DCCXIX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 9 janvier 1870.
J'ai eu tant d'épreuves à corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait cela pour me consoler, de ton départ, troubadour de mon coeur.
On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau et bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il n'est pas arrivé à son heure apparemment; ou plutôt, il y est trop bien arrivé: il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits; il a froissé la plaie vive; on s'y est trop reconnu.
Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se fâcher de la vérité: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle préférait Salammbo à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des autres:
«Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo, au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'était pas.—Il n'a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poète ou réaliste; et, comme il est l'un et l'autre, ça le gêne.—Il faut qu'il se débrouille dans ses rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois.—Il n'est pas à la taille du public, qui veut manger par petites bouchées, et que les gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui, quand même, quand il aura compris.—Il ira même assez vite, si l'auteur descend à vouloir être bien compris.—Pour cela, il faudra peut-être demander quelques concessions à la paresse de son intelligence.—Il y a à réfléchir avant d'oser donner ce conseil.»
Voilà le résumé de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que l'Éducation sentimentale les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas reconnus, eux qui n'ont pas encore vécu; mais ils ont des illusions, et disent: «Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique, veut-il nous décourager de vivre?—C'est mal raisonné, ce qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-être en tenir compte.
Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle appelle Polichinelle son petit, et ne veut pas dîner s'il n'est vis-à-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.
J'ai reçu hier, après ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton, qui croit qu'on ne jouera l'Affranchi que du 18 au 20. Attends-moi, puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour aller à Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher nid pour aller faire mon triste état; mais l'effort est moindre quand j'espère te trouver à Paris.
Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichée.