HUITIÈME PARTIE
Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une heure du matin.
SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont une porte donne sur la cuisine, l'autre sur une chambre à coucher, une autre, avec guichet, sur un escalier extérieur qui descend à une petite place.
JAVOTTE. Ah! vous voilà, ce n'est pas malheureux!
REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique, un clair de lune désespérant! Tu ne t'es donc pas couchée?
JAVOTTE. Non, j'ai sommeillé là sur une chaise. J'étais inquiète de vous... Vous vous ferez prendre avec vos manigances!
REBEC. Ah dame! il faut se hâter; il faut être en mesure de plier bagage encore une fois. Il ne se passera peut-être pas trois jours avant que le pays soit à feu et à sang.
JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est déjà! Toutes ces bandes de chouans qui battent la campagne font des horreurs, et il en arrive des quatre coins du ciel. Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si ça ne fait pas mal au coeur de voir des choses pareilles! Pas possible que les républicains, qui sont partis sans rien dire, ne reviennent pas un de ces matins nous délivrer!
REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mêle pas de politique, ma fille! Rien de plus pernicieux que d'avoir une opinion!
JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote, moi, et vous ne me blanchirez point.
REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence! Songe donc que je t'ai tirée jusqu'à présent des plus grands dangers! Ah! certes, on voudrait bien pouvoir dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme; mais, quand il y va de notre existence et de notre argent, il faut avoir le courage de se taire et l'héroïsme de se cacher. Ah ça! dis-moi, est-il venu du monde, ce soir, pendant ma tournée?
JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs sont encore venus demander des habits et des armes.
REBEC. Tu n'as rien délivré, j'espère?
JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour toucher. J'ai dit que nous n'avions plus rien.
REBEC. Tu n'as guère menti. La nuit prochaine, j'emporterai ce qui nous reste, et, quand on se battra, nous pourrons lâcher l'auberge.
JAVOTTE. Et si on y met le feu?
REBEC. Me crois-tu assez bête pour l'avoir payée?
JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera pas déniché?
REBEC. Parle plus bas. J'ai avisé à tout. Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier! J'ai des cartouches et des souliers dans un souterrain, un ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux pas d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois villages de la côte. J'ai du riz et des gibernes dans les ruines du couvent. J'ai...
JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous fusilleront comme accapareur ou comme vendu aux Anglais!
REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin qu'eux! Je les conduirai moi-même à une de mes caches, ça me mettra à l'abri du soupçon pour les autres.
JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites aux royalistes!
REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme ceux-ci, il y a des mots qui ne signifient plus rien. Qu'est-ce que c'est que ces armements et ces approvisionnements que les Anglais et les insurgés distribuent aux rebelles? Des instruments de guerre civile, n'est-ce pas? Tout bon citoyen a le droit de s'en emparer pour les livrer à la nation; mais tout service mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu'une modeste spéculation après les dangers que j'ai courus pour me procurer ce butin incendiaire et prévaricateur! Ai-je sollicité la confiance des chefs insurgés? Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma charrette, pour travailler à leurs convois et à leurs distributions?
JAVOTTE. Vous n'avez point été forcé, ce n'est pas à moi qu'il faut conter des histoires! Vous n'êtes venu dans ce vilain pays faire semblant de vous établir que parce que vous avez eu vent de l'expédition et de ce qui s'ensuivrait.
REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,... tu n'es pas à la hauteur de ma mission.
JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que ça?
REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes civiles en faisant fleurir les transactions commerciales au milieu de tous les périls et à la faveur de tous les désordres. Je me flatte d'être sous ce rapport un homme peu ordinaire et d'arriver bientôt à une position de fortune qui m'assurera le bien-être et la considération... Mais écoute.... on marche dans la rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de pierre,... on frappe...--Qui va là?
VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez!
REBEC, (qui a regardé par le guichet, ouvre en disant:) Entrez!
SCÈNE II.--Les Mêmes, RABOISSON.
RABOISSON. Bonjour, Rebec!
REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en supplie! je ne m'appelle plus comme ça.
RABOISSON, (riant.) C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue, je crois?
REBEC. Ah! miséricorde! encore moins! Ici, je suis Normand et je m'appelle Latoupe.
RABOISSON. Va pour Latoupe; ça m'est égal! Je sais que tu es de nos amis, puisque je t'ai vu travailler pour nous sur le rivage.
REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur un canot de l'escadre anglaise; mais je n'ai pas osé vous parler. Et, sans être trop curieux, vous...?
RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon cher! Ma confiance ne pourrait que te compromettre, et je sais que, par état comme par tempérament, tu dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si quelqu'un est venu me demander ici cette nuit.
REBEC. Personne, monsieur le baron.
RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi quelque chose, ce que tu voudras.
REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux.--Javotte, descends à la cave et monte du meilleur. (Il sort, Javotte, le suit.)
RABOISSON (marche avec impatience et va regarder par le guichet.) Ah! le voilà! il est exact au rendez-vous! (Il ouvre, Saint-Gueltas entre. Ils se serrent la main en silence. Raboisson referme la porte au verrou.)
SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON.
SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici?
RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des nôtres.
SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est à toi de m'instruire, puisque j'arrive à ton appel.
RABOISSON. Diable! tu me vois embarrassé...
SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse mes services?
RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme les tiens; mais...
SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir gratis?
RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui ne se marchandent pas. (A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine et qui apporte le déjeuner.) Un peu plus tard, laisse-nous. (Il referme la porte de la cuisine et revient vers Saint-Gueltas, qui frappe du pied avec fureur.) Eh bien, voyons! As-tu si peu de philosophie, si peu de dévouement?
SAINT-GUELTAS, (irrité.) Ah! je t'admire, toi qui me prêches le désintéressement après avoir excité mon ambition quand la tienne y trouvait son compte! J'échoue, tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais tu pourrais t'épargner la peine de me railler.
RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai fait venir; mais te soutenir ouvertement est devenu impossible. Ton compétiteur l'emporte, et, ma foi, il y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence, d'une témérité... excellentes sur les champs de bataille, mais funestes dans la vie privée.
SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on?
RABOISSON. De bigamie, rien que ça!
SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abbé Sapience?
RABOISSON. Oui, l'abbé prétend que ta première femme était vivante et jouissait de toute sa raison quand tu as épousé Louise. Eh bien, qu'est-ce que tu as?
SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle était complètement folle, incurable, et elle est morte!
RABOISSON. En as-tu la preuve?
SAINT-GUELTAS. Mieux que ça: j'en ai la certitude.
RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi.
SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai de comptes à rendre à personne.
RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause à la calomnie. Il circule sur ton compte des histoires effroyables que je n'ose te répéter.
SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.
RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le bruit autour des princes que tu avais assassiné ta première femme la nuit de ton mariage avec la seconde. Ton malheureux fils aurait partagé son sort... Tu pâlis! il y a donc quelque chose de vrai?...
SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant était vivant, si c'est vivre que d'être un avorton privé de sens; il s'est noyé durant cette nuit fatale, j'ai retrouvé son corps sur la grève.
RABOISSON. Il était donc chez toi? Comment? pourquoi? avec qui?
SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges cet interrogatoire?
RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est possible, pour te défendre dans tous les cas.
SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, voici la vérité... Cette femme m'avait trompé, tu le sais. J'ai tué son amant dans ses bras; elle est devenue folle. Longtemps enfermée dans mon château de Marande avec un enfant infirme de corps et d'esprit que j'avais sujet de ne pas croire légitime, mais auquel j'étais forcé par la loi de laisser porter mon nom, elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir a été pris et incendié par les républicains. On a cru et j'ai dû croire que ces deux misérables créatures avaient été égorgées ou brûlées; mais elles s'étaient échappées, et elles s'étaient traînées jusque chez moi la veille du jour où j'ai épousé Louise, dont tu connaissais la situation délicate. Pouvais-je et devais-je sacrifier son honneur et mon avenir à ce fantôme d'épouse légitime, objet d'horreur et de dégoût, dont le malheur ne méritait même pas le respect? La loi qui rend de tels liens indissolubles est atroce. Elle violente la plus inaliénable des libertés humaines, celle de disposer de soi. Ma femme était coupable, elle ne m'était plus rien; elle était folle, elle n'était plus rien pour personne. Je me suis cru le droit de la considérer comme morte, et j'allais l'éloigner pour jamais... mais à quoi bon te dire le reste? Ce qui s'est fait, je ne l'ai ni souhaité ni ordonné; j'aurais dû le châtier peut-être... Mais, si nous punissions tous les excès de dévouement dont nous sommes forcés de profiter, nous n'aurions plus guère de soldats et de serviteurs à offrir à notre cause.
RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont été assassinés?
SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués! Quelqu'un leur a montré le château où ils s'obstinaient à pénétrer en leur disant: «Voilà le chemin!» C'était le pied de la falaise, et la marée montait!
RABOISSON. C'est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette chose atroce?
SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux pas le dire.
RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgré toi?
SAINT-GUELTAS. Je te le jure.
RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits. Puisaye est tout à Charette; mais d'Hervilly commande l'expédition, et, si tu veux amener ici tes Poitevins...
SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés. Les paysans nous trahissent et nous abandonnent. Le petit corps d'aventuriers qui me reste est à peine suffisant pour mettre mon château à l'abri d'un coup de main.
RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province soulevée pour recevoir, accueillir et défendre au besoin les princes, tu me trompais?
SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais où trouver de nombreux chefs de chouans dont les bandes éparses ne demandent qu'un nom prestigieux pour se réunir à moi. Ici, je n'ai qu'un mot à dire, et je suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable de l'insurrection.
RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette armée, et sois sûr que, quand elle paraîtra, les mandataires des princes feront bon marché du blâme qui pèse sur ta vie domestique.
SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des imbéciles! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à la lutte qui va décider de leur sort, et se faire juges des coups? Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou à des poltrons? Je suis las de ce métier de dupe! On s'est mal conduit envers moi. Des subsides insuffisants, des éloges contraints, des remercîments froids, tandis qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de promesses! J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus souffert, j'ai suivi la Vendée jusqu'à son dernier soupir. J'ai fait plus de sacrifices... Les princes sont pauvres... soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier écu et ne pas compter avec le futur roi de France; mais, en fait d'orgueil, je ne me pique pas de désintéressement chevaleresque. Je veux un éclat proportionné à la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins égal à celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien. A l'oeuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, il me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!
RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes conditions. Combien en as-tu autour d'ici?
SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.
RABOISSON. Ce n'est guère!
SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu trouves que le résultat est mince?
RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes recrues.
SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus.
RABOISSON. Grand merci!
SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres! Une bonne victoire des républicains fera tomber les préventions de mes amis et rabattra les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; j'ai le temps de penser à mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire rentrer ma seconde femme dans le devoir.
RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où est-elle?
SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n'en sais rien. Elle s'est enfuie de chez moi pendant que je me rendais ici. On vient de me l'apprendre. Je sais qu'elle erre dans les environs, guettant le moment de s'embarquer ou de faire pis.
RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te trompait? C'est impossible!
SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens qu'elle cherchait depuis longtemps à s'assurer une autre protection que la mienne; elle me menaçait sans cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant n'a pas vécu. Enfin elle a dû nouer à mon insu des intelligences avec nos ennemis... peut-être avec son cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais, auprès de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidélité, mais je vois qu'elle est lâche, et je n'entends pas qu'elle aussi déshonore le nom que tu m'as forcé de lui donner.
RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais, tout ce que je pouvais. Elle a voulu être ta femme, c'est à elle d'en accepter les conséquences. Le jour va paraître, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier mot? Tu ne veux pas te joindre à nous?
SAINT-GUELTAS. Pas encore.
RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu te proposes de venir ramasser nos morts sur le champ de bataille? J'en serai peut-être; reçois donc mes adieux.
SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.
REBEC, (frappant à la porte de la cuisine.) Ouvrez! ouvrez!
RABOISSON, (allant ouvrir.) Qu'est-ce qu'il y a?
REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village...
SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun bruit!
REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent, et probablement... Tenez, oui, on vient chez moi. Sortez par la cuisine et par la ruelle.
RABOISSON, (bas, à Saint-Gueltas.) Si tu as cinq cents hommes sous la main, ce serait l'occasion de faire un coup d'éclat.
SAINT-GUELTAS, (amer et ironique.) Non, messieurs, vous êtes encore intacts; à vous l'honneur! (Ils sortent. On frappe à la porte de la rue. Rebec va ouvrir. Motus entre.)
SCÈNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.
REBEC. Salut et fraternité!
JAVOTTE, (accourant.) Vivent les bleus!
MOTUS. Sensible à vos politesses! Où diable, sans vous offenser, ai-je vu vos estimables frimousses? Ça ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la chose de préparer le vivre et le couvert pour mon capitaine.
REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas?
MOTUS, (avec un gros soupir, portant la main à son front salut militaire). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ d'honneur à l'armée du Rhin.
REBEC, (qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et Saint-Gueltas.) Vous en venez?
MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a toujours tenu la campagne depuis un an contre la satanée chouannerie! (Il crache par terre en prononçant le mot chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie patriotique.)
REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen Sauvières, où est-il, lui?
MOTUS. Colonel à l'armée du Rhin en remplacement du colonel Ravaud. (A Javotte qui l'examine.) Allons, vivement, la jolie fille! Où diable vous ai-je vue? Des beautés de votre calibre, ça ne s'oublie pas!
JAVOTTE. Pardine! au château de Sauvières en 93! Je vous reconnais bien, moi!
MOTUS. Flatté de la circonstance.
REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il?
MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à lui-même, et il te répondra si la chose lui paraît nécessaire et conforme au règlement de la civilité. Au reste, le voilà.
SCÈNE V.--Les Mêmes, LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de quatre hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites faire bonne garde. Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, pas de provocation inutile. Vous rencontrerez des figures suspectes, n'arrêtez personne sans une absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N'engageons pas d'affaire avant l'arrivée des grenadiers. Dans deux heures, j'irai faire avec vous une reconnaissance, (Il entre seul dans l'auberge.)
JAVOTTE, (bas, à Rebec.) Un joli garçon, tout blond, tout jeune; il ne doit pas être bien méchant, celui-là?
REBEC, (observant le capitaine qui s'approche de la cheminée machinalement, en réfléchissant.) Pas méchant? Il a des yeux qui brillent comme des étoiles.--Allume donc une autre chandelle, on ne se voit pas ici! (Au capitaine, pendant que Javotte allume.) Tu dois être fatigué, citoyen officier, après cette étape de nuit? (Le capitaine, absorbé, ne fait pas attention à lui.) Au reste, dans le fort de l'été, comme ça, il vaut mieux marcher à la fraîcheur! (Silence du capitaine.) Et puis, pour dérouter l'ennemi, n'est-ce pas? (A Javotte.) Je vois ce que c'est! Il est sourd comme un pot! (Au capitaine; d'une voix élevée et lui montrant la table servie.) Ce déjeuner t'attendait, capitaine! Si tu veux t'asseoir...
LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim.
