CHAPITRE ONZIEME.
Récit d'une profonde douleur que tout le monde comprendra.—Mouvement de dépit.—Délation de Mlle Julie.—Pénitence et solitude.—Soirée d'automne à la porte d'une chaumière.—On me brise le cœur.—Je me raidis contre mon chagrin et deviens tout de bon un enfant terrible.—Je retrouve ma mère.—Déception.—J'entre au couvent des Anglaises.—Origine et aspect de ce monastère.—La supérieure.—Nouveau déchirement.—La mère Alippe.—Je commence à apprécier ma situation et je prends mon parti.—Claustration absolue.
Malgré toutes ces distractions et tous ces étourdissemens, je nourrissais toujours au fond de mon cœur une sorte de passion malheureuse pour ma mère absente. De notre cher roman, il n'était plus question le moins du monde, elle l'avait bien parfaitement oublié; mais moi j'y pensais toujours. Je protestais toujours, dans le secret de ma pensée, contre le sort que ma pauvre bonne maman tenait tant à m'assurer. Instruction, talens et fortune, je persistais à tout mépriser. J'aspirais à revoir ma mère, à lui reparler de nos projets, à lui dire que j'étais résolue à partager son sort, à être ignorante, laborieuse et pauvre avec elle. Les jours où cette résolution me dominait, je négligeais bien mes leçons, il faut l'avouer. J'étais grondée, et ma résolution n'en était que plus obstinée. Un jour que j'avais été réprimandée plus que de coutume en sortant de la chambre de ma bonne maman, je jetai par terre mon livre et mes cahiers; je pris ma tête dans mes deux mains, et me croyant seule, je m'écriai: «Eh bien, oui, c'est vrai, je n'étudie pas parce que je ne veux pas. J'ai mes raisons. On les saura plus tard.»
Julie était derrière moi. «Vous êtes une mauvaise enfant, me dit-elle, et ce que vous pensez est pire que tout ce que vous faites. On vous pardonnerait d'être dissipée et paresseuse, mais puisque c'est par entêtement et par mauvaise volonté que vous mécontentez votre bonne maman, vous mériteriez qu'elle vous renvoyât chez votre mère.
—Ma mère! m'écriai-je, me renvoyer chez ma mère! mais c'est tout ce que je désire, tout ce que je demande!
—Allons, vous n'y pensez pas, reprit Julie; vous parlez comme cela, parce que vous avez de la colère, vous êtes folle dans ce moment-ci. Je me garderai bien de répéter ce qui vient de vous échapper, car vous seriez bien désolée plus tard qu'on vous eût prise au mot.
—Julie, lui répondis-je avec véhémence, je vous entends très bien et je vous connais. Je sais que quand vous promettez de vous taire, c'est que vous êtes bien décidée à parler. Je sais que quand vous m'interrogez avec douceur et câlinerie, c'est pour m'arracher ce que je pense et pour l'envenimer aux yeux de ma bonne maman. Je sais que dans ce moment-ci, vous m'excitez à dessein et que vous profitez de ma colère et de mon ennui pour m'en faire dire encore plus. Eh bien, vous n'avez pas besoin de vous donner tant de peine. Ce que j'ai dans le cœur, vous le saurez et je vous autorise à le faire savoir. Je ne veux plus rester ici, je veux retourner avec ma mère, et je ne veux plus qu'on me sépare d'elle. C'est elle que j'aime et que j'aimerai toujours, quoi qu'on fasse. C'est à elle seule que je veux obéir. Allez, dépêchez-vous, faites votre déposition, je suis prête à la signer.»
La pauvre fille faisait-elle réellement auprès de moi le métier d'agent provocateur? Dans la forme, oui, dans le fond, non certainement. Elle ne me voulait que du bien. Elle n'avait pas de méchant plaisir à me faire gronder, elle s'affligeait avec ma grand'mère de ce qu'elles appelaient mon ingratitude. Comment eût-elle compris que ce n'était pas à l'affection que j'étais ingrate, mais à la fortune que j'étais rebelle? ma grand'mère elle-même s'y trompait. Mais il est certain que cette fille avait dans le regard, dans la voix, dans toutes ses manières de procéder, une sorte de prudence insinuante qui sentait la ruse et la duplicité, et cela m'était souverainement antipathique.
Quoi qu'il en soit, c'était la première fois que je la poussais à bout et que j'irritais son amour-propre. Elle fut mortifiée, et elle eut vraiment un mouvement de vengeance, car elle alla sur-le-champ rapporter ma déclamation dans les termes les plus noirs. Elle fit là une mauvaise action, car elle frappait au cœur cette pauvre bonne maman qui n'était guère de force à lutter contre de nouvelles douleurs maternelles. La moindre peine ravivait en elle la mémoire de son fils, et ses éternels regrets, et sa dévorante jalousie contre la femme qui lui avait disputé le cœur de ce fils adoré et qui maintenant lui disputait le mien. Elle eut, j'en suis sûre, un chagrin mortel, et si elle me l'eût laissé voir, je serais tombée à ses pieds, j'aurais abjuré toutes mes rébellions; car j'ai toujours été d'une excessive faiblesse devant les douleurs que j'ai causées, et mes retours m'ont toujours plus liée que mes résistances ne m'avaient déliée. Mais on me cacha bien soigneusement l'émotion de ma bonne maman, et Julie, irritée personnellement contre moi, ne vint pas me dire: «Elle souffre, allez la consoler.»
On prit un mauvais système, on résolut de s'armer de rigueur, on crut m'effrayer en me prenant au mot, et mademoiselle Julie vint m'annoncer que j'eusse à me retirer dans ma chambre et à n'en pas sortir. «Vous ne reverrez plus votre grand'mère, me dit-elle, puisque vous la détestez. Elle vous abandonne; dans trois jours vous partirez pour Paris.
—Vous en avez menti, lui répondis-je, menti avec méchanceté, je ne déteste pas ma grand'mère, je l'aime: mais j'aime mieux ma mère, et si l'on me rend à elle, je remercie le bon Dieu, ma grand'mère et même vous.»
Là-dessus je lui tournai le dos et montai résolûment à ma chambre. J'y trouvai Rose, qui ne savait pas ce qui venait de se passer et qui ne me dit rien. Je n'avais ni sali ni déchiré mes hardes ce jour-là, le reste la préoccupait fort peu. Je passai trois grands jours sans voir ma bonne maman. On me faisait descendre pour prendre mes repas quand elle avait fini les siens. On me disait d'aller prendre l'air au jardin quand elle était enfermée, et elle s'enfermait ou on l'enfermait bien littéralement, car lorsque je passais devant la porte de sa chambre, j'entendais mettre la barre de fer avec une sorte d'affectation, comme pour me dire que tout repentir serait inutile.
Les domestiques semblaient consternés, mais j'avais un air si hautain, apparemment, que pas un n'osa me parler, pas même Rose, qui devinait peut-être bien qu'on s'y prenait mal et qu'on excitait mon amour pour ma mère au lieu de le refroidir. Deschartres, soit par système, soit par suite d'une appréciation analogue à celle de Rose, ne me parlait pas non plus. Il ne fut plus question de leçons ni d'écritures pendant ce temps d'expiation.
Voulait-on me faire sentir l'ennui de l'inaction? on aurait dû me priver de livres; mais on ne me priva de rien: et, voyant la bibliothèque à ma disposition comme de coutume, je ne sentis pas la moindre envie de me distraire par la lecture. On ne désire que ce qu'on ne peut pas avoir.
Je passai donc ces trois jours dans un tête à tête assidu avec Corambé. Je lui racontai mes peines, et il m'en consola en me donnant raison. Je souffrais pour l'amour de ma mère, pour l'amour de l'humilité et de la pauvreté. Je croyais remplir un grand rôle, accomplir une mission sainte, et comme tous les enfans romanesques, je me drapais un peu dans mon calme et dans ma persévérance. On avait voulu m'humilier en m'isolant comme un lépreux dans cette maison où d'ordinaire tout me riait, je ne m'en rehaussais que plus dans ma propre estime. Je faisais de belles réflexions philosophiques sur l'esclavage moral de ces valets qui n'osaient plus m'adresser la parole, et qui, la veille, se fussent mis à mes pieds parce que j'étais en faveur. Je comparais ma disgrâce à toutes les grandes disgrâces historiques que j'avais lues, et je me comparais moi-même aux grands citoyens des républiques ingrates, condamnés à l'ostracisme pour leurs vertus.
Mais l'orgueil est une sotte compagnie, et je m'en lassai en un jour. «C'est fort bête, tout cela, me dis-je, voyons clair sur les autres et sur moi-même, et concluons. On ne prépare pas mon départ, on n'a pas envie de me rendre à ma mère. On veut m'éprouver, on croit que je demanderai à rester ici. On ne sait pas combien je désire vivre avec elle, et il faut qu'on le voie. Restons impassible. Que ma claustration dure huit jours, quinze jours, un mois, peu importe. Quand on se sera bien assuré que je ne change pas d'idée, on me fera partir, et alors je m'expliquerai avec ma bonne maman; je lui dirai que je l'aime, et je le lui dirai si bien qu'elle me pardonnera et me rendra son amitié. Pourquoi faut-il qu'elle me maudisse parce que je lui préfère celle qui m'a mise au monde et que Dieu lui-même me commande de préférer à tout? Pourquoi croirait-elle que je suis ingrate parce que je ne veux pas être élevée à sa manière et vivre de sa vie? A quoi lui suis-je utile ici? Je la vois de moins en moins. La société de ses femmes lui semble plus nécessaire ou plus agréable que la mienne, puisque c'est avec elles qu'elle passe le plus de temps. Si elle me garde ici, ce n'est pas pour elle certainement, c'est pour moi. Eh bien! ne suis-je pas un être libre, libre de choisir la vie et l'avenir qui lui conviennent? Allons, il n'y a rien de tragique à ce qui m'arrive. Ma grand'mère a voulu, par pure bonté, me rendre instruite et riche: moi je lui en suis très reconnaissante, mais je ne peux pas m'habituer à me passer de ma mère. Mon cœur lui sacrifie tous les faux biens joyeusement. Elle m'en saura gré, et Dieu m'en tiendra compte. Personne n'a sujet d'être irrité contre moi, et ma bonne maman le reconnaîtra si je puis parvenir jusqu'à elle et combattre les calomnies qui se sont glissées entre elle et moi.»
