QUATRIÈME PARTIE

Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté de la Loire [4].--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair de lune.--Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d'une croix de pierre, joue de la cornemuse.

[Note 4: ][ (retour) ] Ce peut être aux environs de Savenay.

SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.

Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'était comme une prière, et ça m'a contenté le coeur. «Grand Dieu du ciel et de la terre, tu m'as parlé dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement pas. Ah! que tu m'as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à présent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au pouvoir du mal.»--Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en état de grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai entendu armer le fusil pour me tuer.--Drôle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas à dire. (Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. J'ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? Je ne sais plus. La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce que ça me fait? Je l'ai passée; les Vendéens l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas! Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai tourné face à l'Océan. Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas qu'on soit mal par ici, c'est tout désert. Le pays me plaît; il paraît bien tranquille... (on entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien! C'est quelque braconnier! Où donc trouver un coin du monde où on n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant bien que je le retrouve, car voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je pourrai continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça m'ennuie quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres?

UNE VOIX, (derrière la butte.) Cadio! Oh! Cadio!

CADIO, (effrayé.) Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi qu'on cherche?

LA VOIX, (plus près.) Hé! Cadio! es-tu par là?

CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.

SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon.

LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu l'air de ton biniou. Il n'y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que ça!

CADIO, (incertain et méfiant.) Je ne te connais pas, petit; qu'est-ce que tu me veux?

LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?

CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est toi? Ta figure me paraît toute changée, et ta voix aussi.

LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça?

CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus rauque; mais tu as donc quitté les brigands?

LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins?

CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein coeur, tu le sais bien!

LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à cause de la demoiselle?

CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la demoiselle?

LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio!

CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux, moi? Je ne le serai jamais.

LA KORIGANE. Pourquoi?

CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre chose. Je ne peux rien être, et j'aime autant ça.

LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es fou!

CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien qu'il n'y a que moi de sage sur la terre.

LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça?

CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à réclamer et rien à défendre, par conséquent aucun mal à faire à personne.

LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre!

CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de place pour ça. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, la demoiselle?

LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et mal habillée, et pauvre, et misérable!

CADIO. Et l'armée qu'elle suivait?

LA KORIGANE. Elle la suit toujours.

CADIO. Et Saint-Gueltas?

LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a retenu, pour son malheur et celui de tout le monde.

CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin Henri.

LA KORIGANE. Un bleu enragé?

CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et rendu ma musique!

LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant tout.

CADIO. Puisque je n'ai que ça.

LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si tu avais voulu mon coeur et ma vie...

CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise. Toute petite, tu écorchais les bêtes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t'ai vue au camp du roi! tu étais plus méchante que les plus méchants!

LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu nous as quittés, et depuis que le marquis est fou de la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme ça? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma blouse, et c'est moi qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrière les buissons. Et, quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos hommes: «Tuez tout!» Et, quand on massacre, c'est moi qui chante! Et, quand on en a oublié, c'est moi qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez! saignez encore, le compte n'y est pas!»

CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu! passe ton chemin!

LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je suis capable de m'en aller avec toi.

CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!

LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes?

CADIO. Non, je te plains.

LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons, Cadio, je pourrais peut-être t'aimer encore. Tu n'es ni beau ni brave;... mais ta musique,--et puis l'habitude que j'avais de te suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais...

CADIO. Ça ne te changeait pas.

LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. Quand j'ai senti parler mon coeur, si tu avais eu l'esprit de le comprendre, je ne serais pas où j'en suis.

CADIO. Où en es-tu donc?

LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne me regarderait pas, si j'étais peureuse et pitoyable. C'est quelqu'un qui n'aime que le courage, et c'est pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis méchante. Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il me commandait le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j'avais trois âmes, je les lui donnerais.

CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le quittes?

LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais je suis avec lui encore.

CADIO, (effrayé et près de fuir.) Il est donc par ici?

LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de repos à sa troupe. Ça ne sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est là-bas, derrière la colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. Où vas-tu?

CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.

LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, et tu te sauves? Eh bien, tu resteras, ça me venge... et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis!

