V
FENIMORE COOPER
On a souvent comparé Cooper à Walter Scott. C'est un grand honneur dont Cooper n'est pas indigne; mais on a prétendu que Cooper était un habile et heureux imitateur de ce grand maître: tel n'est pas notre sentiment.
Cooper a pu et a dû être influencé par la forme, par le procédé de Scott. Quel modèle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manière, quand elle est bonne, tombe aussitôt dans le domaine public; mais la manière n'est qu'un vêtement de l'idée, et on n'imite personne en s'habillant à la mode du temps où l'on vit. L'originalité de la personne n'est pas étouffée sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au contraire, plus à l'aise.
Scott restera toujours en première ligne pour avoir trouvé cette forme excellente, la seule qui convînt au genre de récits et de peintures qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherchée un seul instant; elle est venue d'elle-même, comme un corps en harmonie parfaite avec l'essence de son génie. En rêvant l'action simultanée et bien réelle d'un groupe assez étendu de personnages vrais, il a dû concevoir d'emblée la composition qui les met tous en lumière, et, comme on dit en peinture, à leur plan. En leur donnant plus que des traits et des costumes, c'est-à-dire en les douant chacun d'un caractère et d'un langage logiquement appropriés à son état et à son milieu, il a dû voir l'action de chacun se dérouler d'elle-même, pour concourir, sans hâte et sans langueur, à l'action générale du drame. Dans cette facilité de moyens, qui intéresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus grande habileté possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et qui n'a coûté aucun effort à l'auteur, tant elle a coulé de source, le flot limpide de l'exécution s'élançant sur un lit bien creusé d'avance dans le sol de la pensée vaste et solide.
Cooper a dû reconnaître que cet art de grouper, d'éloigner, de rapprocher et de réunir enfin ses incidents et ses personnages, était également le seul qui convînt à la nature de ces conceptions; car s'il n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et ressemblance dans son caractère de talent avec celui de Walter Scott. Nous constaterons tout à l'heure les modifications qui établissent son individualité quand même; voyons d'abord les points de concordance.
Comme le grand Scott, le pur et naïf Fenimore est homme de réflexion; en lui, comme en son maître, se résout le problème de l'inspiration dans la méditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois poëtes, en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de révoltes contre Dieu ou contre la société; pas d'excentricités, pas de délires sacrés comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la flamme douce et le génie modeste. Ils se font conteurs et romanciers sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tâche. Ils la prennent trop au sérieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de même race, ils sont presque frères, en ce sens que la base de leur puissance est cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui caractérisent les sociétés industrielles et les éducations positives.
Et pourtant ils sont poëtes; et, tout au beau milieu de leur tranquille peinture de moeurs, ils seront emportés par un idéal de liberté individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces tableaux d'intérieurs flamands, où tout semble vouloir exprimer la triviale réalité de la vie, un rayon de soleil chaud vient idéaliser les plus vulgaires figures, les plus puérils détails de la scène domestique.
C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le détail, rien ne semble livré à la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idéal de l'artiste et son soleil intérieur, vient toujours lancer son flot de lumière sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohémien rebelle au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux Écossais doué de seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent ébranler l'imagination, troubler la vie positive, préparer le drame par la terreur ou la tristesse, et faire une grande trouée de lumière fantastique vers les régions du rêve. Mais c'est surtout la gipsy devineresse qui se dessine comme un fantôme, qui se dresse comme un monument, dans le paysage de l'Écossais Scott. Elle proteste contre la loi aveugle, contre la justice étroite, contre la propriété égoïste. Elle subit le malheur avec une sombre énergie, et maudit la destinée avec une sauvage éloquence. Fille errante et misérable du réprouvé Satan, elle est pourtant le bon génie de la bonne famille, et il semble qu'entre cette société rigide, qui la repousse, et la Providence, qu'elle désarme, elle ait le grand rôle et montre la grande figure du drame.
Chez Cooper, le rêve se personnifie également dans une figure plus grande que nature; mais c'est précisément dans cette analogie avec le procédé de Walter Scott que je suis frappé de l'individualité bien tranchée de Cooper. Cette figure de prédilection qui, dans ses romans, s'appelle d'abord l'Espion, et puis le Bravo, et enfin le Chasseur des Prairies, est la révélation complète de la véritable pensée, du constant idéal qui, sans le dominer, le pénètre. Là est la supériorité de l'individu sur la société de son temps, et peut-être sur Scott lui-même en tant que poëte, bien qu'en tant qu'artiste habile et magistral Scott conserve le premier rang.