REBEC. Ni soif? (Le capitaine dit non avec la tête. A Javotte.) Alors, nous mangerons le déjeuner. C'est ne pas avoir de chance: les blancs n'ont pas le temps, les bleus n'ont pas d'appétit... (Haut.) Capitaine... (Le capitaine a un léger mouvement d'impatience et porte les mains à ses oreilles.) C'est ça, il est sourd! J'ai beau crier!
JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez la tête!
REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait est que ça commence à passer de mode. (Au capitaine.) M. le capitaine souhaite-t-il quelque chose?
LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure de sommeil.
REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent lit.
LE CAPITAINE. Très-bien. (Il entre dans la chambre voisine.)
REBEC, (croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction.) Javotte! voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante!
JAVOTTE. Quoi donc?
REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi?
JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a?
REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il ôte son kolback. (Il regarde par la fente de la porte.) Il ne l'ôte pas. Il ne se couche pas. Le voilà assis; il va dormir les coudes sur la table et le sabre au flanc... un vrai militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas tort!--Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois plus rien. (Revenant.) C'est égal, j'en suis sûr, à présent, c'est lui!
JAVOTTE. Qui, lui?
REBEC. Cadio!
JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait à la ferme du Mystère?
REBEC. Lui-même.
JAVOTTE. Vous rêvez ça! c'est pas possible!
REBEC. C'est comme je te le dis.
JAVOTTE. Il nous aurait reconnus!
REBEC. Tu sais bien qu'il était à moitié fou. Il l'est tout à fait à présent!
JAVOTTE. S'il était fou, il ne serait pas devenu ce qu'il est.
REBEC. Bah! il savait lire et écrire, et il y a une telle disette d'officiers! Les chouans en ont tant tué! ça fait de la place. Et puis on aura su qu'il avait tué Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser.
JAVOTTE. Attendez! on frappe à la petite porte. (Elle sort par la cuisine.)
REBEC. Drôle de chose que l'existence! Ce Cadio avec son biniou... officier à présent, l'air fier,... le parler sec,... la tenue imposante, ma foi! Eh bien, alors... pourquoi pas? Ses intérêts sont les miens,... je lui dirai tout!
SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.
REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! On vous croyait sur le Rhin.
HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?
REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages!
HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées; ne le dérangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi; vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est bien, ça! au bout d'un an de service!
MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l'unanimité pour action d'éclat.--Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat, encore qu'il soit un peu chien.
HENRI. Chien?
MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est porté sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants; mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui pardonne des choses...
HENRI. Quelles choses, voyons?
MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il était soldat comme moi--est à présent... un tigre!
HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!
MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as qu'à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.
HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.
MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont ébréchées en manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était certainement un brave soigné, on avait tous le coeur un peu sensible pour les vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le pas dans la férocité, et, à présent que la clémence est à l'ordre du jour, on ne sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme pareil aux autres humains.
HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!
MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je suis susceptible pour t'expliquer la chose!
HENRI. Essaye toujours.
MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à l'Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers supérieurs de l'esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de ceux de nous qui devaient y passer l'arme à gauche.
HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prédictions de ce genre?
MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, à sa manière d'agir, on voit qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa manière de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le compte de ses heures.
HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris ce mal-là du paysan...
REBEC, (rentrant avec une oie rôtie.) Javotte porte deux bouteilles de vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler; il dit que vous l'attendez.
HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé.
MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la cuisine. Le paysan breton entre.)
SCÈNE VII.--HENRI, LE BRETON.
HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous...
LE BRETON, (d'un air riant et ouvert.) Moi... qui?
HENRI. Christin Tremeur, de Pornic?
LE BRETON. C'est bien moi. Et vous?
HENRI. Henri de Sauvières.
LE BRETON. Colonel des hussards de la République?
HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité?
LE BRETON. C'est ça. Nous allons souper... ou déjeuner, car je n'ai rien pris depuis vingt-quatre heures, et on a beau être durci à la fatigue et à la la misère, il faut se sustenter quand l'occasion se trouve.
HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (Ils s'assoient.)
LE BRETON, (découpant l'oie très-adroitement.) Doux Jésus! voilà une belle pièce par le temps qui court, pas vrai?
HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette...
LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais lui ont débarqué des vivres, on n'y manque de rien; mais ça ne durera pas longtemps, allez! Les distributions sont mal faites, et chacun tire à soi la part des autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas un gaspillage, mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! Ça ne fait rien, profitons-en. Tenez, v'là du fameux vin! À votre santé!
HENRI. À la vôtre.
LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là?
HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité.
LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent comme ça leur officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes! C'est comme ça, hein?
HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses, maître Tremeur? Vous me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a donné confiance; mais le temps est précieux...
LE BRETON. Patience, patience! Commençons par le commencement.--Vous connaissez bien Saint-Gueltas?
HENRI. Personnellement, non.
LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de près dans la campagne d'outre-Loire?
HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien appris.
LE BRETON. Tant pis, tant pis!
HENRI. Pourquoi?
LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; mais comment saurez-vous que je ne vous vole pas voire argent, si vous ne pouvez pas vous dire comme ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on me donne à écorcher?»
HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de l'entrevue que vous m'avez demandée?
LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va, je pense?
HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon cher; ça ne me va pas du tout. (Il se lève de table.)
LE BRETON, (tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la table, à côté de son assiette.) Ah ben, par exemple, v'là qu'est drôle!
HENRI, (sans le regarder.) Mais non, c'est très-sérieux, au contraire.
LE BRETON, (posant son autre pistolet de l'autre côté de son assiette.) Vous vous méfiez peut-être?
HENRI, (se retournant.) C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce que vous faites donc là?
LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j'ai encore faim.
HENRI, (se rasseyant en face de lui.) A votre aise! (Il tire de sa veste deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur la table.) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.
LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher la mauvaise bête?
HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans mes habitudes.
LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas?
HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent; mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.
LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous n'êtes pas ici, en habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis à la guerre?
HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen qu'on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite et le plus sûrement possible l'échange de meurtres et de malheurs qu'on appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir d'un bon soldat et d'un honnête homme est de la faire aussi petite que possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre que nous faisons. Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans l'impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de l'assassiner.
LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur, je le vois, monsieur de Sauvières!... (Reprenant son accent et sa physionomie de paysan.) Mais c'est donc que vous espérez l'acheter, ce gueux-là?
HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose fût possible, et je n'y crois pas:
LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était ruiné, réduit aux expédients, capable de tout à c't'heure?
HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches; j'ai ouï dire aussi qu'il avait sacrifié sa fortune à sa cause. Je crois que les deux versions sont vraies et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le dévouement. Quel que soit son véritable caractère, j'ai des raisons personnelles pour souhaiter qu'il survive à la guerre en acceptant la paix, (Il se lève de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le paysan fait aussitôt la même chose, et s'approche de lui avec confiance.)
LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons?
HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut!
LE BRETON. Mais si je les savais aussi?
HENRI. Voyons!
LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que vous aimiez, et vous souhaiteriez vous battre en duel avec lui: idée de gentilhomme!
HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et qui m'aimait comme son frère est devenue sa femme légitime. Je suis à la veille d'épouser une personne que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour être peu fidèle en amour, ne maltraite et n'avilisse ma parente... Mais je ne suppose pas cela; et vous?
LE BRETON, (s'oubliant.) Saint-Gueltas n'a jamais avili ni maltraité les femmes qui se respectent.
HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je n'ai probablement aucune réparation à vous demander.
LE BRETON. A me demander?
HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par suite d'un souvenir bien marqué, mais à cause de votre air et de vos paroles. Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous moquer de moi. Je vous le pardonne, à la condition que vous me donnerez de cette tentative une raison aussi loyale que ma réponse.
SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il accepter mes excuses?
HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché d'un aveu sincère que d'une courtoisie évasive. Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége?
SAINT-GUELTAS, (souriant.) Vous tenez à le savoir? Eh bien, je vais vous le dire: je voulais vous tuer!
HENRI. Comme ennemi politique?
SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.
HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un ennemi de votre bonheur?
SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.
HENRI. Qui a pu vous faire penser...?
SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour a ses faiblesses, la jalousie ses aberrations. Vous n'exigez pas que je me confesse davantage? J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la mienne! (Il lui tend la main.)
HENRI, (lui donnant la main.) Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous séparerons-nous sans que vous me chargiez pour le général en chef de quelque parole d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque vous y avez signé l'an dernier un traité de paix...
SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre.
HENRI. Il me semblait...
SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il vous semblait qu'en dépit de nos promesses, nous avions continué la guerre d'escarmouches qui épuise vos troupes et empêche la République de dormir tranquille? Songez, monsieur, que nous n'avons jamais eu comme vous des soldats enrôlés par force, et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils l'entendent. On avait exaspéré nos paysans. Ils se vengent sans nous et souvent à notre insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le mal qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les désavouer? Vous avez dit sous la Terreur: «Vive la République malgré tout!» Permettez qu'en face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la Mabilaye, et nous n'avons pu répondre que de nous-mêmes. Sous prétexte de les contenir et de les châtier, vous nous avez entourés de troupes qui nous font une existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas protester.
HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre les bandits qui continuent à exercer le vol et l'assassinat sur toutes les routes, que vous avez appelé l'étranger ici?
SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. Vos généraux, Canclaux entre autres, nous avaient donné des espérances qui ne se sont pas réalisées.
HENRI. Des espérances?
SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant à faire cesser à tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruautés exercées contre nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à la tyrannie républicaine un mouvement de recul qui permettrait à l'opinion de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en vous voyant désavouer vos proconsuls renversés et défendre que nous fussions traités de brigands. L'événement a déjoué leurs espérances et les nôtres; la Convention règne encore, nos amis et nos parents sont toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez toujours en armes autour de nous, enfin votre déesse Liberté est toujours montée sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que vous font les chouans est une protestation outrée, mais sincère, contre le despotisme, qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez pas les plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait indéfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons libres de protester à notre tour et de vous appeler en bataille rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade de l'Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les vôtres en passant. Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille hommes et de quoi en habiller soixante mille...
HENRI, sonnant. Où sont les hommes?
SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d'avoir à les compter, monsieur! Nous sommes maîtres d'une presqu'île qui contient quatorze villages et que ferme une chaussée facile à défendre avec une poignée de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre approche, à nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays sur quarante lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine quinze mille, disséminés par petits détachements de quelques centaines d'individus. Dans ce village, vous êtes deux cents, pas un de plus! Il ne tiendrait qu'à moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux heures d'ici!
HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous taisez, monsieur le marquis? Ma question est indiscrète, mais votre silence est éloquent! Vous avez vos raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous n'êtes pas d'accord avec l'expédition qui menace nos côtes, soit que vous soyez bon juge des fautes qu'elle commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux le supposer, que votre patriotisme répugne à compter sur l'étranger pour faire triompher votre cause!
SAINT-GUELTAS, (troublé.) Il y a du vrai dans ce que vous dites: on n'accepte pas ce secours-là sans souffrir!... Mais croyez que je souffrirais encore plus d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous qui venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. Faites-moi l'honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi!
HENRI, (s'inclinant.) Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur, permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, ce n'est pas sur quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté ne vous est pas accordée, c'est parce que la France nous défendrait de vous l'accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour ne pas être passionné, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre vous-mêmes; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands... On a bien fait sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de frères égarés qu'on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous faites! Vous déchirez le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d'une bravoure héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune... Ses bras meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent!
SAINT-GUELTAS, (ému, se raidissant.) Nous jouons notre dernière partie, je le sais; mais elle est belle, avouez-le!
HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon! nos légions sont impérissables; c'est la tête de l'hydre que vous couperez en vain et qui repoussera avec une rapidité effrayante!
SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général Hoche? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant; vous devez connaître sa pensée?
HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des fautes passées.
SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition du traité de la Jaunaye; nous l'avons déchiré. Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés! trompés en galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant tout le premier. Il s'est attribué une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la Convention fonctionne toujours et garde, derrière la parole sacrée du général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c'est nous qui pardonnerons à nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.
HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royauté avec horreur!
SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos généraux, plus hardi ou plus ambitieux que les autres, nous la rendra,--à moins qu'il ne la garde pour lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer de maître! Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la chambre voisine et se jette dans ses bras.)
SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.
CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.
HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu ma lettre d'Allemagne?
CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrêter nulle part. A la tête d'une compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici?
HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir le rejoindre. Marie est à Vannes, où je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami! Elle avait parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; il m'a attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et j'épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs; c'est pour connaître l'état de leurs forces et l'usage qu'ils en comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à Plouharnel?
CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.
HENRI. Il le sait, et il est en marche.
CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, suffisants contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des côtes.
HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.
CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et la retraite est impossible. N'importe après tout! Cela est arrivé tant de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays où j'ai passé mon enfance; je ne le revois pas sans émotion! Il n'est pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres? C'est mon berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. Il y a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort! Et la terre? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d'hommes se cherchent dans l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? Rien ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le soleil rouge ait remplacé l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts tombés dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes!
HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! Sais-tu que, parmi tes soldats, tu passes pour illuminé?
CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.
HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu toi-même à tes visions?
CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sûr de ce qui doit avoir été et de ce qui doit être.
HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!
CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les idées sont toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles étaient dans l'air que j'ai respiré, elles me sont venues sans être appelées; qui peut commander à ces choses?
HENRI. Toujours fataliste?
CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres pour bien connaître le sens des noms qu'on donne aux pensées. J'ai là, dans l'âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, n'étant pas elle, n'est plus.
HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités, Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?
CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce n'est pas la même chose. J'ai été craintif, on m'a cru doux,... je ne l'étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les fuir. Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, un verbe intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument rustique et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais, par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité; j'étais dans l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui, et je faisais moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais que Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie... Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce que la mort? La même chose pour les bons et les méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà été. C'est pourquoi il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, je n'ai qu'un moyen, c'est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J'use de ce moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement la prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus verte!
HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées étranges que tu évoques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec ce que j'ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu souris de pitié? Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le règne de la fraternité, et j'y travaille, même en faisant la guerre, dans l'espoir d'assurer la paix.
CADIO, (avec un soupir.) Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux. C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste!
HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra de la plonger dans la poitrine du vaincu?
CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront de bonne foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien haut! (Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités! voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus à Nantes, ces partisans réconciliés! Ils crachaient en public sur la cocarde tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! Peu vous importe! nous sommes les exaltés farouches dont on n'est pas fâché de se débarrasser... Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus à attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage!
HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de me retrouver, moi l'espérance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanité n'a été acculée à des situations morales sans issue.
CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne Providence! Tu ne connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus terrible que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable destruction, comme le ciel visible a la grêle et la foudre!
HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui a fait l'un et l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos tragédies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement, chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, jeunes gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à des hommes comme toi et moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu'il appartient de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le sang. C'est la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme, et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d'importance que celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de décadence et d'agonie, celui où tout homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la donne; mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'étendre. Je ne suis plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un chiffre dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, dans la société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se trompent et s'égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus où cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République: une rapide et cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de carnage pour nous diriger! Ayons une république maternelle. Ce ne serait pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos et le bonheur à la France!
CADIO, (triste.) Henri! Henri! vous avez les idées d'un chevalier des temps passés! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà trop inspirée la bravoure et l'obstination des Vendéens, le règne de l'égalité est ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je ne peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre, chacun de mes hommes contre cent!
HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent pas nous attaquer, aujourd'hui du moins!
CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien, à toi, Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va à la porte de la cuisine.) Tu es là, Motus?
MOTUS, (approchant.) Présent, mon capitaine.
CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.
HENRI. J'irai avec toi.
MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.)
HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce que tu as?
CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit être bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats!
HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.
CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué.
HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une région d'enthousiasme où l'on peut accomplir l'impossible.
CADIO. Alors, tu as oublié... l'autre? Cela m'étonne; je ne croyais pas que l'on pût aimer deux fois.
HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible? Ce serait de la folie!
CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit du moins!
HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aimé, toi?
CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.
HENRI. Allons donc!
CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir à aucune femme avant le jour où j'aurai donné de mon sang à la République...
HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?
CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.) Les chevaux sont prêts?
MOTUS. Oui, mon capitaine.
CADIO, (avec un trouble insurmontable.) C'est bien, mon ami! (il sort arec Henri.)
MOTUS. Fichtre!... mon ami!... lui qui ne dit jamais ce mot-là au troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!
JAVOTTE, (entrant pour desservir.) Qu'est-ce que tu as donc, citoyen trompette? Tu as l'air contrarié!
MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.
JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le front.)
REBEC, (entrant.) Eh bien, Javotte, eh bien!
MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré.
REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?
SCÈNE IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA KORIGANE.
HENRI, (entrant.) Où est le capitaine?
JAVOTTE, (qui achève de ranger et de balayer.) Par là, dans le jardin avec mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...?
HENRI, (s'approchant de la table.) Non, merci. Il y a ici de quoi écrire?
JAVOTTE. Voilà!
HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie! Je parie qu'elle est déjà inquiète de moi! (Il écrit. Au bout de quelques instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se retournant.) Que demandes-tu, petite?
LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volonté grande, et je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières!
HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne! Mais... attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas!
LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? car tu étais à l'armée du Nord quand j'ai été servante dans ton château.
HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... et atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?
LA KORIGANE. Je veux te parler.
HENRI. Tu viens de la part de ton maître?
LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fâcher beaucoup!
HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner?
LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi vite: aimes-tu encore ta cousine Louise?
HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait?
LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux pour elle!
HENRI. Court-elle quelque danger?
LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a profité de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: «Avant d'aller à Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis.» Nous avons pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je connais le pays, j'en suis! J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai cachée dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. A Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veillé dans une chambre en bas, où tout à l'heure deux soldats bleus sont entrés pour demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le Sauvières est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue vite sans avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, que j'avais vue dans le temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta cousine? Sans toi, elle est perdue.
HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.
LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-être pas loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.
HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége de ta façon! Son mari a été jaloux de moi; toi, tu es sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.
LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le maître ne l'aime plus!
HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez lui;... donc, il l'aime.
LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu'il veut! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la maudite des maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle règne chez lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi à qui le maître devait tout!
HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... Tu dois mentir!
LA KORIGANE, (frappant du pied.) Tu ne me crois pas? Misère et malheur! Voilà ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» Allons! qu'il la trouve où elle est! Sachant où vous êtes, il ne l'accusera pas moins d'être venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aimée!
HENRI, (frappé de la voir pleurer.) Explique-toi tout à fait; dis toute la vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menacée, maltraitée?
LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer chez lui; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que par moi elle envoyait des lettres en secret: c'étaient des lettres à mademoiselle Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient des lettres pour vous.
HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. Va chercher Louise et sa tante.
LA KORIGANE. J'y cours.
HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je l'attends et que sa femme est chez moi.
LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?
HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle.
LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! on ne tue pas Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.
HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose à être tué par moi?
LA KORIGANE, (qui est sur le seuil de la rue.) Je ne crains pas ça! Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même? Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici.
HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier; entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.)
SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.
HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui tend la main sans rien dire.)
ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver. Nous voilà comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne fait rien!
LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez ici, nous n'avons pas réfléchi, nous sommes accourues.
HENRI, (leur serrant les mains.) Vous avez bien fait, allez! merci!
ROXANE, (à Louise.) Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas?
HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chère tante; mais parlons vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane?
ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?
HENRI. Elle sort d'ici.
ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées ou trahies. Que t'a-t-elle dit?
HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.
LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et décisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce qu'elles peuvent. J'ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là, je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où M. de la Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expédition échoue par la trahison des Anglais.
HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas que vous venez toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver? Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d'autant plus que vous n'êtes pas femme à abandonner l'homme dont vous portez le nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d'en partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison; quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre dévouement.
LOUISE. Ne croyez pas...
ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour un scélérat. Je dirai la vérité, moi!... Je veux la dire!...
LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...
ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l'on peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a dit la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous est dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées, Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte d'une jalousie feinte; il nous a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient menacés. Si la Korigane te l'a caché, elle n'a pas tout dit. Donne-nous un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. La République seule peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte pour nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, qui nous y force!
SAINT-GUELTAS, (sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme un tiroir et fermé d'une planche à jour.) Merci, mademoiselle de Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre douce voix m'a réveillé d'un profond sommeil que la peine de courir après vous m'avait rendu fort nécessaire. Je demande pardon au colonel de m'être ainsi introduit dans son logement pour m'y reposer en sûreté comme chez un ami; j'ai eu la meilleure idée du monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre à votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.) En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré vous, je le sais, un rôle très-comique! Vous voilà constitué vengeur de l'innocence à bien bon marché!
HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée, loin de vous trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont l'une est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne sérieusement d'avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre conduite.
LOUISE, (à Saint-Gueltas.) Ne répondez pas, monsieur, c'est à moi de parler. Je n'ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous seul.
SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, vous l'engagez à ne pas s'immiscer dans nos petites querelles de ménage? Vous avez raison. Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, mais généreux. C'est un noble caractère que le sien! Nous nous connaissons depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc qu'après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.
LOUISE, (pâle et près de défaillir.) Oui, mon cousin, je confirme ce que M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.
ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance; nous sommes perdues, si nous retournons chez lui!
SAINT-GUELTAS, (moqueur.) Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me semble que vous voilà sous l'égide de la République et que rien ne vous force à suivre votre nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et je la prie de vouloir bien accepter mon bras.
HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement effrayée et Louise près de s'évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va rentrer?
SAINT-GUELTAS, (tressaillant.) Que voulez-vous dire, monsieur?
HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y a plus d'autorité qu'elle-même. Je n'ai pas le droit, je le reconnais, de juger le plus ou moins d'affection sincère que vous portez à votre compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si une étrangère règne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge ainsi cette situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée de sa légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est à moi de la remplacer auprès d'elle, et je vous somme de me dire si vous comptez faire sortir de chez vous madame...
SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (A Louise.) Vous ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous seule avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?
LOUISE. Oui, monsieur; partons!
HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole qui vous est donnée?
SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières! Vous abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés.
LOUISE, (vivement.) J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.) Adieu, ma tante!
ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je mourrai avec toi!
SAINT-GUELTAS, (riant.) Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, monsieur le comte, sans rancune!
LOUISE, (émue.) Adieu, Henri!
SCÈNE XI.--Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre la porte.
CADIO, le sabre à la main. Pardon! vous êtes prisonnier, monsieur!
SAINT-GUELTAS, (méprisant.) Allons donc! quelle plaisanterie!
CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont prises. Rendez-vous!
HENRI, (arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets.) Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne personnellement. Laissez-le se retirer librement.
CADIO, (à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire.) Passez. (A Roxane.) Passez aussi.
SAINT-GUELTAS, (le voyant arrêter Louise.) Madame est ma femme!
