mois d’intervalle ; pour l’élection des sénateurs, la province dresse de la même manière une liste de trois noms, sur lesquels l’empereur choisit celui qui lui convient.

Le Sénat a le droit de rejeter en totalité ou en partie les décisions de la Chambre des députés. Un conseil d’État, ayant des attributions analogues à celles du conseil d’État français, et des ministres responsables devant les Chambres complètent le cadre de ce système de gouvernement. Sur le papier, cette constitution en vaut une autre ; il faut cependant avouer que, dans la pratique, on ignore, malgré son grand âge, quels résultats elle donnera le jour où elle sera réellement appliquée.

En effet, grâce à la manière dont sont faites les élections, ce n’est pas le jeu naturel des institutions qui amène au pouvoir les hommes de tel ou tel parti, répondant aux désirs du peuple ou aux nécessités d’une situation ; c’est la volonté du souverain.

L’empereur règne et gouverne. Rien ne peut le mieux prouver que le récit des derniers événements.

A la fin de 1877, le parti conservateur (inutile de le désigner autrement) était au pouvoir depuis dix ans. Lorsque l’empereur revint de son second voyage en Europe, le chef du cabinet, duc de Caxias, offrit sa démission pour des motifs de santé. La démission acceptée, on chercha à former un nouveau ministère conservateur, mais auquel Sa Majesté imposait certaines réformes libérales, que les réactionnaires refusèrent de subir. L’empereur prit alors un ministère libéral le 5 janvier 1878, déclara dissoute la Chambre des députés, dont la majorité était conservatrice, et fit procéder à de nouvelles élections. Une Chambre composée de neuf libéraux sur dix vient d’être nommée, et le char de l’État, ayant tourné bride aussi facilement qu’une calèche dans l’avenue du bois de Boulogne, remonte sans cahots la pente qu’on lui faisait descendre depuis dix années.

Je crois bien volontiers qu’il n’a pas fallu une très forte pression sur les électeurs pour les faire voter dans le sens désiré ; mais, outre que cela n’est pas certain, il est certain, en revanche, que les élections sont dans la main du pouvoir exécutif. Voici comment :

Le gouvernement patronne dans chaque circonscription un comité ou directoire qui a le droit de désigner les deux tiers des candidats aux sièges vacants : l’opposition présente ses candidats pour les autres sièges et les fait nommer — si elle le peut. En dehors de cette candidature officielle, les moyens les plus simples et les plus énergiques en même temps sont employés pour en assurer le succès. Les élections se font généralement dans les églises, dont les abords sont gardés par la troupe mise aux ordres de la police ; les membres des divers bureaux électoraux, soigneusement choisis par le ministère, s’arrogent le droit de refuser l’entrée des « lieux de vote » aux membres du parti contraire et surtout à ses chefs. Si ces précautions paraissent insuffisantes, on emploie alors le système des duplicata : il consiste à faire procéder simultanément à une double élection ; le dépouillement de l’un des scrutins est fait à Rio, par une commission de validation, siégeant au ministère de l’intérieur, laquelle désigne le candidat élu.

Ces procédés donnent des résultats « excellents » et ne font pas naître autant de troubles qu’on pourrait le supposer. Ils assurent (on le croira sans peine) un accord complet entre les pouvoirs de l’État, qui gouvernent alors constitutionnellement avec une aisance parfaite.

En sera-t-il toujours ainsi ? Cela est douteux. Les grandes villes ont secoué leur apathie ; les étrangers y apportent constamment des idées d’indépendance plus avancées, sinon plus éclairées. Il faudra donc bientôt trouver autre chose, si l’on veut éviter la nécessité d’un coup d’État dangereux ou de concessions démesurées, plus dangereuses peut-être.

Pour le moment, le parti libéral modéré, qui est au pouvoir, ou plutôt qui le représente, semble répondre aux vœux généraux de la population. En prenant la direction du pays, il s’est empressé de congédier — comme cela se pratique un peu partout, d’ailleurs, — le haut personnel administratif des provinces, et, sans s’inquiéter des doléances de ses adversaires, le nouveau cabinet s’est mis immédiatement à l’œuvre de réparation en établissant des réformes sérieuses dans la gestion des deniers publics. Le ministre des finances, M. Gaspar Silveira Martins, est entré résolument dans la voie des économies, en arrêtant les travaux dont l’urgence n’était pas absolue, et en supprimant dans toutes les administrations un assez grand nombre d’emplois.