Ce type généreux, naïf et idéaliste de l'aventurier des déserts, de ce Nathaniel Bumpo, qui se révèle tour à tour sous les noms d'Éclaireur, de Guide, de Chercheur de sentiers, de Tueur de daims, d'Oeil-de-Faucon, de Longue-Carabine, de Bas-de-Cuir, est une création qui élève Cooper au-dessus de lui-même. Dès que sa pensée a rencontré cet être en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le quitte plus qu'à regret. Dès lors, ce que la description des solitudes du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien tracé, mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie, à travers les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien décrire, peint réellement la sublimité de la nature: c'est lui dont l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique à nous pour nous montrer, comme dans un miroir magique, les scènes grandioses que reflète son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance: le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, bonhomme. Ses naïvetés sont parfois bien près de dépasser la mesure: sa manière ne lui appartient pas, il l'a trouvée toute faite et s'en est servi avec moins d'ampleur et de fermeté que son maître; mais c'est par le sentiment qu'il arrive à l'égaler, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sûr que (de ce côté-là seulement) il ne le dépasse pas quelque peu.
Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'âme poétique de Cooper. Dans ceux de ses romans où il ne figure pas, il y a des qualités d'un ordre inférieur qui sont encore des qualités sérieuses, mais qui fatiguent quelquefois par leur développement minutieux. Dans le Robinson américain, dans les Lions de mer, etc., le mouvement des voyages et l'intérêt des aventures ne s'emparent de nous que comme des relations exactes, comme des récits bien faits et dûment circonstanciés des faits réels. La forme de ces récits est si logique et si droite, qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur pour imposer son émotion au lecteur.
Il faut pourtant reconnaître qu'en plusieurs endroits de ces récits, l'émotion se communique, par cela même qu'elle ne s'impose pas et ne cherche pas à rendre la grandeur des scènes par la pompe des mots. Je ne connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers polaires, au chapitre où les deux goëlettes, les Lions de mer, quittent l'île des phoques pour chercher une issue à travers les glaces flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du doute, de l'obscurité, du péril et de la désolation vous enveloppe. On croit entendre le bruit sec et sinistre des glaçons que la proue heurte et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de théâtre, amené à point pour faire son effet; c'est un danger prévu, annoncé, mais qui, par sa solide vraisemblance, dépasse l'attente du lecteur et lui devient aussi pénible qu'un événement arrivé.
Et c'est par une grande sobriété de moyens littéraires, c'est par une grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous impressionne ainsi. Dans Satanstoe (un des meilleurs romans de Cooper, que, par parenthèse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres publiées chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manière de voyager sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, présente une scène de dégel subit des plus saisissantes, parce que, grâce à la bonne foi et à la netteté des définitions, elle est des plus intelligibles. Ces descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes qualités de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-même, s'est rendu compte de tout, des effets et des causes, des détails et de l'ensemble. On y est donc intéressé par la force du vrai. Le narrateur a le calme d'un miroir qui réfléchit les grandes crises de la nature, sans y ajouter aucun ornement de son cru, et, je le répète, ce parti franchement pris, constitue parfois une grande qualité, peut-être trop peu estimée chez nous.
Mais cette vérité de couleur, ne constitue pas encore le beau, qui est la splendeur du vrai et dont, comme les peuples artistes de l'autre rive de l'Océan, l'Américain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine, il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres nouvelles, leur énergie calme dans les dangers inouïs du voyage au long cours, de la prise de possession, et de l'établissement dans la solitude effrayante des îles lointaines. Là, il a raconté aussi les combats de pirates, les exploits des écumeurs de mer, la vigilante audace de leurs adversaires naturels, les gardiens de la propriété nationale; et puis encore, la grande capacité industrielle de ces colons nomades qui, soit au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre pied sur tous les récifs de l'univers; sur les neiges comme sur les volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature elle-même dans ses plus redoutables sanctuaires.
C'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie, que cette personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de Cooper. Comme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux, ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme, de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de la barbarie, et l'Amérique doit à Cooper presque autant qu'à Franklin et à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union, par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste conteur, il en a répandu l'éclat au-delà des mers par l'intérêt du récit et la fidélité du sentiment patriotique.
Mais, encore une fois, cette vérité consciencieuse ne contenait pas toute l'âme de Cooper. Il avait, en dépit de son respect et de son amour pour la société à laquelle il appartenait, cette tendance à l'aspiration isolée, à la rêverie poétique et au sentiment de la liberté naturelle qui caractérisent les vrais artistes. Cette admirable placidité du désert au milieu duquel s'est implantée, la société des États-Unis, l'avait envahi par moments, et, malgré lui, les conquêtes de l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains avaient fait entrer dans son âme une solennelle tristesse. Et puis, le côté de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des instincts et des sentiments de la race indienne, la liberté de l'homme primitif sur le sol également primitif et libre, c'était là un grand spectacle, et il fallait au poëte des efforts de raisonnement social et de volonté patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc, pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur la spoliation de son domaine naturel: la forêt et la prairie livrées à la cognée et à la charrue.
Un poëte européen de cette époque n'eût pas hésité à suspendre sa harpe éplorée aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les iniquités qui lui servent fatalement de moyen. Un Américain devait hésiter à flétrir ces iniquités, d'où naquirent la puissance et l'individualité de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa douleur et de sa pitié, et, quelque figure de chasseur indépendant traversant peut-être le paysage à ce moment-là, il vit apparaître dans sa pensée le bon, le dévoué, le pur, le fin et l'intrépide Nathaniel. C'est à lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rêves, son amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations vers l'idéal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la liberté absolue.
Et à ce blanc, initié aux délices du désert, il osa donner des amis parmi des sauvages. Le Mohican est aussi un grand type, et, en faisant de lui un allié de la race blanche et une sorte d'initié au christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation, plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseigné, d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer, il nous a fait pénétrer dans la réalité comme dans la poésie de la vie sauvage, dans ses vertus homériques, dans son héroïsme effrayant, dans sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du romancier, l'Amérique a laissé échapper de son sein ce cri de la conscience: «Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une grande race et ravager une grande nature.»
Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas laissé de doutes à cet égard, et la question est jugée. A chaque instant, le vieux philosophe s'écrie:
«Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos monuments, votre commerce, vos religions, vos prêtres. Tout cela est beau et bon sans doute; mais ici, dans mon désert, j'habite un plus beau temple que vos églises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux élevés par l'homme; je comprends mieux la Divinité que vos prêtres; je ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont égaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve moins d'ennemis que de frères parmi les sauvages, et ceux qui vous environnent de piéges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous, qui les avez traqués et sacrifiés comme un bétail, de justes représailles.»
Si Cooper ne fait pas dire textuellement tout cela à son héros, il le fait si bien entendre qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Lui, le chasseur, il n'est l'ennemi personnel d'aucune de ces tribus redoutées qui menacent les établissements des blancs dans le désert. C'est toujours pour défendre ou sauver quelque ami de sa propre race qu'il se fait de mauvaises affaires avec les Indiens. Quand il a sauvé tous ceux auxquels il se sentait nécessaire, il s'en va, par goût, vieillir et mourir chez les Pawnies. Disons, en passant, que le récit de cette mort du vieux trappeur est une des plus belles choses que notre siècle littéraire ait produites.
Cooper a donc entrevu et senti, au delà de cette vie de réalité et d'utilité matérielle qui fait la force de l'Amérique du Nord, quelque chose de moins sage et de plus divin que la coutume, l'opinion et la croyance officielle: la civilisation pénétrant dans la barbarie par d'autres moyens que les balles et l'eau-de-feu; la conquête par l'esprit et non par le glaive ou l'abrutissement. Cette fatale situation d'une puissance acquise au prix du dol, du meurtre et de la fraude, a frappé son coeur d'un profond remords philosophique, et, malgré le calme de son organisation et de son talent, il a exhalé comme un chant de mort sur les restes épars et mutilés des grandes familles et des grandes forêts du sol envahi. C'est à cet élan d'admiration et de regret qu'il a dû l'inspiration de ses plus belles pages, et c'est par là qu'il a osé et vibré, à un moment donné, plus que Walter Scott, dont le calme impartial s'est moins vaillamment démenti. Scott est pourtant un noble barde qui pleure, lui aussi, sur les grands jours de l'Écosse; mais l'hymne qu'il chante (et qu'il chante mieux, il ne faut pas le méconnaître) a moins de portée. Il pleure une nationalité, une puissance, une aristocratie surtout. Ce que chante et pleure Cooper, c'est une noble race exterminée; c'est une nature sublime dévastée; c'est la nature, c'est l'homme.
Nous manquons de détails sur la vie de Cooper. Elle n'a point eu d'événements, nous dit-on. Sa famille est originaire d'Angleterre; elle émigra en Amérique en 1769.
James Fenimore Cooper est né en 1789 à Burlington, sur la Delawarre, État de New-York. À treize ans, il fut placé au collège d'Yale, à New-Haven. A seize ans (en 1805), il entra dans la marine; mais, après quelques voyages, sa santé l'obligea de renoncer à cette carrière. En 1810, il se retira à Cooper's-Town, ville fondée par son père, et il ne s'occupa plus que de littérature. Il fit, dans le but de rassembler des matériaux à son usage, plusieurs voyages, et remplit à Lyon, de 1826 à 1829, les fonctions de consul des États-Unis. Il avait trente-deux ans lorsqu'il publia son premier ouvrage. Il est mort à Cooper's-Town, en 1851.
On s'accorde à dire que son existence fut heureuse, unie et sage comme son caractère lequel nous ne jugeons pas seulement par la forme et l'esprit de ses romans, mais par ses impressions de voyage. Ces impressions, résumées en d'assez courtes lettres ou souvenirs sur Paris, sur Rome, sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, sont pour les admirateurs de Cooper de très-précieux documents. On le comprend, on le voit, on l'estime et on l'aime à travers ces réflexions sobres et concises, où un inébranlable fonds de bon sens juge les hommes et les choses, tandis que les instincts de l'artiste se laissent moralement entraîner aux séductions du vieux monde. Cette antithèse paraît animer la vie et l'intelligence du romancier américain sans lui créer trop ces tourments intérieurs. Il est charmé par les douceurs paresseuses, par le luxe libéral et les tolérances philosophiques de la vie florentine, sans cesser d'estimer et de respecter les principes de simplicité et d'austérité démocratiques dont il porte en lui l'ineffaçable cachet. L'indépendance critique de son esprit se fait pourtant jour hardiment en quelques endroits:
«J'ai quelquefois formé le désir, dit-il en contemplant la cathédrale de Liége, d'avoir été élevé dans la religion catholique, afin d'unir la poésie de la religion à ses principes moraux. L'une est-elle nécessairement inconciliable avec les autres? L'homme a-t-il vraiment assez de philosophie pour concevoir la vérité dans sa pureté abstraite, et se passer du secours de l'imagination?… Pourquoi avoir rejeté le pieux symbole de la croix, les ornements du temple, les riches costumes et les pieux concerts?…
«Je crois qu'il est impossible à un Américain, après avoir visité l'Europe, de ne pas être frappé de l'insuffisance des monuments religieux aux États-Unis. De pieuses spéculations ont établi parmi nous un grand nombre d'églises, dans la distribution desquelles on a consulté principalement les convenances et le bien-être des propriétaires de bancs; mais nous manquons de temples propres à faire sentir la suprématie de la Divinité….
«Dans l'hémisphère européen, les toitures élevées et le clocher de l'église forment, pour ainsi dire, le noyau de chaque village, la maison de Dieu domine les demeures humaines, et semble étendre sur elles sa protection. Les dômes, les flèches, les dentelles des cathédrales gothiques s'élancent au-dessus des murailles de la ville. Partout où il y a une réunion d'hommes, elle cherche un abri sous les larges ailes de l'église….
«Les plus hautes maisons d'une ville américaine sont invariablement ses tavernes. Nous ne bâtissons de pyramides qu'en l'honneur des boissons alcooliques. Lorsqu'il s'agit du culte, on se contente d'une coquille de noix; mais quand il est question de manger ou de boire, la tante de Pari-Banou ne serait plus assez vaste pour nous contenir: j'aimerais mieux de grandes églises et de petites tavernes.»
Ce passage peint avec une charmante bonhomie les besoins de l'artiste, triomphant de toute étroitesse de patriotisme. Partout, dans ses voyages en Europe, Cooper porte un vrai sentiment de compréhension du beau sous ses divers aspects, et un touchant élan de sympathie pour les différents caractères des peuples. Il est né généreux et bienveillant, on le voit à chaque page, sans qu'il paraisse songer à en faire montre. Il peint toutes choses à sa manière, et cette manière américaine est très-remarquable et très-intéressante, surtout appliquée à l'appréciation des pays les plus opposés aux types que le voyageur avait pu concevoir des hommes et des choses. C'est en Italie, c'est à Rome surtout qu'il est curieux de suivre l'auteur du Robinson américain. Comment cet homme si exact, si minutieux, si positif, qui sait le nombre de clous et de chevrons nécessaires à la moindre construction, tout aussi bien que le nom et l'usage des plus imperceptibles détails d'un navire, va-t-il regarder, comprendre et définir cette profusion d'oeuvres d'art où la pensée de l'utilité matérielle ne s'est présentée que comme accessoire?
«On m'avait prédit que je serais désappointé à l'aspect de Saint-Pierre, que je m'abuserais sur ses véritables dimensions. Je les vis telles qu'elles étaient, sans doute parce que j'avais travaillé depuis longtemps à me former le coup d'oeil. Dans les Alpes, je me suis souvent trompé sur les hauteurs et les distances; mais toute erreur cesse quand il s'agit d'un édifice ou d'un vaisseau. Avant de parcourir la Suisse, je ne connaissais rien de semblable, rien qui pût me servir de point de comparaison. Toutefois, si je ne possédais pas de règles certaines pour juger la nature, je m'étais exercé à calculer exactement la grandeur des édifices, et je fus convaincu au premier aspect, que l'église de Saint-Pierre était le plus colossal de tous.
«Le guide me pria de faire halte pour admirer quelques-unes des sublimes créations de Michel-Ange; mais je hâtai le pas. Gravissant les degrés du temple, j'étreignis dans mes bras une des colonnes engagées de la façade, non par enthousiasme sentimental, mais afin de m'assurer de son diamètre. Cette épreuve matérielle confirma mes premières impressions. Poussant ensuite une porte latérale, je me trouvai dans le temple le plus grandiose ou des cérémonies religieuses aient jamais été célébrées. Je fis une centaine de pas dans la nef, et je m'arrêtai; ayant l'habitude de soumettre les monuments à un examen analytique, j'avais compté mes pas à mesure que j'avançais, et il m'était facile d'évaluer en pieds la route que j'avais faite.»
En voyant le poëte de la Prairie prendre de si naïves précautions pour ne pas se tromper sur la véritable dimension d'une église (procédé que, du reste, beaucoup d'Anglais et d'Américains emploient encore en visitant les monuments, et qui fait toujours rire le peuple artiste de l'Italie), n'est-on pas tenté de se moquer un peu de cette prudence caractéristique qui commence par se défendre de toute admiration, et qui ne veut apprécier la grandeur intellectuelle des oeuvres d'art qu'après avoir bien calculé en mesure leur grandeur matérielle? Il faut pourtant s'abstenir de ce dédain pour la lenteur des impressions de certaines races, quand on voit le grand Cooper, ce bon maître et cet excellent peintre, en subir l'habitude, et même la proclamer ingénument comme une règle de conscience. Après tout, ce n'est qu'un procédé inverse de celui des gens au coup d'oeil prompt pour arriver au même résultat, l'émotion. Un Français artiste, ou un Italien artiste commence par chercher l'impression générale. La dimension n'est pas ce qui l'occupe, c'est la proportion. Il voit tout d'un coup par où elle brille, et les sublimes harmonies qu'elle lui révèle ne lui font pas désirer de se rendre compte trop vite du plan géométrique. Quand il en vient là, sa jouissance est à peu près épuisée, et même, si cette jouissance a été vive, il aime mieux l'emporter vierge de tout calcul matériel.
L'Américain Cooper commence par où nous finissons, et quand il s'est bien assuré qu'il a devant les yeux la plus vaste église qui existe, il s'aperçoit qu'elle est belle, il s'échauffe et s'enthousiasme.
Mais c'est encore à sa manière. Il ne cherche pas à peindre son émotion par des phrases. Quand il a bien constaté que des chérubins de marbre, qui n'ont pas l'air plus gros que de simples enfants, ont la main quatre fois plus grosse que la sienne; que le fameux baldaquin du maître-autel est plus élevé que la tour de la Trinité de New-York, et que le trône de marbre, «sorte de siége poétique à l'usage des papes, a de même l'élévation d'un clocher,» il s'abandonne, se dégèle et se détend; et le voilà qui, avec sa bonhomie accoutumée, décrit en peu de mots très-simples, mais parfaitement sentis, son émotion et celle de son enfant, qui, par parenthèse, met là, dans la couleur sobre et douce du maître, un point lumineux très-charmant.
«En contemplant cet édifice immense, si admirablement combiné dans toutes ses parties (le voilà frappé par la véritable grandeur de l'oeuvre), je ne pus retenir des larmes d'admiration. Le petit Édouard lui-même fut ému, quoiqu'il eût passé la moitié de sa vie à voir des monuments. Il se serra contre moi en murmurant: Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Est-ce une église?
«La nuit s'avançait et l'obscurité ajoutait à l'effet de la basilique. L'atmosphère avait quelque chose d'enivrant, car ce lieu sacré a son atmosphère différente de celle du dehors. Je sortis avec la conviction que si jamais la main de l'homme a élevé un temple digne de la majesté divine, c'est incontestablement celui-ci.»
Suivons encore un peu Cooper dans son voyage à travers Rome, puisque c'est la meilleure révélation que nous avons de son caractère et de sa nature d'esprit. Il se moque gaiement des émotions de commande et de pompeuses descriptions.
«Des descriptions peuvent-elles donner une idée du Colisée? Ce n'est pas la grâce, ce n'est pas la beauté qu'il faut chercher dans ces travaux des Romains: c'est l'immensité, la grandeur gigantesque, panthéiste, que ni peinture, ni langage, ni phrase ne peuvent reproduire.»
Et puis, il ajoute, pour résumer ses rêveries:
«Des circonstances, qui me sont personnelles, me font trouver plus de charmes à l'aspect de ces ruines. Il y a quelques mois, j'errais sur les bords du Mississipi. Je suis aujourd'hui sur ceux du Tibre. J'ai passé d'un extrême à l'autre, du berceau d'un peuple enfant au tombeau d'un peuple mort. J'ai vu des forêts encore vierges, des cités naissantes, des institutions nouvelles, des nations jeunes et actives, travaillant à se constituer, ayant leur carrière de gloire ou de honte à parcourir, tournant le dos au passé, et les yeux fixés sur l'avenir. Et me voilà entouré de colonnes renversées, de temples démolis, de palais de niveau avec le sol, au milieu des derniers vestiges d'un peuple qui a fait son temps et qui est enseveli. Là, je sentais en mon coeur l'espérance vive et joyeuse; ici, je sens le triste et morne souvenir.»
On le voit, c'est toujours l'Américain qui compare, ce qui ne l'empêche pas de sentir. En parlant du Panthéon de Rome: «Une vaste rotonde voûtée, solidement construite, sans soubassement, éclairée par une ouverture élégante qui permet de voir le ciel à découvert, offre un ensemble si nouveau, pour ne pas dire si sublime, qu'on oublie les impressions de l'extérieur. La conception de cet édifice est une des plus belles qui existent en architecture. Le trou circulaire du centre laisse entrer assez le jour, et l'oeil, après avoir parcouru la noble voûte, sonde le vide azuré de l'espace infini. La disposition matérielle du local satisfait l'esprit, et celui de nos sens, qui atteint le plus loin, entraîne l'imagination vers la puissance et la majesté suprêmes. L'espace sans limites est le meilleur prototype de l'éternité.»
Cet examen de Rome fut rapide, et Cooper ne vit qu'une partie des choses; mais tout ce qu'il a vu, il l'a apprécié ou critiqué presque toujours avec un très-remarquable discernement. Quand on songe que c'était en 1838 et que, jeune encore, il n'avait certes pas reçu, dans son pays, une éducation d'artiste; qu'il avait de la fortune, de la considération, aucun sujet de dépit byronien contre sa patrie, et ce calme de tempérament qui lui faisait compter ses pas dans la nef de Saint-Pierre avant de rien regarder, on reconnaît qu'il est doué d'une organisation très-complète et très-saine; et cette sorte d'universalité d'esprit, cette grande logique éclairée d'une sereine lumière, ce contraste même de la prudence et de l'entraînement qui trouvent le moyen d'aller ensemble, expliquent la fécondité de son talent, la pureté de ses conceptions et la puissance de cette belle création de Nathaniel qui résume et le respect des civilisations progressives et l'amour de la primitive liberté.