CADIO. Non.
SAINT-GUELTAS, (repassant la porte qu'il a déjà franchie.) Comment, non? Est-ce que vous êtes fou?
CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.
SAINT-GUELTAS, (refermant derrière lui.) Voyons!
CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la mienne.
HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!
SAINT-GUELTAS, (très-surpris.) Cadio?... (Louise et Roxane reculent, étonnées et inquiètes.)
CADIO (à Saint-Gueltas.) Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous dire: Vous n'emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle suive davantage son amant.
HENRI. Son amant?
LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prêtre a béni mon mariage avec monsieur...
CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas sans l'autre, et l'autre n'est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c'est moi, Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous laisser vivre avec un amant!
SAINT-GUELTAS, (ironique.) Si cela est, il est temps de vous en aviser, monsieur Cadio!
CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu troublé; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me dire?
ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prétend, ce coquin-là?
REBEC, (reprenant de l'assurance.) J'ai dit la vérité. Le mariage est légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties contractantes y sont inscrits.
CADIO. Montrez la copie.
REBEC, (la remettant à Henri.) Ce n'est qu'une copie sur papier libre; mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune dont j'étais l'officier municipal.
ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!
REBEC. Elle ne l'a pas été.
ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?
REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; mais l'incompatibilité d'humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous voudrez.
ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à ma fortune, misérable!
REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!
HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! Je ne te croyais pas si malin et si corrompu.
REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n'était que de soustraire ces dames et moi-même à la persécution; mais, quand il s'est agi de rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. Ces dames pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore si elles en ont pris la peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là... Elles ont signé leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauvées qu'au prix d'un mariage bien fait. Elles doivent s'en souvenir.
HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait lu de faux noms...
REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais ces témoins sont morts, je m'en suis assuré. La famine et l'épidémie ont passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique et régulier.
ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!
REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter le nom d'un homme condamné aux galères.
ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom?
REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, dans tout acte civil, vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul.
SAINT-GUELTAS, (qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise, sèchement.) Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la République, au lieu de se jeter dans ses bras!
LOUISE, (bas.) Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à l'humiliante situation où je me trouve!
ROXANE, (bas à Henri.) Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du marquis que de pareilles discussions.
HENRI, (haut.) Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard, lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et séparons-nous.
CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle sanctionne mon droit, la femme que j'ai épousée m'appartient, et, par là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune.
SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?
CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.
SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma maîtresse, n'importe! Je tiens pour légitime celle qui s'est librement confiée, et donnée à moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir à un autre.
LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa probité. Nous nous étions expliqués d'avance, il connaissait la promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la violence de la situation qui m'était faite, l'engagement que nous allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà parvenu, ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! Tenez, Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conservé par estime et par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter?
CADIO, (ému.) Gardez-le, je mérite toujours l'estime pour cela...
SAINT-GUELTAS, (l'interrompant et prenant le bras de Louise.) Bien! assez! je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvières! (A Cadio qui s'est placé devant la porte.) Allons, mordieu! faites place!
CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais à elle, non. J'ai dit non, et c'est non!
SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête?
HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis, puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre vous. Je vous prie de ne pas l'oublier!
SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma femme prisonnière pour la livrer à cet insensé? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai, monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunément. Vous voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger pour un motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se révolte.
HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice, je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu'une situation si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous protéger tous deux; je n'y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être méconnue par tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour sauver sa propre vie.
LOUISE. Non, jamais!
HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience par dévouement pour les autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire à la reconnaissance et à l'humanité une âme comme la sienne. Tu l'as senti, toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de sacrilége; vous avez oublié que les serments au nom de l'honneur et de la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre! mais votre erreur à été sincère et complète. D'avance, tu avais tenu mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me l'as dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu n'es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure.
CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas légitimement mariée avec cet homme-là! elle ne pouvait pas l'être, elle ne le sera jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les reconnaissait, ils seraient forcés de s'appeler comme moi.
HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu épouser devant Dieu, ignorant la valeur et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon rôle vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me forcez pas à vous donner des ordres.
CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me donner sans remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (A Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, vous! Je ne connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d'entendre les convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pèse et m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité, empêché de me marier avec une autre et d'avoir des enfants légitimes. Elle m'a pris ma liberté, je n'entends pas qu'elle use de la sienne. Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment vous avez agi envers moi, et dès lors elle s'est regardée comme libre de devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était pas. Son parti était écrasé, la République s'imposait, la loi était consolidée. Qu'elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui le lui avait donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir sa figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je n'aurais jamais songé à l'inquiéter; mon dédain eût répondu au sien; mais, avant de se livrer à l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre, elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier mariage ne m'engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était réellement veuve. Elle n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur, savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l'annulation de notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d'un acte de dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté comme moi... Oui, comme moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion que vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage de vos infidélités! La malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut à présent, retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d'exercer cette protection, je ne veux pas qu'elle traîne plus longtemps ma honte et la sienne à vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux lui pardonner l'erreur où elle a vécu jusqu'à ce jour; elle a pu croire nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne quitte son amant à l'instant même, elle devient coupable de parti pris et autorise ma vengeance.
SAINT-GUELTAS, (toujours ironique.) Répondez, monsieur de Sauvières! Ma parole d'honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec quelle attention je l'écoute.
HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre?
SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire avoir votre opinion.
HENRI. Et vous, Louise?
LOUISE, (abattue.) Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me sont adressés, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je les ignorais. Je viens de les comprendre.
SAINT-GUELTAS, (bas, à Louise.) On ne vous en demande pas tant! ne soyez pas si pressée de vous repentir.
LOUISE, (s'éloignant de lui.) Parlez, Henri!
HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrêt vous surprenne dans une situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage M. Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.
LOUISE, (tremblante, mais résolue.) Je l'accepte, moi; oui, je déclare que je l'accepte!
SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j'en ouvre un autre que je crois meilleur, monsieur de Sauvières! Vous me voyez très-calme dans une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je viens d'écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me déplaît pas d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à reconnaître qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme je ne puis reconnaître l'autorité morale d'une loi faite par nos ennemis et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots préjugés, moi; un duel à mort tranchera la question, et je le lui propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour elle.
LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu'un pareil combat! (A Saint-Gueltas.) Je vous supplie...
SAINT-GUELTAS, (sèchement.) Vous n'avez plus rien à dire. C'est à M. Cadio de répondre.
CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi, monsieur le marquis? C'est bien généreux de votre part en vérité! Vous n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison?
SAINT-GUELTAS, (irrité.) Vous refusez?
CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur à l'autre en acceptant le défi!
HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations. (Haut.) Marchons; je serai un de tes témoins, et, pendant que monsieur ira chercher les siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde de ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A Louise, qui, sans pouvoir parler, essaye de l'arrêter.) Soyez calme, Louise! ayez la force d'âme que commande une pareille situation. Elle est inévitable! (Il sort.--Louise, atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri l'a refermée en dehors.)
SCÈNE XII.--LOUISE, ROXANE.
ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières?
LOUISE. Non, pas encore! (Elle va vers la porte de l'escalier et entend Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef; elle revient et se laisse tomber sur une chaise.)
ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour empêcher ce duel? Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs! Et puis après? Quand le marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais de mes larmes.
LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je deviens folle!
ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le vois bien, hélas! tu l'aimes toujours!
LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! J'étais mortellement offensée, il me semblait que tout devait être rompu entre nous, et que son infidélité, son injustice, son ingratitude, avaient comblé la mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette rupture, qu'il ne la repoussait, l'orgueilleux, que pour m'empêcher d'en avoir l'initiative; mais vous voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma rivale, puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens et qu'il s'y refuse au péril de sa vie!...
ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuité insatiable, qui ne veulent pas céder en face des républicains!
LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore!
ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé de ce fou de Cadio!
LOUISE, pensive. Il va le tuer?
ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio a beau être devenu militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la première lame de France! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la mort...
LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... car c'est un duel à mort!... Ils l'ont dit! il faut que cela soit!... Oh! funeste et misérable existence que la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un espoir, une raison de lutter et de vivre...
ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange au ciel et un malheureux de moins sur la terre!... Mais... qu'est-ce que j'entends donc? les bleus font l'exercice à feu?
LOUISE, (écoutant.) Non, c'est autre chose... C'est un combat! (Elle court à la fenêtre.) Ceux qui nous gardaient s'éloignent, ils courent... On sonne l'alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées ici!
SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LA KORIGANE.
LA KORIGANE. Elle entre par la cuisine. N'ayez pas peur, c'est moi. Le marquis n'a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J'ai averti les chouans. Ils l'ont enlevé de force au bout de la rue: les bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne; mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir!
ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc que mon neveu soit exposé pour nous avoir reçues généreusement?
LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je ne veux pas, moi!
ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?
LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit les aimer et le diable comme il veut qu'on l'aime!
ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?
LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal, parce que les nuits je le vois en rêve, quand j'ai le mal dans l'esprit, et il me fait des reproches, il me menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me suis dit: «Tu ne mourras pas par ma faute; cette fois, j'empêcherai cela!»
LOUISE, (agitée.) Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l'a fait assassiner à la ferme du Mystère?
LA KORIGANE. C'est vrai.
LOUISE, (effrayée.) Avec quel sang-froid il m'a dit que ce malheureux s'était noyé dans la Loire en voulant nous poursuivre!
ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... Est-ce que les bleus reculent?... Pauvre Henri! s'il lui arrivait malheur! si Saint-Gueltas revenait nous prendre! Ah! tant pis! pour la première fois, je fais des voeux pour les sans-culottes, moi!
LOUISE, (à la Korigane.) Comment donc le marquis n'empêche-t-il pas...? il est donc sans autorité sur les chouans?
LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée et le veulent pour chef; mais ce n'est plus ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut et quand il veut!
LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer un rôle odieux! C'est impossible!... J'irai les trouver. Je leur dirai...
LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous ne savez pas seulement leur langue! Est-ce qu'ils vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils vous laisseront approcher?
LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...
LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu'une chose, vous cacher; mais je veux que vous me juriez d'abandonner Saint-Gueltas.
LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir retourner avec lui? il m'a juré, lui, que je ne retrouverais pas sa maîtresse au château; il se repent, j'en suis sûre, il m'aime encore...
LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières, il faut donc que je vous dise tout? (On entend une fusillade plus proche.)
ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà encore une fois, dans la bagarre! Fuyons!
LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repoussés défendent l'entrée du village; mais, moi, je n'ai plus le temps de rien ménager. Louise, regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la première femme de Saint-Gueltas et son fils!
LOUISE, (reculant d'effroi.) Toi?
ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton maître?
LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait besoin de leur mort, il la désirait, je m'en suis chargée. Il m'a maudite pour cela; mais il a profité de mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il ne vous aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, à ceux qui vous protégeaient; vous avez bien deviné cela, vous le lui avez dit, vous l'avez mortellement offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche, plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, mais il a besoin d'elle à présent, et vous le gênez... Eh bien, le jour où cet homme-là, qui est le démon, me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort que moi... Et, comme vous avez été bonne pour moi, comme vous m'avez montré de la confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée par son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois servi en vous tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie jamais! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre âme, car je le déteste et le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non, vrai! je ne peux pas!
LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je ne pouvais pas le croire!
LA KORIGANE, (avec dépit.) A cause que je suis laide? Eh bien, j'ai été sa maîtresse comme vous, car vous n'êtes pas sa femme!
LOUISE. Je ne suis pas...?
LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La femme, le fantôme que vous avez vu le jour du mariage, parée de votre voile et de votre couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée sur un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience l'a trouvée; il l'a emmenée dans une barque, il l'a cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la mort de son enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On attend les événements pour la faire reparaître, si Saint-Gueltas l'emporte sur Charette. Voilà toute la vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai faite... Me croirez-vous à présent?
LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu veux! J'ai horreur de la vie, j'ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-même! (La fusillade éclate plus près.)
ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise!
LOUISE, (égarée.) Qu'importe?
LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!
LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir ici! (A Roxane.) Partez!
LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!
LOUISE. Non!
LA KORIGANE, (se jetant à ses pieds.) Venez! maudissez-moi, crachez-moi au visage, mais laissez-moi vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal, buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amitié, comme je l'ai eue.
LOUISE, (exaltée.) Son amitié! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi qui en es digne, et qu'il me haïsse, l'infâme! C'est assez que son odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de justice, venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne à l'égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème sur la poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui se jouent des choses sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et de la vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me défendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari!
ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!
LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est Cadio que j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincère et pur qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de race, préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce bohémien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souillé d'un bandit de qualité!
ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!
LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts. Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai été trop punie;... mais le moment de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... Écoutez! la mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: «Vive la nation!...» C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et là-bas, ces hurlements féroces, c'est la horde sauvage des chouans qui me réclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets qu'elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne m'aura pas vivante!
SCÈNE XIV.--Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin. (La porte de la cuisine s'ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus s'élancent dans la chambre.)
HENRI. Ici, nous tiendrons encore.
MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est que nous n'avons pas de munitions!
JAVOTTE, (venant de la cuisine.) Si fait! là, dans ce trou, il y a encore des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout!
MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes.
CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec?
JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez tranquilles, ils ne viendront pas par la ruelle; c'est trop étroit, vous auriez trop beau jeu! Gardez le côté de la place; moi, je veillerai par ici.
HENRI, (entrant dans la salle.) Alors, vite ici une barricade! La porte de l'escalier est solide. Ajoutons-y les meubles! Femmes, passez dans l'autre chambre, vite!
LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! Courage, Cadio! (Lui donnant les pistolets.) Tiens! voilà des armes chargées, défends-moi, venge-moi!
CADIO, (éperdu.) Vous dites?...
ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons vous aider. Ah! Henri, mon pauvre enfant! c'est nous qui sommes cause...
MOTUS, (arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors.) Minute, l'espionne! on ne s'en va pas!
CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions forcés de la tuer.
MOTUS. Alors, filez, brimborion!
LA KORIGANE, (reculant.) Non! Je ne ferai rien contre Cadio! Laissez-moi ici! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percés d'un coeur à jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent le bahut et la table contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à rassembler les armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le bas de la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.)
MOTUS, (à Javotte, qui porte un sac.) Courage, la belle fille! Forte comme un garçon meunier!
HENRI, (à sa tante.) De grâce, emmenez Louise, allez dans l'autre chambre. Dès que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons, vous n'aurez rien à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...
ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que nous allons prier. (Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, qui revient bientôt et se tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s'est assise dans un coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement. Les préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne au dehors.)
HENRI, (à Cadio.) C'est étrange, l'ennemi aurait-il quitté la partie?.
CADIO, (qui regarde par le trou du contrevent.) Non, je vois là-bas les vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. Ils s'arrêtent, ils se consultent. Ils n'osent pas s'engager entre les feux de nos refuges. Il ne savent pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes seuls!
MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués, quand on aurait fait d'ici une si belle charge de cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les jarrets de nos pauvres bêtes!
CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous nous sommes trouvés séparés, comment ne se sont-ils pas repliés par ici? L'ordre était donné...
MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la tête, il aura mal entendu.
HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait perdu encore.
CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide.
HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête?
CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer.
LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni paix, ni trêve, ni affaires d'honneur en dehors de leurs intérêts.
CADIO. Qui donc les a avertis?
LA KORIGANE. C'est moi.
CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de mes braves soldats? Ah! maudite, je te reconnais là.
LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. Ils ne le voulaient pas; quand ils ont vu que vous étiez si peu...
HENRI, (qui regarde par le contrevent.) Un parlementaire, attendez! (Il le couche en joue.) Parlez d'où vous êtes, n'approchez pas.
UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas vous fait grâce.
HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!
LA VOIX. Il ne viendra pas.
CADIO. Il a peur?
LA VOIX. Il n'est pas le maître.
HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre. Retirez-vous!
LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez!
HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez au diable!
LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons!
CADIO. Non.
LA VOIX. Vous ne voulez pas?
MOTUS. Allez vous faire... (Un groupe de chouans cachés sous la halle de la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme à temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.)
MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître!
LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille, ton assassin, j'ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protégés par les sacs de farine, tirent par le contrevent, dont le haut est bientôt criblé par les balles.)
MOTUS, (à Henri.) Mon colonel, baisse-toi plus que ça. Voilà le bois de chêne percé en dentelle.
HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond; tiens, le plâtre et les lattes nous tombent sur la tête.--Louise, ôtez-vous, allez-vous-en.
LOUISE. Qui vous passera vos fusils?
LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio.
CADIO, (sans l'écouter.) Ah! les voilà qui montent sur le toit de la halle! Ils vont pouvoir ajuster!
MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les munitions ne manquent pas.
CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous de là, Henri! Ôte-toi, Motus! inutile de succomber tous trois à la fois. Chacun son tour, ça durera plus longtemps! Je commence. (Il se présente à la fenêtre, dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et tire.) En voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu six avant qu'ils aient rechargé, (Il continue, tous ses coups portent, les chouans hurlent de rage.)
MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi!
CADIO, (qui change toujours d'arme et qui tire toujours.( Non! pas toi! Je ne veux pas!
MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!
CADIO. Tu es fou!
HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien qu'ils viennent à la portée de nos sabres.
CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils vont nous donner l'assaut. Les voilà sur l'escalier!
HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (Ils tirent pendant que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent la fenêtre à coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade. Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.)
LOUISE, (au seuil de l'autre chambre.) Cadio! c'est trop de courage! De grâce...
CADIO, (qui tire toujours.) Vous m'avez dit de vous défendre et de vous venger! Je vous défends aujourd'hui, je vous vengerai demain.
LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous...
CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils se lassent!
HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que veulent-ils faire?
CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient donc que nous n'avons plus de balles?
HENRI. Laissons-les monter un peu.
MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent l'échelle... Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont envoyées. Tenez, chiens maudits, reprenez vos présens!
CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi, Motus, pousse! moi, je tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de côté l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle porte. Malédictions et rugissemens des chouans.) Les voilà qui se décident enfin à mettre le feu. Tant mieux! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur eux pour défendre leurs maisons.
MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te contredire, on pourrait bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les sabrer comme qui fauche.
HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver l'incendie. Sortons par la cuisine;... ces dames auront le temps de se faire reconnaître pendant qu'ils abattront la barricade.
LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez!
CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la maison et les sabrer par derrière. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici!
HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!
MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes supérieurs! (Ils se serrent tous trois la main précipitamment et vont à la cuisine.)
JAVOTTE, (prenant une broche.) Ils sont quelques-uns dans la ruelle: je vais vous aider!
LOUISE, (à la Korigane.) Je veux mourir avec eux! Toi, lave-toi de tes péchés, sauve ma tante, parle à ces furieux.
LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous et de Cadio! (Allant à la fenêtre. Parlant breton.) Les bleus! les cavaliers bleus! Là-bas, voyez, ils reviennent! Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que des femmes prisonnières! (Les chouans reculent, hésitants et agités.)
CADIO, (qui était déjà au fond de la cuisine, revenant.) Qu'est-ce qu'elle dit? Nos cavaliers reviennent?
HENRI, (revenant aussi.) Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes!
LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous; moi, je reste.
CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent, je les vois!
MOTUS, (regardant aussi.) Les voilà! Ils sont encore au moins cent, mais dispersés!
LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous êtes perdus! fuyez donc! vous avez le temps. Les chouans vont à leur rencontre, ils s'éloignent...
MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement..., ça donnerait du coeur et de l'ensemble aux camarades.
HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (Motus saute sur la fenêtre et sonne le ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et ajuste Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant lui, recule et tombe.)
MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!
CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève ta fanfare, tu ne risques plus rien! (Louise et Henri ont couru à Cadio, qui se relève sur ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle étanche le sang de son front avec son mouchoir.)
LOUISE, (éperdue.) Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va mourir?
CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où me voilà!
JAVOTTE, (lavant la blessure.) Je crois que ça n'est rien; la balle a ricoché.
MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.
CADIO, (serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa coiffure militaire.) Non, c'est le moment de sortir et de sabrer.
MOTUS, (qui a achevé sa fanfare.) Fais excuse, mon capitaine. Les chouans sont refoulés... ils reviennent sur la place... Ah! nos braves cavaliers, comme ils y vont! Tirons encore sur les chouans!
HENRI, (qui a saisi un fusil.) Oui! Nous leur ferons d'ici plus de mal que de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivés en chargeant sur la place, sabrent et écrasent les chouans, qui fuient en désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientôt en voyant le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont défait la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un hourra de leurs cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et égorgent les hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui approchent de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais, séparés par la mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir avancer. La petite troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat corps à corps avec furie. Tout à coup, le canon retentit à quelque distance. Le premier coup est à peine entendu au milieu des clameurs de la lutte. Au second, un instant de profond silence.)
LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! Vive le roi!
LES BLEUS, Henri en tête. C'est le général Hoche! Vive la République! (Une troupe de paysans sans armes et revenant du marché avec des femmes, des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en criant: Les bleus! c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres! Leurs boeufs et leurs charrettes achèvent de mettre la confusion et d'écraser les blessés et les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers de volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en fuyant et en criant en breton: Sauve qui peut!... Les cavaliers et leurs chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur l'escalier.)
REBEC, (reparaissant sans qu'on sache d'où il sort.) Victoire!
JAVOTTE. C'est pas tout ça, on est vainqueur, mais y a du mal! Courons aux blessés!
ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains! Où vas-tu, Louise?
LOUISE. Leur chirurgien n'a pas été tué, je le vois là-bas... Je cours me mettre à sa disposition.
REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l'ambulance! Javotte, ma mie...
JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes caché quand je me battais, vous n'êtes pas un homme!
SCÈNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (Pendant qu'on apporte et soigne les blessés, une chaise de poste percée de balles arrive au galop sur la place, avec une escorte de gendarmes volontaires dont quelques-uns sont blessés.--Marie s'élance sur l'escalier. Louise se jette dans ses bras.)
Louise. Ah! mon amie, mon ange! (Elle sanglote. Roxane embrasse Marie en pleurant aussi.)
MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence m'a conduite. Nous avons rencontré les chouans, nous avons traversé leurs balles. Heureusement, ils n'en avaient presque plus. Ils fuient en désordre. Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu'île. Nous voilà pour aujourd'hui en sûreté; mais, mon Dieu, comme on s'est battu ici! Où peut être Henri?
LOUISE, (lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et Motus.) Regarde!
HENRI, (saute de son cheval et court baiser les mains de Marie.) Comme toujours, vous êtes l'envoyée du ciel! Serrez la main du capitaine Cadio, et remontez en voiture avec vos amies. Regagnez Auray avant la nuit. Louise ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous dira pourquoi!