CADIO. Mais non!

LA KORIGANE, (prenant un de ses pistolets.) Mais si! Ne bouge pas, ou je te brûle la cervelle! (Cadio se débat et s'échappe.)

SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce qu'il y a donc?

LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres avec qui je plaisantais.

SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, ça trouve toujours le temps de penser à ça!

LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître.

SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs? Tu étais avec eux?

LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays est tout défoncé.

SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne?

LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est épeuré à c't'heure.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez à le chasser, et il ne s'agit pas de ça.

LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois qu'on le mangerait tout cru.

SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare. Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça, rejoins-les; cours!

LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.

SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la droite; l'armée arrive.

LA KORIGANE. L'armée?

SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu?

LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée! Si vous en ôtiez les blessés, les vieux, les femmes et les marmots... C'est avec ça que vous voulez prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos terres, où personne n'oserait vous attaquer.

SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu donnes des conseils? Va au diable! Je te chasse.

LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je me fais tuer cette nuit.

SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!

LA KORIGANE. Un mot de tendresse!

SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté ou de l'autre, que je ne te voie plus!

LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (A part.) Je me vengerai sur les Sauvières. (Elle sort.)

SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai bientôt plus personne... Mais qu'est-ce que c'est que ça? (Une calèche toute crottée et toute déchirée s'engage dans le chemin creux.--Un paysan la conduit en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au moyeu dans une ornière; un des chevaux s'abat. L'homme jure, des cris de femme partent de la voiture.)

SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, un Postillon.

SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! (Au postillon.) Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles, qui allez en calèche dans de pareils chemins; descendez, et que le diable vous emporte!

ROXANE, (dans la calèche.) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux descendre.

LA TESSONNIÈRE, (dans la calèche.) Ouvrez la portière, ouvrez!

LE POSTILLON, (relevant son cheval.) Ouvrez vous-mêmes, mille noms de nom d'un tonnerre!

SAINT-GUELTAS, (faisant descendre Roxane et la Tessonnière.) Allons donc! et flanquez-nous la paix. Silence! (Roxane est dans un costume impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, robe de soie en lambeaux, cape de paysanne. La Tessonnière a un chapeau de femme, une couverture liée autour du corps avec des cordes et des rubans fanés; des pantoufles dans des sabots.)

ROXANE, (que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la voiture.) Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! Ah ciel! pardon! c'est vous, cher marquis? Dieu nous vient en aide! mais vous m'avez fait bien mal...

SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvières. Il fallait aller à Guérande, au lieu de vous obstiner à suivre une armée en déroute! Pourquoi diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la marche avec les autres personnes gênantes?

LA TESSONNIÈRE, (bas, à Roxane.) Gênantes n'est pas poli!

ROXANE, (à Saint-Gueltas.) Vous nous faites des reproches!... Les bleus étaient derrière nous, la peur nous a saisis; j'ai donné deux louis à cet homme pour qu'il prît la tête. Il prétendait connaître la traverse... Enfin nous voilà!

SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne derrière vous. N'êtes-vous pas encore habituée aux paniques des traînards depuis un mois que ça dure? Et croyez-vous n'avoir personne en face?

ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains plus rien. Je m'attache à vous, je ne vous quitte pas!

SAINT-GUELTAS, (haussant les épaules.) Comptez là-dessus! Vous avez fait la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dételle tes chevaux, toi! flanque-moi cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça!

ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter dans les genêts aussi?

SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous semble. L'avant-garde va vous bousculer tout à l'heure.

ROXANE. Vous nous quittez?

SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes gens à l'assaut d'une ville, c'est un peu plus pressé que de bavarder avec vous! (Il s'en va par où il est venu.)

ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois si galant, si aimable, je ne le reconnais plus depuis quelques jours.

LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère amie, ça va très-mal!

ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.

LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le commencement.

ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!

LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de misères dont vous n'avez pas l'idée.

ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons porter. Quand on est fait comme nous voilà!... non, nous ne pouvons pas être plus malheureux!

LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous avons, vous et moi, toujours trouvé quelque gîte, et nous allons, je pense, coucher en pleins champs.

ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est une saleté horrible!

LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, les bourgeois! au lieu d'insulter le pays, venez donc un peu m'aider à verser la calèche. Je ne peux pas tout seul!

ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous garantira du froid, s'il nous faut attendre ici que la ville soit prise?

LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à l'heure à vous sauver, quand on chargera l'ennemi. Allons, vous, le vieux! un coup de main!

LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami!

LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq cents diables le berlingot! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les châssis de la calèche.)

ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier asile! Empêchez-le donc, la Tessonnière!

LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est furieux!

LE PAYSAN, (cassant toujours.) Damnée guimbarde, va! Pas possible de l'ôter de là! Ah! v'là du renfort!

SCÈNE V.--Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre Vendéens, maigres, déchirés, barbus, hâves.

MACHEBALLE, (au postillon.) T'es-t-encore là, feignant? Laisse ça, et cours aux canons; y en a un d'embourbé. Dépêche, ou gare à toi!

LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (Il remonte à cheval et part au trot.)

ROXANE, (à la Tessonnière.) C'est cet affreux Mâcheballe, si grossier! Ne lui parlons pas, venez!

LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes dans les près!

ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand Dieu! on parlait de ça jadis, quand on chantait des bergeries: Colin sur la fougère... Et à présent!... (Ils s'éloignent.)

MACHEBALLE, (qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils la renversent sur la berge du chemin.) Boutez-moi ça le ventre en l'air, et cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s'en servent pas pour fuir la bataille. Ah! si je repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon, c'est bien, mes gars! A présent égaillez-vous [5]. Je vas tenir conseil un moment avec les autres chefs.

[Note 5: ][ (retour) ] C'était le mot technique: dispersez-vous.

UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le temps à se demander ce qu'on veut faire.

UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs qui n'y connaissent rien, et qui ne peuvent pas s'accorder.

UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut quarante.

L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu'on n'en peut faire. On est sur les dents!

MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu! faut pas parler de ça. Faut aller de l'avant. Là-bas, on se reposera dans la ville.

L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les bleus sont partout à c't'heure, et y a plus de villes sans défense!

UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières, qui veut la discipline et la mode de se battre à découvert. C'est des histoires de l'ancien temps. On ne veut plus de ça, nous autres!

MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général! Fallait pas!

UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé! Il n'en faudrait qu'un.

MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai?

L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef!

MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez partir les nobles: ils en crèvent d'envie!

LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est tous des trahisseurs.

UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera du plomb dans le dos. Ça les fera filer plus vite.

MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas; mais la belle Louise lui a mis la tête à l'envers depuis un bout de temps.

UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin de femmes à la guerre. C'est des bêtises, tout ça!

MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, et faites bonne garde.

LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et s'éloignent.)

SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON, SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD.

MACHEBALLE, (à Raboisson et au chevalier.) Me v'là, arrêtez-vous! c'est ici qu'on se consulte.

LE CHEVALIER, (sans lui répondre, à Saint-Gueltas.) Est-ce ici réellement? Nous ne sommes pas en nombre, et, s'il nous faut attendre les autres chefs, nous allons perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de nuit sous les murs de la ville.

SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.

LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. Écoutez! Vous n'entendez pas de bruit?

MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée. Les oreilles vous cornent!

LE COMTE. Plaît-il?

RABOISSON, (bas.) Ne répondez pas à ce manant.

SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!... (Entrent deux Vendéens.) Eh bien?

UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à la ville. Elle n'est pas gardée et ne se méfie pas; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le faubourg.

SAINT-GUELTAS. En avant, alors!

RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se lancer sans avoir pu se réunir.

SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, ce sera comme sur la route du Mans. N'espérons plus rien que de nous-mêmes.

LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons donc!

LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir dissipé toutes nos illusions. Ayons l'audace du désespoir.

SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte.

LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai plus que cent vingt hommes, de neufs cents que je commandais encore hier?

MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent! c'est la honte de l'armée!

LE COMTE, (méprisant.) Vous dites?

SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est pas le moment.

MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.

SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que nous ne soyons pas surpris et attaqués en flanc. Là est le grand danger. Ne l'oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste!

MACHEBALLE. On restera, marchez!

SAINT-GUELTAS, (aux autres.) Je gagne la tête. J'enlève le faubourg. Suivez-moi de près avec vos hommes.

LE COMTE. Les voici, avec Stock.

UN GROUPE, (qui traverse en fuyant.) Les bleus, les bleus!... Nous sommes coupés!...

LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!

STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...

UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce à ceux qui se rendent. Nous allons à Nantes!

D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes!

LE COMTE, (leur barrant le chemin.) Malheureux! vous allez à la mort!

QUELQUES FUYARDS, (le repoussant et passant outre.) Tant pis! finir comme ça ou autrement...

SAINT-GUELTAS, (saisissant deux hommes.) Lâches! je vous brûle la cervelle, si vous ne vous arrêtez pas!

SAPIENCE, (paraissant au pied de la croix.) Mes frères, mes enfants, au nom du Dieu des armées, je vous promets la victoire!

UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal prié, toi! Laisse-nous tranquilles!

TOUS. A Nantes! à Nantes! (Ils fuient.)

SAINT-GUELTAS, (essoufflé d'avoir lutté corps à corps en vain avec les fuyards.) Bah! c'est encore une panique, j'en suis sûr! Messieurs, retournez sur vos pas, et empêchez que ça ne gagne plus avant. Moi, j'ai encore des gens sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi.

LA KORIGANE, (accourant.) Mon maître, tes gars se sauvent aussi avec leurs officiers!

SAINT-GUELTAS. De quel côté?

LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme des fous, croyant lui tourner le dos.

SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront malgré eux. Je les rejoins. (Au chevalier.) Courez dire aux autres que la ville est prise! (Il s'éloigne rapidement.)

LE CHEVALIER, (le suivant.) Au diable les autres! je vous suis!

LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux! (Elle part.)

MACHEBALLE, (au comte et à Raboisson.) Allons, mordieu! retournez, vous autres! empêchez la déroute!

LE COMTE, (hautain.) Nous savons ce que nous avons à faire. (Il s'en va du côté de l'armée vendéenne.)

MACHEBALLE, (à Stock.) Et vous, qu'est-ce que vous faites-là? Allez à votre détachement.

STOCK. Mon détachement? Le voilà! c'est moi.

MACHEBALLE. Parti?

RABOISSON, (à Stock.) Comme le mien, depuis le coucher du soleil.

MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh bien, alors...

RABOISSON, (à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe.) C'est assez se démener pour rien. Nos malheureux hommes sont ivres de terreur, de faim, de fatigue et de désespoir. Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout comme des héros, tantôt comme des saints, tantôt comme des diables...

STOCK. Ou comme des Suisses! oui!

RABOISSON. Ils sont à bout d'énergie. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des spectres. Je suis à bout de courage et de volonté, moi, pour les menacer, les injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni prêcher, M. Sapience lui-même y perd son latin: mais je sais me faire tuer, je ne sais que ça! allons avec Saint-Gueltas tenter le dernier effort.

STOCK. Allons!

MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voilà des nouvelles! (A Tirefeuille, qui arrive en se traînant.) C'est toi, mon garçon? Qu'est-ce qui est arrivé là-bas?

TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un seul, qui portait un ordre ou faisait une reconnaissance, je ne sais pas! Je crois que c'est un officier. On a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur l'homme, on l'a bouclé, on te l'amène. Nos gars ont coupé à travers champs, ils vont sur la ville.

MACHEBALLE. C'est bon, ça; mais les canons, comment qu'ils passeront les haies?

TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux méchants canons!...

MACHEBALLE. Deux? et les autres?

TIREFEUILLE. On les a laissés en route. Jeannette s'est embourbée jusqu'à la gueule.