Il était temps. Les coffres ayant été trouvés vides, il a fallu faire une nouvelle émission de papier-monnaie pour la somme de 60,000 contos de reis, soit environ 150 millions de francs.

Des déficits considérables viennent d’être constatés, quelques caissiers infidèles ont disparu, d’autres sont en ce moment sous les verrous. Plusieurs grands personnages sont compromis, entre autres un chambellan de l’empereur, également emprisonné.

Malgré la triste chute de ce ministère, il serait difficile de dire quel est le plus fort des deux partis conservateur et libéral, et nous avons vu que les élections telles qu’elles se pratiquent (il n’est pas sûr qu’elles puissent se faire autrement dans ce pays) sont à cet égard un baromètre assez incertain.

Je ne puis quitter le domaine de la politique, sans dire un mot de cette question de l’esclavage qui est de beaucoup la plus grave et la plus difficile de toutes celles qui préoccupent les esprits au Brésil.

Il ne s’agit pas de savoir si on abolira ou non l’esclavage, car l’esclavage est aboli ; mais de se rendre compte des premiers effets du décret d’abolition et de faire en sorte, s’il se peut, que ces effets ne soient désastreux ni pour la stabilité de l’État, ni pour la fortune publique. C’est en 1854 que l’importation des noirs au Brésil cessa d’être autorisée, et vers la même époque, deux lois, l’une concernant les propriétés territoriales, l’autre le mode et les facultés de colonisation, attestèrent les efforts du gouvernement pour attirer les colons européens et combler le vide créé par le non-renouvellement des hommes de couleur. Le 23 septembre 1871 parut le décret d’abolition ; il rendait la liberté aux esclaves appartenant à l’État, à ceux donnés en usufruit à la couronne, à ceux qui sauveraient la vie à leurs maîtres, enfin à ceux qui seraient abandonnés par eux. Il déclarait libres tous les enfants nés de mères esclaves postérieurement à la date du décret. Seuls, les esclaves nés avant cette date restaient dans la même condition, jusqu’à ce que les fonds d’émancipation, c’est-à-dire le hasard ou les loteries, les fissent libres. — Je n’exagère pas ; il y a ici des « loteries de liberté », dont les gros lots sont des êtres humains.

L’esclavage, au Brésil, mourra donc de mort naturelle dans quelques années. Dans la lutte entre les intérêts matériels et le sentiment de l’humanité, c’est celui-ci qui a triomphé, et cela devait être. Le monde entier a applaudi à la noble détermination prise par l’empereur, acceptée par son peuple, et admiré la sagesse avec laquelle cette nécessité philosophique avait été satisfaite.

Mais tout n’est pas dit. Le décret de 1871 n’a rendu la liberté qu’aux enfants à naître ; les pères, les mères, les plus jeunes enfants étaient, sont et resteront esclaves. Que fera de la liberté cette génération nouvelle ? Voilà ce que le décret ne dit pas et ne pouvait pas dire. Qui pourra l’élever, cette jeune génération ? Elle ne vit pas dans la famille, car elle n’a pas de famille. Qui leur apprendra à ne pas se tromper sur le sens du mot liberté, à ces enfants dont les mères ne seront jamais libres ? Les uns, ardents, curieux, n’auront-ils pas la tentation de se rendre dans les grandes villes, où ils pourront croire que la fortune les attend, et où ne les attend que la misère, mauvaise conseillère ? Les autres, plus timides, attachés à la fazenda, comme leurs aïeux, ne continueront-ils pas à vivre en esclaves, supportant le poids du jour et les mauvais traitements, n’osant s’enfuir, parce qu’ils seront sans protection au milieu de ces immenses territoires où le riche fazendero est plus maître qu’un capitaine sur son navire, et se demandant ce que c’est que cette loi dont on leur a parlé, ce mot magique qui n’a point de signification ?

D’autre part, si le nombre des hommes de couleur va en augmentant lorsque les familles seront constituées, sera-ce un avantage pour le pays ? L’exemple de certaines républiques de l’Amérique du Sud, où le nègre émancipé est parvenu à tenir en échec, sinon à dominer la population locale, n’est pas encourageant.

Si ce nombre, au contraire, diminue, qui remplacera les travailleurs nécessaires ? Dans le sud de l’empire, là où l’on élève le bétail, où l’on cultive le blé, le coton, la pomme de terre, le maté, les colonies d’Européens réussissent ; mais dans les immenses territoires au-dessus du tropique, couverts de café, de cannes à sucre, de tabac, dans les mines, dans les forêts, le nègre est indispensable. Qui donc viendra faire son œuvre ? Faudra-t-il avoir recours au coolie chinois ? Triste remède dont on connaît déjà tous les dangers.

Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui au sujet de ce grand fait historique de l’abolition de l’esclavage au Brésil. Je me borne à les répéter sans y répondre, car les opinions sont encore très partagées sur ce point.

De telles craintes peuvent être exagérées ; cependant elles sont réelles et fondées. Mais n’oublions pas que, lorsque l’émancipation a été résolue, les inconvénients en étaient aussi prévus qu’ils le sont aujourd’hui, qu’aucune volonté étrangère n’a pesé sur les déterminations du gouvernement brésilien, et que le fait d’avoir rendu la liberté à leurs esclaves n’en est que plus méritoire pour la nation et plus glorieux pour le prince.


M. Agassiz, qui a parcouru le Brésil en observateur aussi bien qu’en savant, dit quelque part que le progrès intellectuel « se manifeste dans l’empire sud-américain comme une tendance, un désir, mais qu’il n’est pas encore un fait. »

Le voyage de l’illustre naturaliste date de 1866 ; il avait sans doute raison à cette époque, il aurait tort aujourd’hui. Les plus grands efforts ont été faits en faveur de l’instruction publique dans le cours des dernières années ; les Facultés de San-Paulo, de Bahia et d’Olinda ont perfectionné leurs méthodes ; l’École centrale et le collège Dom Pedro II sont à la hauteur des établissements similaires de l’Europe, dont ils ont emprunté les programmes, tout en donnant plus d’importance à l’étude des langues étrangères ; l’Institut impérial d’histoire et de géographie, dont la fondation remonte à 1838, doit être classé maintenant parmi les plus sérieuses sociétés savantes ; ses séances sont fréquemment présidées par l’empereur et se tiennent régulièrement au Palais impérial.

L’instruction primaire et secondaire, dans l’empire, à l’exception de la capitale, est du ressort des gouvernements provinciaux, auxquels il appartient de décider si elle est ou n’est pas obligatoire et d’en payer les dépenses. La moitié des provinces, en 1876, avait déclaré l’instruction primaire obligatoire, et chacune d’elles consacrait, en moyenne, le cinquième de son revenu au budget des écoles. Celles-ci sont au nombre d’environ 6,000 ; presque toutes les provinces possèdent des lycées pour l’enseignement secondaire, et, en dehors des établissements d’instruction supérieure cités plus haut, l’État entretient une école navale, plusieurs écoles militaires, une école de commerce, un institut pour les aveugles, un conservatoire de musique, une école des beaux-arts, et enfin une école des mines.

Cette énumération, un peu sèche, suffit à faire voir que de solides éléments de perfectionnement intellectuel et moral existent maintenant, et que les Brésiliens mériteront sans doute, dans un temps qui ne saurait être bien éloigné, la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes.

Je ne dirai rien de la législation du pays, que je n’ai pris ni la peine ni le temps d’étudier, et je me bornerai à constater que, si la peine de mort est encore inscrite dans les lois, elle a disparu de fait depuis une vingtaine d’années. L’empereur commue invariablement toutes les sentences capitales, même celles concernant les esclaves, et la société ne s’en porte pas plus mal.


Le peuple brésilien a une passion excessive pour les fêtes publiques. Elles sont pour lui autant d’occasions de s’amuser ou simplement de ne rien faire. Il y a un grand nombre de fêtes nationales, sans parler des fêtes religieuses ; on célèbre de plus une quantité d’anniversaires de naissances, de mariages et de décès. C’est en tout quarante-deux jours dits de gala, qui reviennent chaque année, et pour la plupart desquels les navires de guerre pavoisent.

L’usage veut qu’en pareille circonstance les vaisseaux étrangers s’associent aux réjouissances publiques par des salves d’artillerie ; mais les jours de liesse et de vacarme officiel ayant paru un peu trop fréquents aux amiraux étrangers, un règlement à l’amiable est intervenu entre eux et l’amiral brésilien, limitant à sept ou huit par an ces bruyantes manifestations.

Le hasard nous a fait assister à deux « grands galas » pendant notre séjour à Rio : le 4 septembre, anniversaire du mariage de l’empereur, et le 7 septembre, anniversaire de la déclaration de l’indépendance. Cette dernière est la véritable grande fête nationale. Tout s’est passé dans le plus grand ordre ; mais la pluie persistante qui n’a cessé de tomber tout le jour et une partie de la nuit a fait complètement manquer les illuminations et contribué quelque peu à calmer l’enthousiasme populaire.


Laissons, si vous le voulez bien, la politique, les études, les remarques, les observations plus ou moins judicieuses sur l’état du pays et les goûts de ses habitants, et puisque, au lendemain de l’anniversaire pluvieux de l’Indépendance, voici un jour qui n’est l’anniversaire de rien du tout, mais dont le soleil fait une journée de fête, allons nous promener ! Telles furent nos réflexions le 8 septembre au matin, et bientôt nous étions en route pour faire l’ascension du Corcovado.

Accompagnés de M. Charles Pradez, l’auteur d’un ouvrage estimé : Études sur le Brésil, qui nous avait offert ce jour-là une amicale hospitalité dans sa maison de campagne située à l’extrémité de l’un des faubourgs, nous étions bien sûrs de ne pas perdre le bon chemin et de faire une charmante excursion.

Nous franchîmes d’abord une colline escarpée dominant la route de Larangeiras, au moyen d’un tramway à plan incliné, dont les voitures sont mises en mouvement par une machine fixe, réduction de la « ficelle » de la Croix-Rousse, à Lyon, ou encore de l’ascenseur de Galata-Péra. Un second tramway circulant sur les hauteurs nous amène à l’entrée d’une belle route bordée, d’un côté, par les constructions supérieures de l’aqueduc de la Carioca, composées d’un épais mur de briques et de pierres cimentées, lié par une voûte à un autre mur parallèle. De l’autre côté, les pentes boisées sont protégées par un parapet qui maintient les terres et permet de contempler sans danger les admirables aspects toujours changeants du paysage.

Après une heure et demie de marche à l’abri d’un feuillage épais, nous atteignons le réservoir des eaux, entouré d’un frais jardin. Une courte halte, et nous entreprenons la partie sérieuse de l’ascension.

La route s’engage sous un splendide dôme de verdure impénétrable au soleil. Nous la quittons néanmoins et nous prenons un petit sentier pour raccourcir la distance. La végétation est d’une richesse inouïe. La surface du sol disparaît sous les herbes. De temps en temps, une échappée de vue nous arrache des cris d’admiration. Je cueille, çà et là, des fleurs, des fougères, des branchages ; mon bouquet prend des proportions monumentales et devient encombrant. Il en arrive comme de mon journal de bord : je récolte aisément, mais quand il me faut lier le tout ensemble, j’abandonne la tâche au fur et à mesure que j’avance et que paraît la nouveauté.

Je retrouve ici toute cette flore que j’ai vu cultiver avec tant de soin dans nos serres d’Europe, poussant à l’état sauvage, partout et par-dessus tout. Ce n’est pas la grande forêt vierge des bords de l’Amazone, mais c’est pourtant la nature toute-puissante, immaculée, prodiguant la vie sous toutes les formes, étouffant les productions d’hier sous les productions d’aujourd’hui. Les orchidées, suspendues aux arbres, mêlent leurs couleurs brillantes aux tons plus sombres des lianes, et, se nouant les uns aux autres, des parasites gigantesques tombent des hautes branches ou s’enroulent autour d’elles comme des serpents ; un nombre infini de folles plantes, liserons, campanules et cent autres variétés connues et inconnues, se disputent l’air et le jour, s’enchevêtrent dans cet immense fouillis ou retombent gracieusement du sommet même des arbres. Plus près de nous, voici des daturas, aux fleurs en forme de trompette, qui ont jusqu’à un pied de longueur ; des boboras, suspendant leurs cloches violettes de broussailles en broussailles ; des bégonias d’un rose nacré, des fougères arborescentes, hautes comme de jeunes palmiers… Un vert crépuscule, aux teintes à peine variées par les tons rouge vif de quelques parties de terrain à découvert, nous fait encore mieux apprécier les beautés de cet incomparable « sous-bois », rendu mélodieux par le chant des oiseaux, animé par le vol incertain d’une multitude de papillons, appartenant presque tous aux plus grandes espèces.