Là-dessus j'essayai d'entrer chez elle, mais je trouvai encore la porte barricadée, et j'allai au jardin. J'y rencontrai une vieille femme pauvre à qui l'on avait permis de ramasser le bois mort. «Vous n'allez pas vite, la mère, lui dis-je, pourquoi vos enfans ne vous aident-ils pas?—Ils sont aux champs, me dit-elle, et moi, je ne peux plus me baisser pour ramasser ce qui est par terre, j'ai les reins trop vieux.» Je me mis à travailler pour elle, et comme elle n'osait toucher au bois mort sur pied, j'allai chercher une serpe pour abattre les arbrisseaux desséchés et faire tomber les branches des arbres à ma portée. J'étais forte comme une paysanne, je fis bientôt un abatis splendide. Rien ne passionne comme le travail du corps quand une idée ou un sentiment vous poussent. La nuit vint que j'étais encore à l'ouvrage, taillant, fagotant, liant, et faisant à la vieille une provision pour la semaine au lieu de sa provision de la journée qu'elle aurait eu peine à enlever. J'avais oubliée de manger, et comme personne ne m'avertissait plus de rien, je ne songeais pas à me retirer. Enfin, la faim me prit, la vieille était partie depuis longtemps. Je chargeai sur mes épaules un fardeau plus lourd que moi et je le portai à sa chaumière, qui était au bout du hameau. J'étais en nage et en sang, car la serpe m'avait plus d'une fois fendu les mains, et les ronces m'avaient fait une grande balafre au visage.
Mais la soirée d'automne était superbe et les merles chantaient dans les buissons. J'ai toujours aimé particulièrement le chant du merle; moins éclatant, moins original, moins varié que celui du rossignol, il se rapproche davantage de nos formes musicales, et il a des phrases d'une naïveté rustique qu'on pourrait presque noter et chanter en y mêlant fort peu de nos conventions. Ce soir-là, ce chant me parut la voix même de Corambé qui me soutenait et m'encourageait. Je pliais sous mon fardeau; je sentis, tant l'imagination gouverne nos facultés, décupler ma force, et même une sorte de fraîchir soudaine passer dans mes membres brisés. J'arrivai à la chaumière de la mère Brin comme les premières étoiles brillaient dans le ciel encore rose. «Ah! ma pauvre mignonne, me dit-elle, comme vous voilà fatiguée! vous prendrez du mal!—Non, lui dis-je, mais j'ai bien travaillé pour vous, et cela vaut un morceau de votre pain, car j'ai grand appétit.» Elle me coupa, dans son pain noir et moisi, un grand morceau que je mangeai, assise sur une pierre à sa porte, tandis qu'elle couchait ses petits enfans et disait ses prières. Son chien efflanqué (tout paysan, si pauvre qu'il soit, a un chien, ou plutôt une ombre de chien qui vit de maraude, et n'en défend pas moins le misérable logis où il n'est pas même abrité); son chien, après m'avoir beaucoup grondée, s'apprivoisa à la vue de mon pain et vint partager ce modeste souper.
Jamais repas ne m'avait semblé si bon, jamais heure plus douce et nature plus sereine. J'avais le cœur libre et léger, le corps dispos comme on l'a après le travail. Je mangeais le pain du pauvre après avoir fait la tâche du pauvre. «Et ce n'est pas une bonne action, comme on dit dans le vocabulaire orgueilleux des châteaux, pensais-je, c'est tout bonnement un premier acte de la vie de pauvreté que j'embrasse et que je commence. Me voici enfin libre: plus de leçons fastidieuses, plus de confitures écœurantes qu'il faut trouver bonnes sous peine d'être ingrate, plus d'heures de convention pour manger, dormir, et s'amuser sans envie et sans besoin. La fin du jour a marqué celle de mon travail. La faim seule m'a sonné l'heure de mon repas: plus de laquais pour me tendre mon assiette et me l'enlever à sa fantaisie. A présent voici les étoiles qui viennent, il fait bon, il fait frais: je suis lasse et je me repose, personne n'est là pour me dire: «Mettez votre châle, ou rentrez, de crainte de vous enrhumer. «Personne ne pense à moi, personne ne sait où je suis; si je veux passer la nuit sur cette pierre, il ne tient qu'à moi. Mais c'est là le bonheur suprême, et je ne conçois pas que cela s'appelle une punition.»
Puis je pensai que bientôt je serais avec ma mère, et je fis mes adieux tendres, mais joyeux, à la campagne, aux merles, aux buissons, aux étoiles, aux grands arbres. J'aimais la campagne; mais je ne savais pas que je ne pourrais jamais vivre ailleurs, je croyais qu'avec ma mère le paradis serait partout. Je me réjouissais de l'idée que je lui serais utile, que ma force physique la dispenserait de toute fatigue. «C'est moi qui porterai son bois, qui ferai son feu, son lit, me disais-je. Nous n'aurons point de domestiques, point d'esclaves tyrans; nous nous appartiendrons, nous aurons enfin la liberté du pauvre.»
J'étais dans une situation d'esprit vraiment délicieuse, mais Rose ne m'avait pas si bien oubliée que je le pensais. Elle me cherchait et s'inquiétait, quand je rentrai à la maison; mais, en voyant l'énorme balafre que j'avais au visage, comme elle m'avait vue travailler pour la mère Blin, elle, qui avait un bon cœur, ne songea point à me gronder. D'ailleurs, depuis que j'étais en pénitence, elle était fort douce et même triste.
Le lendemain, elle m'éveilla de bonne heure. «Allons, me dit-elle, cela ne peut pas durer ainsi. Ta bonne maman a du chagrin, va l'embrasser et lui demander pardon.—Il y a trois jours qu'on aurait dû me laisser faire ce que tu dis là, lui répondis-je: mais Julie me laissera-t-elle entrer?—Oui, oui, répondit-elle, je m'en charge!» Et elle me conduisit par les petits couloirs à la chambre de ma bonne maman. J'y allais de bon cœur, quoique sans grand repentir, car je ne me sentais vraiment pas coupable, et je n'entendais pas du tout, en lui témoignant de la tendresse, renoncer à cette séparation que je regardais comme un fait accompli: mais dans les bras de ma pauvre chère aïeule m'attendait la plus cruelle, la plus poignante et la moins méritée des punitions.
Jusque-là personne au monde, ma grand'mère moins que personne, ne m'avait dit de ma mère un mal sérieux. Il était bien facile de voir que Deschartres la haïssait, que Julie la dénigrait pour faire sa cour, que ma grand'mère avait de grands accès d'amertume et de froideur contre elle. Mais ce n'était que des railleries sèches, des demi-mots d'un blâme non motivé, des airs de dédain; et, dans ma partialité naïve, j'attribuais au manque de fortune et de naissance le profond regret que le mariage de mon père avait laissé dans sa famille. Ma bonne maman semblait s'être fait un devoir de respecter en moi le respect que j'avais pour ma mère.
Durant ces trois jours qui l'avaient tant fait souffrir, elle chercha apparemment le plus prompt et le plus sûr moyen de me rattacher à elle-même et à ses bienfaits dont je tenais si peu de compte, en brisant dans mon jeune cœur la confiance et l'amour qui me portaient vers une autre. Elle réfléchit, elle médita, elle s'arrêta au plus funeste de tous les partis.
Comme je m'étais mise à genoux contre son lit et que j'avais pris ses mains pour les baiser, elle me dit d'un ton vibrant et amer que je ne lui connaissais pas: «Restez à genoux et m'écoutez avec attention, car ce que je vais vous dire vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie, parce qu'elles ne s'oublient pas, mais, faute de les connaître, quand, par malheur, elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-même.»
Après ce préambule qui me fit frissonner, elle se mit à me raconter sa propre vie et celle de mon père, telles que je les ai fait connaître, puis celle de ma mère, telle qu'elle croyait la savoir, telle du moins qu'elle la comprenait. Là, elle fut sans pitié et sans intelligence, j'ose le dire, car il y a dans la vie des pauvres, des entraînemens, des malheurs et des fatalités que les riches ne comprennent jamais et qu'ils jugent comme les aveugles des couleurs.
Tout ce que ma grand'mère me raconta était vrai par le fait et appuyé sur des circonstances dont le détail ne permettait pas le moindre doute. Mais on eût pu me dévoiler cette histoire sans m'ôter le respect et l'amour pour ma mère, et l'histoire racontée ainsi eût été beaucoup plus vraisemblable et beaucoup plus vraie. Il n'y avait qu'à tout dire, les causes de ses malheurs, l'isolement et la misère dès l'âge de quatorze ans, la corruption des riches qui sont là pour guetter la faim et flétrir l'innocence, l'impitoyable rigorisme de l'opinion qui ne permet point le retour et n'accepte point l'expiation[11]. Il fallait me dire aussi comment ma mère avait racheté le passé, comment elle avait aimé fidèlement mon père, comment, depuis sa mort, elle avait vécu humble, triste et retirée. Ce dernier point, je le savais bien, du moins je croyais le savoir; mais on me faisait entendre que si l'on me disait tout le passé, on m'épargnait le présent, et qu'il y avait, dans la vie actuelle de ma mère, quelque secret nouveau qu'on ne voulait pas me dire et qui devait me faire trembler pour mon propre avenir si je m'obstinai à vivre avec elle. Enfin, ma pauvre bonne maman, épuisée par ce long récit, hors d'elle-même, la voix étouffée, les yeux humides et irrités, lâcha le grand mot, l'affreux mot: Ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s'élancer dans un abîme.
Ce fut pour moi comme un cauchemar; j'avais la gorge serrée, chaque parole me faisait mourir: je sentais la sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever, m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence; je ne pouvais pas, j'étais clouée sur mes genoux, la tête brisée et courbée par cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d'orage. Mes mains glacées ne tenaient plus les mains brûlantes de ma grand'mère, je crois que machinalement je les avais repoussées de mes lèvres avec terreur.
Enfin je me levai sans dire un mot, sans implorer une caresse, sans me soucier d'être pardonnée; je remontai à ma chambre. Je trouvai Rose sur l'escalier. «Eh bien! me dit-elle, est-ce fini, tout cela?—Oui, c'est bien fini, fini pour toujours,» lui dis-je: et me rappellant que cette fille ne m'avait jamais dit que du bien de ma mère, sûre qu'elle connaissait tout ce qu'on venait de m'apprendre, et qu'elle n'en était pas moins attachée à sa première maîtresse, quoiqu'elle fût horrible, elle me parut belle: quoiqu'elle fût mon tyran et presque mon bourreau, elle me sembla être ma meilleure, ma seule amie; je l'embrassai avec effusion, et, courant me cacher, je me roulai par terre en proie à des convulsions de désespoir.
Les larmes qui firent irruption ne me soulagèrent pas. J'ai toujours entendu dire que les pleurs allégent le chagrin, j'ai toujours éprouvé le contraire, je ne sais pas pleurer. Dès que les larmes me viennent aux yeux, les sanglots me prennent à la gorge, j'étouffe, ma respiration s'exhale en cris ou en gémissemens: et comme j'ai horreur du bruit de la douleur, comme je me retiens de crier, il m'est souvent arrivé de tomber comme une morte, et c'est probablement comme cela que je mourrai quelque jour si je me trouve seule, surprise par un malheur nouveau. Cela ne m'inquiète guère, il faut toujours mourir de quelque chose, et chacun porte en soi le coup qui doit l'achever. Probablement la pire des morts, la plus triste et la moins désirable, est celle que choisissent les poltrons, mourir de vieillesse, c'est-à-dire après tout ce qu'on a aimé, après tout ce à quoi on a cru sur la terre.
A cette époque, je n'avais pas le stoïcisme de refouler mes sanglots, et Rose, m'entendant râler, vint à mon secours. Quand j'eus repris un peu d'empire sur moi-même, je ne voulus pas faire la malade, je descendis au premier appel du déjeuner, je me forçai pour manger. On me donna mes cahiers, je fis semblant de travailler, mais j'avais les paupières à vif, tant mes larmes avaient été âcres et brûlantes; j'avais une migraine affreuse, je ne pensais plus, je ne vivais pas, j'étais indifférente à toutes choses. Je ne savais plus si j'aimais ou si je haïssais quelqu'un, je ne sentais plus d'enthousiasme pour personne, plus de ressentiment contre qui que ce soit; j'avais comme une énorme brûlure intérieure et comme un vide cuisant à la place du cœur. Je ne me rendais compte que d'une sorte de mépris pour l'univers entier et d'un amer dédain pour la vie, quelle qu'elle pût être pour moi désormais; je ne m'aimais plus moi-même. Si ma mère était méprisable et haïssable, moi, le fruit de ses entrailles, je l'étais aussi. Je ne sais à quoi a tenu que je ne devinsse pas perverse par misanthropie, à partir de ce moment-là. On m'avait fait un mal affreux qui pouvait être irréparable; on avait tenté de tarir en moi les sources de la vie morale, la foi, l'amour et l'espérance.
Heureusement pour moi, le bon Dieu m'avait faite pour aimer et pour oublier. On m'a souvent reproché d'être oublieuse du mal: puisque je devais tant en subir, c'est une grâce d'état.
Au bout de quelques jours d'une indicible souffrance et d'une fatigue suprême, je sentis avec étonnement que j'aimais encore plus ma mère, et que je n'aimais pas moins ma grand'mère qu'auparavant. On m'avait vue si triste, Rose avait raconté de moi une telle scène de douleur, qu'on crut à un grand repentir. Ma bonne maman comprit bien qu'elle m'avait fait beaucoup de mal, mais elle s'imagina que c'était un mal salutaire et que mon parti était pris. Il ne fut pas question d'explication nouvelle, on ne m'interrogea pas, c'eût été bien inutile. J'avais pour toujours un sceau sur les lèvres. La vie recommença à couler comme un ruisseau tranquille, mais le ruisseau était troublé pour moi, et j'y ne regardais plus.
En effet, je ne faisais plus aucun projet, je ne faisais plus venir les doux rêves. Plus de roman, plus de contemplations. Corambé était muet. Je vivais comme une machine. Le mal était plus profond qu'on ne pensait. Aimante, j'aimais encore les autres. Enfant, je m'amusais encore de la vie, mais, je l'ai dit, je ne m'aimais plus, je ne me souciais plus du tout de moi-même. J'avais résisté systématiquement à l'avantage de l'instruction, j'avais dédaigné d'orner et de rehausser mon être intellectuel, croyant que mon être moral y gagnerait. Mais mon idéal était voilé, et je ne comprenais plus l'avenir que je m'étais pendant si longtemps créé et arrangé selon ma fantaisie. J'entrevoyais désormais, dans cet avenir, des luttes contre l'opinion auxquelles je n'avais jamais songé, et je ne sais quelle énigme douloureuse dont on n'avait pas voulu me dire le mot. On m'avait parlé de dangers affreux, on s'était imaginé que je les devinerais, et moi, simple, et d'organisation tranquille, je ne devinais rien du tout. En outre, autant j'ai l'esprit actif pour ce qui sourit à mes instincts, autant je l'ai paresseux pour ce qui leur est hostile, et je ne cherchais pas le mot du sphynx; mais il y avait quelque chose de terrible devant moi si je persistais à quitter l'aile de ma grand'mère, et ce quelque chose, sans me faire peur, ôtait à mes châteaux en Espagne le charme de la confiance absolue.
«Ce sera pire que la misère, m'avait-on dit, ce sera la honte!»
«La honte de quoi? me disais-je. Rougirai-je d'être la fille de ma mère? Oh! si ce n'était que cela! on sait bien que je n'aurai pas cette lâche honte.» Je supposais alors, sans rien incriminer, quelque lieu mystérieux entre ma mère et quelqu'un qui me ferait sentir une domination injuste et illégitime. Et puis je m'abstenais volontairement d'y songer. «Nous verrons bien, me disais-je. On veut que je cherche, je ne chercherai pas.»
Il m'a toujours fallu, pour vivre, une résolution arrêtée de vivre pour quelqu'un ou pour quelque chose, pour des personnes ou pour des idées. Ce besoin m'était venu naturellement dès l'enfance, par la force des circonstances, par l'affection contrariée. Il restait en moi quoique mon but fût obscurci et mon élan incertain. On voulait me forcer à me rattacher à l'autre but que l'on m'avait montré, et dont je m étais obstinément détournée. Je me demandai si cela était possible. Je sentis que non. La fortune et l'instruction, les belles manières, le bel esprit, ce qu'on appelait le monde m'apparut sous des formes sensibles, telles que je pouvais les concevoir. «Cela se réduit, pensai-je, à devenir une belle demoiselle bien pimpante, bien guindée, bien érudite, tapant sur un piano devant des personnes qui approuvent sans écouter ou sans comprendre, ne se souciant de personne, aimant à briller, aspirant à un riche mariage, vendant sa liberté et sa personnalité pour une voiture, un écusson, des chiffons et quelques écus. Cela ne me va point et ne m'ira jamais. Si je dois hériter forcément de ce castel, de ces gerbes de blé que compte et recompte Deschartres, de cette bibliothèque où tout ne m'amuse pas, et de cette cave où rien ne me tente, ne voilà-t-il pas un grand bonheur et de belles richesses! J'ai souvent rêvé de lointains voyages. Les voyages m'auraient tentée si je n'avais eu le projet de vivre pour ma mère. Eh bien, voilà! Si ma mère ne veut pas de moi, quelque jour je partirai, j'irai au bout du monde. Je verrai l'Etna et le mont Gibel; j'irai en Amérique, j'irai dans l'Inde. On dit que c'est loin, que c'est difficile, tant mieux! On dit qu'on y meurt, qu'importe? En attendant, vivons au jour le jour, vivons au hasard, puisque rien de ce que je connais ne me tente ou ne me rassure; laissons venir l'inconnu.»
Là-dessus, j'essayai de vivre sans songer à rien, sans rien craindre et sans rien désirer. Cela me fut d'abord bien difficile; j'avais pris une telle habitude de rêver et d'aspirer à un bien futur, que, malgré moi, je me reprenais à y songer. Mais la tristesse devenait alors si noire et le souvenir de la scène qu'on m'avait faite si étouffant, que j'avais besoin d'échapper à moi-même, et que je courais aux champs m'étourdir avec les gamins et les gamines qui m'aimaient et m'arrachaient à ma solitude.