MACHEBALLE. Jeannette? notre grand canon du bon Dieu, notre relique, le porte-bonheur de l'armée? Pas possible! tout est perdu, si on sait ça dans les rangs! Messieurs, sauvez les canons, sauvez Jeannette! c'est le plus pressé,

RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui n'ont peut-être pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons Jeannette! (Ils partent.)

MACHEBALLE, (à Tirefeuille.) Eh bien, ce prisonnier, où ce qu'il est?

TIREFEUILLE. Je voulais l'expédier, les autres ont pas voulu.

MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise où sont les bleus.

TIREFEUILLE. Tâchez! Moi, j'ai pas de patience.

MACHEBALLE. Où vas-tu? Faut m'aider à le confesser.

TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.

MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra.

TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher vif, faut que je dorme!

MACHEBALLE. Tu le prends comme ça? veux-tu que je t'envoie dormir dans l'autre monde?

TIREFEUILLE. Oh! à c't'heure, chacun le prend comme il peut. Faut que je dorme ou que je crève. (Il se jette sur la bruyère.)

MACHEBALLE. Personne n'obéit plus. Ça ne peut pas aller plus mal. Ah! le v'là, ce prisonnier.

SCÈNE VII.--MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi; HENRI, lié et désarmé, amené par cinq ou six Vendéens.

MACHEBALLE. Ses papiers, vite?

UN VENDÉEN. On l'a fouillé, il n'avait rien!

MACHEBALLE. Son habit, ôtez-lui son habit! Y a de l'or ou des papiers cousus dans la doublure.

HENRI. Comment me l'ôterez-vous sans me délier les mains?

MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux épaules!

UN VENDÉEN. Non, non, coupez pas! C'est moi qu'ai pris l'homme, l'habit est à moi.

UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager.

LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui ai mis la main dessus.

MACHEBALLE, (à Henri, pendant qu'ils se querellent sans ôter l'habit.) Qui es-tu?

HENRI. Vous voyez mon uniforme.

MACHEBALLE. Ton nom?

HENRI. Vous ne le saurez pas.

MACHEBALLE. Où allais-tu?

HENRI. Je ne compte pas vous le dire.

MACHEBALLE, (aux Vendéens.) Montez-le sur la butte. (A Henri que l'on attache à la croix.) On va te fusiller là.

HENRI. Je m'y attends bien.

MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et les poings.

HENRI. Vous n'en aurez peut-être pas le temps!

MACHEBALLE. V'là une parole malheureuse pour ta peau! Les bleus te suivent?

HENRI. Ils sont derrière moi.

LES VENDÉENS. Les bleus arrivent? Égaillons-nous!

MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-là!

UN VENDÉEN. Tue toi-même; on n'a pas le temps. (Ils se sauvent.)

MACHEBALLE, (à Henri.) Alors, toi, à moins que tu ne parles vite... Voyons! veux-tu sauver ta chienne de vie?

HENRI. Non!

MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (Il a armé son pistolet et lève le bras pour tuer Henri à bout portant.--Un coup de feu part de derrière la calèche et lui casse le bras.) Ah! malheur!... (Il tourne sur lui-même, éperdu. Un second coup de feu part; il pousse un hurlement et va rouler près de la calèche, d'où Cadio s'est relevé, le fusil de Tirefeuille encore fumant à la main.--Tirefeuille, qui dort à deux pas de là, s'est redressé au bruit.)

TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on achève. (Il retombe endormi.)

HENRI, (soufflant à travers la fumée de la poudre qui l'enveloppe.) Bien visé! A moi, l'ami! délie-moi, et nous allons travailler tous les deux.

CADIO, (fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber lui-même.) J'ai tué, moi, moi! j'ai tué un homme!

HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix!

CADIO, (égaré,) montant vers lui. Qui m'appelle? Où est-ce que je suis?

HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles Cadio!

CADIO, (essayant de le délier.) Je vous avais reconnu aussi... Ah! voyez, voyez ce que j'ai fait pour vous! J'ai tué!

HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête homme... Mais coupe donc ces cordes! as-tu un couteau?

CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il est mort, lui?

HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi les mains, les mains d'abord!

CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous!

HENRI, (l'embrassant.) Merci, mon garçon. Par où fuir?

CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (Il voit Tirefeuille endormi.) Ah! tenez! un autre là! mort aussi! J'en ai donc tué deux?

HENRI, (regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de Mâcheballe qu'il ramasse.) Non, c'est un homme mort de fatigue ou de faim. Ils en laissent comme ça partout. Allons, reprends son fusil, charge-le.

CADIO. Je ne sais pas.

HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne va pas faire bon ici pour toi tout à l'heure

CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai donné la mort!

HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu as vaincu la peur pour payer la dette de l'amitié. Tu n'es plus un idiot et un fou, tu es un homme à présent!

CADIO. Un homme, moi? l'amitié... vous dites?--et vous m'avez embrassé, vous! C'est la première fois qu'on a embrassé Cadio!...

HENRI. Allons, allons, viens-tu?

CADIO. Avec les bleus? contre les blancs?

HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma pauvre cousine doit être là avec les autres femmes: il faut tâcher de la sauver. Tu peux faire encore une bonne action. Viens!

CADIO. Allons! qui sait? (Ils s'éloignent.)

TIREFEUILLE, (s'éveillant.) J'ai froid! Ah! chien de sort! ne pouvoir pas dormir une heure! V'là le jour, pas moins! Est-ce qu'ils prennent la ville? Je n'entends rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc volé? Ah! les jambes! les pieds! ça n'est plus qu'une plaie.--Un cavalier? Blanc ou bleu, il me faut son cheval et je l'aurai!

SCÈNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un petit cheval couvert de sueur.

TIREFEUILLE, (le couteau à la main.) Descendez, ou je vous saigne!

LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grâce? Est-ce que tu ne me reconnais pas, malheureux?

TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'où sortez-vous?

LOUISE. D'une mêlée effroyable, la déroute du centre. Je cherche, je cours... Où est Saint-Gueltas?

TIREFEUILLE. Par ici ou par là; pas loin, bien sûr.

LOUISE. Eh bien, je vais par là; toi, va par ici, et, si tu le rencontres...

TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus faire un pas.

LOUISE, (sautant à terre.) Prends mon cheval, j'ai encore la force de courir.

TIREFEUILLE, (sur le cheval, partant.) Merci, ma bonne demoiselle!

LOUISE. Attends donc! écoute! tu diras au marquis...

TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez après moi si vous pouvez! (Il fuit.)

LOUISE. Oh! le lâche! il me vole mon cheval!

SCÈNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS.

SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous?

LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!

SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du renfort pour l'attaquer.

LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière nous!

SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?...

LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous voyez pointer ce grand chêne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les meilleurs; il veut tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la gauche.

SAINT-GUELTAS, (qui a monté en courant sur la butte.) Je le vois! Votre père va se faire prendre entre deux feux avec une poignée d'hommes... C'est impossible! Qu'il vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui le soutiendra.

LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en plaine.

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, tentons ici l'impossible! Voici le reste de mon armée; ne la regardez pas, Louise, vous seriez épouvantée du petit nombre... (On voit approcher le chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de Vendéens.) Moi, je n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un enfant intrépide!

LE CHEVALIER, (à ceux qui le suivent.) Courage, courage! voilà Saint-Gueltas!

LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore perdu.

SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidèles! Rien n'est jamais perdu pour les braves; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que nous exterminerons l'ennemi en détail.

UN VENDÉEN. Mâcheballe y est?

UN AUTRE, (qui rôde autour de la calèche.) Mâcheballe? Il est là, mort!

UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!

UN AUTRE. Et Jeannette?

UN AUTRE. Prise!

UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c'est-à-dire vos femmes et vos enfants, à l'ennemi?

D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas!

TOUS. Non!

UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si ça peut servir à quelque chose.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?

TOUS. Oui, oui!

SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez encore des cartouches?

UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.

UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une.

UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.

SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes?

UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne revient pas! Mes amis, voilà un calvaire. Recommandons nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos manquements les uns aux autres en guise d'extrême onction! (Ils s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.)

SAINT-GUELTAS, (à Louise.) Laissons-les prier, ils se battront mieux après!

LOUISE. Prions avec eux!

SAINT-GUELTAS, (bas, la retenant.) Louise, accordez-moi aussi le viatique de l'amour...

LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l'admiration!

SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre de ce passé qui t'épouvante? Dis un seul mot...

LOUISE. Sauvez mon père!

SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un baiser à mon cadavre?

LOUISE. Oui, je le promets.

SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions à ce désastre...

LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.

SAINT-GUELTAS, (enthousiaste.) Alors, en avant! Je vais à ce combat comme à une fête!--Êtes-vous prêts, les amis?

LES VENDÉENS, (qui se sont tous embrassés à la ronde, autour de la croix.) Oui, notre maître.

SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves! C'est une sainte à qui Dieu confère le don des miracles!

LOUISE, (à Saint-Gueltas.) Un serment en échange du mien. Tuez-moi plutôt que de me laisser tomber entre les mains des bleus!

SAINT-GUELTAS. Je le jure! (Ils partent pour le Grand-Chêne.)

SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, SAINT-GUELTAS, RABOISSON.

LA KORIGANE, (qui sort des buissons.) Alors, elle va au milieu de la bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne le croyais pas... Va-t-elle se battre? est-ce elle qui mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah! maudite! tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et, à présent, tu me voles ma mort, que je voulais lui donner!

ROXANE, (arrivant avec la Tessonnière.) Par ici, tenez! un de nos petits Vendéens; il va nous dire où nous sommes.

LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire et notre pauvre calèche brisée!

ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure que nous marchons pour nous retrouver au même endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non, rien! Mais nous sommes ensorcelés! (A la Korigane.) Petit! petit!

LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!

ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sûr, dans quelque maison... (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise? Réponds donc! (A la Tessonnière.) C'est quelque Breton des côtes; il ne comprend pas.

LA TESSONNIÈRE, (bas.) Non, c'est la Korigane; elle s'habille en homme, à présent; c'est l'héroïne sanglante, la maîtresse de Saint-Gueltas!

ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées d'un vieux libertin!

LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!...

ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu vas nous conduire et nous protéger!

LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos pareilles!

ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi, ta maîtresse, qui te gâtais!...

LA KORIGANE, (farouche.) Je n'ai plus ni maîtresse ni maître; je ne sers plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de l'eau. C'est vous autres qui avez tout gâté, tout perdu avec vos bêtises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux louis pour me sauver la vie?» Il paraît qu'elle ne vaut pas cher, votre vie de fainéantes!

ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?

LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, je le méprise. Tout le monde le maudit, allez! C'est avec ça que vous trouvez partout vos aises quand il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou vos amants qui la retiennent pour vous, et nos blessés, à nous, crèvent dans les fossés comme des chiens. S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un mot de consolation du prêtre, c'est pour vous autres; un bon regard des chefs, c'est encore pour vous, et, si à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour, c'est vous autres qui en avez l'honneur!

ROXANE, (bas, à la Tessonnière.) Cette furie est jalouse de moi parce que le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, mon cher! Elle est capable de nous égorger!

LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez! oui! Courons, courons!

ROXANE, (courant.) Eh bien, vous vous arrêtez?

LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai un rhume! (Ils fuient.)

LA KORIGANE, (qui a monté sur la butte.) Ils se battent déjà? Ils n'ont donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai peur! Non, il ne peut pas mourir, lui! j'ai cousu, sans qu'il le sache, une relique dans la doublure de sa veste! (Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.) Mon maître couvert de sang!...

SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux me battre encore! (Il s'évanouit.)

LA KORIGANE, (aux Vendéens.) Courez, courez! suivez-moi, je connais le pays; je le cacherai... (A elle-même avec exaltation.) J'aurai sa dernière parole au moins!... J'aurai sa mort, moi! (Ils fuient, emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D'autres fuyards passent, entraînant Raboisson malgré lui.)

RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous! (Les Vendéens jettent leurs fusils et l'entraînent.)

SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats républicains.

HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop près; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le sabre en main. (Se parlant à lui-même en descendant de cheval.) Pauvres malheureux! il y avait là des gens de coeur!

MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le bois du Grand-Chêne. Ils sont capables de s'y tenir cachés comme des lièvres et de nous échapper.

HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d'épines? Attendons-les, grenadiers. (A Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh bien, est-ce là qu'ils sont? mon oncle... Louise?...

CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai parlé à un blessé qui les a tous vus passer.

HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (Il se touche le bras.)

MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé?

HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du même bras! J'ai donné mon mouchoir à un cavalier qui avait la tête fendue. En as-tu un, toi?

MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne connais pas ça.

CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une poignée d'herbe mâchée; ça arrête le sang. (Il panse Henri adroitement.)

HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien que tu n'as plus peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes les amis.

CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne passe pas comme ça!

HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel.

SCÈNE XII.--Les Mêmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d'un détachement.

LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte! sonnez le ralliement. (Motus sonne le ralliement.)

CADIO, (quand il a fini.) Voilà qui est beau! Je voudrais connaître cet instrument-là!

MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; mais ça n'est pas dans un jour qu'on peut en détacher comme ça. Et d'abord, vois-tu, il faut avoir les cheveux en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler dans la peau de vache.

LE COLONEL, (qui a donné des ordres à des officiers.) C'est entendu, cinq minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper la retraite aux vaincus. (Bas, à Henri.) Donnons-leur le temps de fuir. Quand il s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent plus rien.

HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la Vendée. Tout a fui devant nous, et derrière nous rien n'est épargne. Le général l'a juré, et vous savez qu'il tient parole.

LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper; mais Louise?

HENRI. Un autre que moi la protége.

SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LE COMTE DE SAUVIÈRES, amené par des Fantassins.

HENRI, (bas.) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui, mon colonel!

LE COLONEL, (aux fantassins.) Laissez ce malheureux.

UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la main. Il ne s'est pas rendu.

LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le respirer. (Les fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt épuisé.) Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez pas les agonisants?

LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (Ils s'éloignent et vont se joindre aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et de boue.)

LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et celle de la guerre! (Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le soutient dans ses bras.) Qui donc est là?

HENRI. Moi, ne me maudissez pas!

LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai cru faire le mien. J'ai hâté l'agonie de mon parti... Je le savais; on réclamait mon sang... je l'ai donné. La France ne veut plus de nous. Que sera l'avenir? Henri, où est ma fille?

HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas.

LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime.

HENRI. Je le sais.

LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est un héros... oui, mais...--avant qu'ils passent en Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les verras pas...

HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?

LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne sais rien... rien... Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout est perdu!... perdu... Vive le roi! (Il expire. Coups de fusil très-près.)

UN FACTIONNAIRE, (sur la butte.) Un engagement par là!

LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage! à ton poste!

HENRI, à Cadio, (tout en montant à cheval.) Garde ce pauvre corps. Je viendrai le chercher. (Tous partent, excepté Cadio.)

SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE.

CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché contre moi, dans ton château, et, à présent... c'est ma faute si tu es là couché... Ah! la quenouille! Je ne savais pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles sèches, je n'ai pas d'autre linceul à lui donner. (Au moment de lui couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de même, ce vieux homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille! Ils sont peut-être heureux, les morts! (Louise accourt éperdue.) La demoiselle? Cachons-lui... (Il couvre entièrement de feuilles le corps de M. de Sauvières.)

LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, c'est toi! où est mon père?

CADIO. Il est parti.

LOUISE. Sauvé?

CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais...

LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment de confusion, j'ai été renversée, on a marché sur moi, je ne l'ai pas senti, je me suis levée, mais j'ai perdu de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où sont-ils? Dis.

CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne voulez pas aller du côté de votre cousin? Vous feriez mieux...

LOUISE. Henri est là?

CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grâce...

LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux pas de grâce. Je veux rejoindre mon père... Cadio, je le veux...

CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!

LOUISE. C'est mon devoir.

CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (A part.) Je ne veux pas la laisser ici, il faut la sauver! (Ils s'éloignent.)