SCÈNE PREMIÈRE

LOUISE, ANNA.

ANNA, (debout, agitée.)

Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir.

LOUISE, (assise, brodant, calme.)

Pourquoi?

ANNA.

Un homme qui compromet toutes les femmes est l'ennemi naturel de toutes les femmes honnêtes.

LOUISE.

Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand mot-là: compromettre les femmes!

ANNA.

Est-ce sérieusement que tu me fais cette question de sauvage?

LOUISE.

Très-sérieusement. Je suis une sauvage.

ANNA.

Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des sauvages au temps où nous vivons? Il n'y en a même plus à Carpentras.

LOUISE.

C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu ne veux pas me répondre? C'est donc bien difficile?

ANNA.

C'est très-aisé. Un homme qui compromet les femmes, c'est M. de Valroger.

LOUISE.

Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas.

ANNA.

Tu ne l'as jamais vu?

LOUISE.

Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont je ne suis plus depuis mon veuvage.

ANNA.

Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux mois, je ne connais pas non plus ce monsieur, mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai marquis de la régence.

LOUISE.

Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est moqué de toi.

ANNA.

Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup de le recevoir en son absence.

LOUISE.

Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d'autre chose.

ANNA.

Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler de lui.

LOUISE.

Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant ni l'une ni l'autre.

ANNA.

D'autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal.

LOUISE.

Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, car si nous les aimions...

ANNA, (allant à une fenêtre et regardant.)

Oh! que tu as de vieilles facéties!—Tiens, il est affreux!

LOUISE.

Qui?

ANNA.

Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est très-laid.

LOUISE.

Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant que tu ne reçois pas?

ANNA.

Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas refuser vingt francs... Je le chasserai.

LOUISE.

Le jardinier?

ANNA.

Certainement. Il aura reçu de l'argent pour fournir à ce monsieur le moyen de m'apercevoir.

LOUISE.

Voilà de l'argent bien mal employé!

ANNA.

Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense?

LOUISE.

Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait pour rien!

ANNA, (fermant brusquement le rideau.)

Il ne m'a pas vue.

LOUISE.

C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de curiosité que toi.

ANNA.

Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est là, tout près!

LOUISE.

Au fait, la vue n'en coûte rien. (Elle va à la fenêtre et regarde.) Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est très-agréable.

ANNA.

Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris!

LOUISE, (revenant.)

Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger!

ANNA.

Et toi, tu le protèges?

LOUISE.

Contre qui?

ANNA.

Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que je le reçoive.

LOUISE.

Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver avec tant de regret.

ANNA.

Parle pour toi.

LOUISE.

Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite m'a été annoncée par ma mère.

ANNA.

Et tu comptes le recevoir?

LOUISE.

Certainement.

ANNA.

Ah!—Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...

LOUISE.

Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, ça ne me fâche pas, bien au contraire; quand on n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte ses années avec plaisir.

ANNA.

Coquette de vertu, va!

LOUISE.

Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la condition pourtant que tu ne mettras pas trop de curiosité dans ta vie.

ANNA.

Encore? Je n'entends pas.

LOUISE.

Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble de l'âme, une maladie! La vertu, c'est le calme et la santé.

ANNA.

Très-bien! un sermon?

LOUISE.

Que veux-tu? je vieillis!