Nous suivons toujours notre petit sentier en jetant aux échos nos réflexions admiratives. L’ascension est parfois difficile, mais nous évitons ainsi les spirales de la route, et nous apprécions mieux le caractère de ces profondeurs ombreuses. Bientôt nous nous trouvons au pied d’un mur de rochers perpendiculaires ; c’est le pic du Corcovado, levant noblement son orgueilleuse cime au milieu d’un épais tapis vert, parsemé d’énormes cassias, dont les myriades de fleurs, d’un blanc jaunâtre, ressemblent à des bouquets d’or enchâssés d’émeraudes. De ce côté, la montagne est tout à fait inaccessible ; mais notre intelligent sentier se fraye sur la droite un passage au milieu des arbres de plus en plus pressés. Nous atteignons en quelques minutes une station nommée las Paneïras ; nous ne nous y arrêtons qu’un moment pour reprendre haleine ; encore une demi-heure, et nous serons au sommet du cône, à une altitude d’environ 730 mètres.

Le soleil commence à être haut sur l’horizon. Ces brumes du matin, que j’ai tant admirées le jour de notre entrée dans la baie de Rio, se sont dissipées graduellement, et ce n’est pas sans efforts que nous gravissons la pente très raide qui va nous conduire au sommet de la montagne. A partir de cet endroit la forêt s’éclaircit, disparaît peu à peu ; l’ombre qui nous a jusqu’alors protégés ne forme plus qu’un mince ruban, fréquemment interrompu sur l’un des bords de la route ; la dernière partie de l’ascension se fait sur des rochers nus, glissants et brûlés par le soleil.

Enfin, nous atteignons une étroite plate-forme taillée dans le granit et surplombant le vide de trois côtés ; nous avons sous les yeux l’un des plus beaux panoramas du monde, sinon le plus beau, et dans un instant toutes les fatigues sont oubliées.

C’est devant nous l’immense rade, dont les échancrures nettement dessinées forment comme autant de ports ; la transparence extrême de l’atmosphère nous en montre tous les détails : nous découvrons les criques où viennent se reposer les pêcheurs du golfe, des embouchures de petites rivières, des presqu’îles, des îlots semblables à des corbeilles de verdure jetées çà et là, et les centaines de voiliers et de steamers à l’ancre dans les eaux profondes, et les fines rayures produites par le sillage des ferries, qui sans cesse traversent la baie.

Partout surgissent de nombreux villages, et, disséminées dans les anfractuosités de la côte, ou échelonnées en amphithéâtre sur les collines environnantes, les maisons de campagne des habitants de Rio, assez nombreuses pour former à elles seules une ville de petits palais, presque aussi importante que la capitale elle-même.

A nos pieds, comme une cascade de verdure, les versants boisés descendent jusqu’à la petite colline de Santa-Theresa, par laquelle nous sommes venus, et près d’elle la vieille cité, avec ses lourds édifices et les nombreux clochers de ses églises, nous apparaît comme un plan géographique en relief.

A droite, la mer, très calme et dont l’horizon, à peine tranché, se confond avec le bleu pâle du ciel. L’énorme Pain de sucre, que nous dominons maintenant d’une hauteur plus qu’égale à la sienne, semble garder l’entrée de la rade mieux que les forts de Santa-Cruz, de Laage et de San-Joaô, qui nous font l’effet de jolis joujoux de Nuremberg. Vers l’est et le nord-est, la vue s’étend jusqu’à un immense cercle de hautes collines, derrière lesquelles apparaissent, dans de légères vapeurs grisâtres, les bizarres silhouettes de la chaîne des Orgues ; un peu plus à gauche, nous entrevoyons l’extrémité de la rade qui se perd dans des lointains indécis, et derrière nous, coupé par des gorges luxuriantes, émerge un chaos de montagnes, couronnées par la forêt vierge ! Il faudrait la plume d’or de Théophile Gautier pour donner une faible idée d’un aussi magnifique tableau…

On a dit souvent, poussé par la tentation du paradoxe ou la naïveté de l’ignorance, que nous avons bien tort d’aller chercher au delà des mers des beautés que la Suisse, l’Italie, la France elle-même atteignent et surpassent. Je défie tout homme de bonne foi de redire cette phrase naïve sur la plate-forme du Corcovado.