Quelques mois se passèrent alors qui ne me profitèrent à rien et dont je me souviens confusément, parce qu'ils furent vides. Je m'y comportai fort mal, ne travaillant que juste ce qu'il fallait pour n'être pas gronder, me dépêchant, pour ainsi dire, d'oublier vite ce que je venais d'apprendre, ne méditant plus sur mon travail comme j'avais fait jusqu'alors par un besoin de logique et de poésie qui avait eu son charme secret, courant plus que jamais les chemins, les buissons et les pacages avec mes bruyans acolytes: mettant la maison sens dessus dessous par des jeux échevelés: prenant une habitude de gaîté folle, quelquefois forcée, quand ma douleur intérieure menaçait de se réveiller, enfin tournant tout de bon à l'enfant terrible, comme le disait ma bonne, qui commençait à avoir raison, et qui pourtant ne me battait plus, voyant à ma taille que je serais de force à le lui rendre, et à mon air que je n'étais plus d'humeur à le souffrir.
Voyant tout cela aussi, ma grand'mère me dit: «Ma fille, vous n'avez plus le sens commun. Vous aviez de l'esprit, et vous faites tout votre possible pour devenir ou pour paraître bête. Vous pourriez être agréable, et vous vous faites laide à plaisir. Votre teint est noirci, vos mains gercées, vos pieds vont se déformer dans les sabots. Votre cerveau se déforme et se dégingande comme votre personne. Tantôt vous répondez à peine et vous avez l'air d'un esprit fort qui dédaigne tout. Tantôt vous parlez à tort et à travers comme une pie qui babille pour babiller. Vous avez été une charmante petite fille, il ne faut pas devenir une jeune personne absurde. Vous n'avez point de tenue, point de grâce, point d'à-propos. Vous avez un bon cœur et une tête pitoyable. Il faut changer tout cela. Vous avez d'ailleurs besoin de maîtres d'agrément, et je ne puis vous en procurer ici. J'ai donc résolu de vous mettre au couvent, et nous allons à Paris à cet effet.
—Et je vais voir ma mère? m'écriai-je.
—Oui certes, vous la verrez, répondit froidement ma bonne maman, après quoi vous vous séparerez d'elle et de moi le temps nécessaire pour achever votre éducation.
—Soit, pensai-je: le couvent, je ne sais ce que c'est, mais ce sera nouveau, et comme après tout, je ne m'amuse pas du tout de la vie que je mène, je pourrai gagner au change.
Ainsi fut fait. Je revis ma mère avec mes transports accoutumés. J'avais un dernier espoir: c'est qu'elle trouverait ce couvent inutile et ridicule, et qu'elle me reprendrait avec elle en voyant que j'avais persisté dans ma résolution. Mais, tout au contraire, elle me prêcha l'avantage des richesses et des talens. Elle le fit d'une manière qui m'étonna et me blessa, car je n'y trouvai pas sa franchise et son courage ordinaires. Elle raillait le couvent, elle critiquait fort à propos ma grand'mère, qui, détestant et méprisant la dévotion, me confiait à des religieuses: mais tout en la blâmant, ma mère fit comme ma grand'mère. Elle me dit que le couvent me serait utile et qu'il y fallait entrer. Je n'ai jamais eu de volonté pour moi-même, j'entrai au couvent sans crainte, sans regret et sans répugnance. Je ne me rendis pas compte des suites. Je ne savais pas que j'entrais peut-être véritablement dans le monde en franchissant le seuil du cloître, que je pouvais y contracter des relations, des habitudes d'esprit, même des idées qui m'incorporeraient, pour ainsi dire, dans la classe avec laquelle j'avais voulu rompre. Je crus voir, au contraire, dans ce couvent, un terrain neutre, et dans ces années que je devais y passer, une sorte de halte au milieu de la lutte que je subissais.
J'avais retrouvé à Paris Pauline de Pontcarré et sa mère. Pauline était plus jolie que jamais, son caractère était resté enjoué, facile, aimable: son cœur n'avait pas changé non plus. Il était parfaitement froid, ce qui ne m'empêcha pas d'aimer et d'admirer comme par le passé cette belle indifférente.
Ma grand'mère avait questionné Mme de Pontcarré sur le couvent des Anglaises, ce même couvent où elle avait été prisonnière pendant la révolution. Une nièce de Mme de Pontcarré y avait été élevée et venait d'en sortir. Ma bonne maman, qui avait gardé de ce couvent et des religieuses qu'elle y avait connues un certain souvenir, fut charmée d'apprendre que Mlle Debrosses y avait été fort bien soignée, élevée avec distinction, que l'on faisait là de bonnes études, que les maîtres d'agrément étaient renommés, enfin que le couvent des Anglaises méritait la vogue dont il jouissait dans le beau monde, en concurrence avec le Sacré-Cœur et l'Abbaye-aux-Bois. Mme de Pontcarré avait le projet d'y mettre sa fille, ce qu'elle fit, en effet, l'année suivante. Ma grand'mère se décida donc pour les Anglaises, et, un jour d'hiver, on me fit endosser l'uniforme de sergette amarante, on arrangea mon trousseau dans une malle, un fiacre nous conduisit rue des Fossés-Saint-Victor, et après que nous eûmes attendu quelques instans dans le parloir, on ouvrit une porte de communication qui se referma derrière nous. J'étais cloîtrée.
Ce couvent est une des trois ou quatre communautés britanniques qui s'établirent à Paris pendant la puissance de Cromwell. Après avoir été persécuteurs, les catholiques anglais, cruellement persécutés, s'assemblèrent dans l'exil pour prier et demander spécialement à Dieu la conversion des protestans. Les communautés religieuses restèrent en France, mais les rois catholiques reprirent le sceptre en Angleterre et se vengèrent peu chrétiennement.
La communauté des Augustines anglaises est la seule qui ait subsisté à Paris, et dont la maison ait traversé les révolutions sans trop d'orage. La tradition du couvent disait que la reine d'Angleterre, Henriette de France, fille de notre Henri IV et femme du malheureux Charles Ier, était venue souvent avec son fils Jacques II prier dans notre chapelle et guérir les scrofules des pauvres qui se pressaient sur leurs pas. Un mur mitoyen sépare ce couvent du collége des Écossais. Le séminaire des Irlandais est à quatre portes plus loin. Toutes nos religieuses étaient Anglaises, Écossaises ou Irlandaises. Les deux tiers des pensionnaires et des locataires, ainsi qu'une partie des prêtres qui venaient officier appartenaient aussi à ces nations. Il y avait des heures de la journée où il était enjoint à toute la classe de ne pas dire un mot de français, ce qui était la meilleure étude possible pour apprendre vite la langue anglaise. Nos religieuses, comme de raison, ne nous en parlaient presque jamais d'autres. Elles avaient les habitudes de leur climat, prenant le thé trois fois par jour et admettant celles de nous qui étaient bien sages à le prendre avec elles.
Le cloître et l'église étaient pavés de longues dalles funéraires sous lesquelles reposaient les ossemens vénérés des catholiques de la vieille Angleterre, morts dans l'exil et ensevelis par faveur dans ce sanctuaire inviolable. Partout, sur les tombes et sur les murailles, des épitaphes et des sentences religieuses en anglais. Dans la chambre de la supérieure et dans son parloir particulier, de grands vieux portraits de princes ou de prélats anglais. La belle et galante Marie Stuart, réputée sainte par nos chastes nonnes, brillait là comme une étoile. Enfin, tout était anglais dans cette maison, le passé et le présent, et quand on avait franchi la grille, il semblait qu'on eût traversé la Manche.
Ce fut pour moi, paysanne du Berry, un étonnement, un étourdissement à n'en pas revenir de huit jours. Nous fûmes d'abord reçues par la supérieure, Mme Canning, une très grosse femme entre cinquante et soixante ans, belle encore avec sa pesanteur physique qui contrastait avec un esprit fort délié. Elle se piquait avec raison d'être femme du monde, elle avait de grandes manières, la conversation facile malgré son rude accent, plus de moquerie et d'entêtement dans l'œil que de recueillement et de sainteté. Elle a toujours passé pour bonne, et comme sa science du monde faisait prospérer le couvent, comme elle savait habilement pardonner, en vertu de son droit de grâce, qui lui réservait, en dernier ressort, l'utile et commode fonction de réconcilier tout le monde, elle était aimée et respectée des religieuses et des pensionnaires. Mais, dès l'abord, son regard ne me plut pas, et j'ai eu lieu de croire depuis qu'elle était dure et rusée. Elle est morte en odeur de sainteté, mais je crois ne pas me tromper en pensant qu'elle devait surtout à son habit et à son grand air la vénération dont elle était l'objet.
Ma grand'mère, en me présentant, ne put se défendre du petit orgueil de dire que j'étais fort instruite pour mon âge, et qu'on me ferait perdre mon temps si on me mettait en classe avec les enfans. On était divisé en deux sections, la petite classe et la grande classe. Par mon âge, j'appartenais réellement à la petite classe, qui contenait une trentaine de pensionnaires de six à treize ou quatorze ans. Par les lectures qu'on m'avait fait faire et par les idées qu'elles avaient développées en moi, j'appartenais à une troisième classe qu'il aurait peut-être fallu créer pour moi et pour deux ou trois autres: mais je n'avais pas été habituée à travailler avec méthode, je ne savais pas un mot d'anglais. Je comprenais beaucoup d'histoire et même de philosophie: mais j'étais fort ignorante, ou tout au moins fort incertaine sur l'ordre des temps et des événemens. J'aurais pu causer de tout avec les professeurs et peut-être même voir un peu plus clair et plus avant que ceux qui nous dirigeaient: mais le premier cuistre venu m'aurait fort embarrassée sur des points de fait, et je n'aurais pu soutenir un examen en règle sur quoi que ce fût.
Je le sentais bien, et je fus très soulagée d'entendre la supérieure déclarer que, n'ayant pas encore reçu le sacrement de confirmation, je devais forcément entrer à la petite classe.
FIN DU TOME SIXIÈME.
Typographie L. Schnauss.