Cooper fut assez intimement lié, à Paris, avec la Fayette. Il traversa sans crainte et sans malaise la grande crise de l'invasion du choléra; il assista aux événements du cloître Saint-Merry; il lut reçu en visite particulière par Louis-Philippe, et ne se fit pas d'illusions sur la franchise du monarque citoyen. Il faut lire, dans ses lettres, datées de Paris, 1832, le détail piquant de cette entrevue et les conversations intéressantes de la Fayette avec Cooper sur la situation de l'époque. Tout cela est fort bien résumé, et les quelques traits descriptifs qui encadrent ces entrevues sont de ceux qui font très-bien voir en peu de mots. Dans ses romans, Cooper est sujet à des longueurs; dans ses souvenirs personnels, il est concis et touche juste, il met en saillie les endroits et les personnes, tout en vous menant rapidement. Lorsqu'il raconte la cérémonie du lavement des pieds, à Rome, il rencontre une figure intéressante et l'esquisse largement. «Chose étrange, que ces nobles oppresseurs pensant réparer toute une année d'inflexible orgueil par une seule soirée d'humilité!… J'entrai dans la salle du bain. Je vis six pèlerins sales et en haillons qui ôtaient leurs souliers et leurs bas. On apporta les bassins, et les nobles romains se mirent à l'oeuvre. Mon oeil s'arrêta sur un des mendiants les plus laids et les plus déguenillés, et de là s'abaissa sur le grand seigneur agenouillé devant lui. Ce dernier avait un costume ecclésiastique; sa figure était belle; ses yeux noirs et sombres communiquaient à tous ses traits une expression sinistre.
«Monsieur, demandai-je à mon voisin, pourriez-vous me dire le nom du gentilhomme qui essuie les pieds de ce mendiant?
—Quel gentilhomme, monsieur? Celui qui porte le diable sur sa face?
—Précisément.
—C'est don Miguel, ex-tyran de Portugal.»
Cooper a eu et a encore une véritable foule d'imitateurs. Le succès européen de ses romans sur l'Amérique a fait éclore par centaines, sous la même forme, les récits de voyages, les événements maritimes, les combats avec les Indiens, les établissements de colons dans le désert, et l'on ne s'est même pas gêné pour tâcher de reproduire la solennelle figure de Nathaniel. Grâce à toutes ces imitations, nous nous promenons en esprit, à cette heure, dans les solitudes les plus lointaines, et nous connaissons les moeurs des animaux les plus féroces ou des hommes les plus étranges. Mais quelque instruction et quelque amusement que nous puissions trouver dans ces récits, les copistes de Cooper auraient tort de croire qu'en le continuant ils le remplacent. Nous ne regrettons pas que, faute d'une grande et forte personnalité, on s'adonne à l'imitation d'un bon maître. Si l'on a pour soi de l'observation, de la mémoire, et un fonds de souvenirs de voyages intéressants et de spectacles dramatiques, on est encore lu avec curiosité, et si on ne fait de l'art, on répand au moins des notions instructives sous une forme qui les popularise. Mais il suffit de lire le premier venu de ces ouvrages, pour sentir la supériorité incomparable du modèle. On est pourtant aujourd'hui plus habile que Cooper dans son propre genre; on a pénétré plus avant dans les déserts; on a vu plus de choses et on sait mieux le métier de conteur, devenu, en Amérique, une sorte de concurrence. Seulement, quoi qu'on fasse, on n'est pas soi-même, et on n'est pas Cooper. On a plus de verve et on précipite les incidents dramatiques; mais, par cela même, on n'attache pas, on ne persuade pas autant; et ce grand fonds de vérité saine, cette pureté d'âme et de forme, cette individualité tranquille d'un génie fécond et bien portant, on ne l'a pas, et on ne peut pas se l'inoculer.
Août 1836.