La nature montre parfois dans nos pays d’Europe des splendeurs dignes de toutes les admirations ; mais les spectacles qu’elle offre n’ont rien de comparable entre eux. En variant, avec une puissance dont les manifestations sont à peine compréhensibles, les climats, les productions du sol, la nature du terrain, les formes et les configurations, elle crée des harmonies nouvelles, elle fait naître des impressions différentes, qui ne se ressemblent que par un seul point, l’émotion pure et profonde que nous éprouvons à les ressentir.

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Si les agitations de la vie européenne vous ont lassé ; si, devenu avide d’indolence et de repos, vous voulez jouir du calme que donne une existence toute végétative, au lieu d’aller aux eaux d’Aix, à Nice, en Italie, en Espagne, partez au mois de juin, et venez passer votre été dans la campagne de Rio. N’étudiez ni peuples, ni mœurs, ni politique, vivez au milieu des paysages. Installez-vous paisiblement au sein de cette admirable nature ; parcourez ces grands bois vierges en laissant votre pensée errer à sa guise ; suspendez votre hamac aux replis de ces gorges profondes, ou sur le flanc des montagnes toujours vertes ; ne croyez pas aux reptiles qui rampent sous le feuillage ou qui s’élancent des troncs noueux ; oubliez les histoires de tigres dont votre mémoire a pu garder la trace. Ici, vous ne trouverez rien de semblable.

Et quand cette éternelle parure du printemps n’aura pour vous plus de charme, que vos sens calmés évoqueront les souvenirs, que vous serez arrivé à regretter presque la froidure de nos climats, qui donne plus de prix aux fleurs qui renaissent et aux grands arbres qui reverdissent, alors vous rentrerez chez vous, robuste d’esprit et de corps et retrempé pour les luttes de la vie du vieux monde.

Surtout, gardez-vous bien de venir ici de décembre à mai, vous y trouveriez la fièvre jaune.

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A partir du jour où nous avons accompli cette ravissante promenade, le temps, qui ne nous avait pas épargné ses rigueurs depuis notre arrivée, a bien voulu se mettre au beau fixe, et nous en avons profité pour courir dans toutes les directions. Les communications sont si faciles que ces petits voyages ne nous ont causé ni peines, ni fatigues. Chaque matin, nous repartions,

« Légers d’allure et de souci, »

comme a dit notre aimable Nadaud, avec un plan général plus ou moins bien arrêté, que nous avons parfois modifié en route, grâce aux cordiales hospitalités que nous rencontrions sur le chemin ; nous avons vu la Tijuca, Nichteroy et même la délicieuse vallée de Pétropolis, où la cour passe régulièrement chaque été brésilien, alors que la terrible fièvre étend ses ravages sur toutes les villes de la côte. Je ne vous raconterai pas ces courses par monts et par vaux ; je ne vous redirai pas nos surprises, nos contentements, nos admirations ; il me faudrait employer les mêmes mots, les mêmes tournures de phrases, recopier les mêmes clichés ; et cependant, je vous assure, lecteur, que chaque jour et presque à chaque moment nos impressions étaient bien neuves et bien fraîches, que notre enthousiasme pour tant de belles choses ne s’est point lassé, que nous avons emporté de ces heures trop rapides un bouquet de souvenirs qui ne se fanera jamais.

Le 12 septembre au soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les collines, la Junon s’ébranlait doucement, rangeait notre frégate française la Thémis, auprès de laquelle elle était restée mouillée tout le temps de la relâche, passait tout près du fort Santa-Cruz pour échanger le mot d’ordre ; nous entendons le commandement : « En route ! » répété dans la machine, et bientôt forêts, rochers, ville, forteresses, collines et montagnes ont disparu dans la nuit.