ÉPILOGUE.
Si nous avions pu nous procurer sur l'existence d'Albert et de Consuelo, après leur mariage, les documents fidèles et détaillés qui nous ont guidé jusqu'ici, nul doute que nous ne pussions fournir encore une longue carrière, en vous racontant leurs voyages et leurs aventures. Mais, ô lecteur persévérant, nous ne pouvons vous satisfaire; et vous, lecteur fatigué, nous ne vous demandons plus qu'un instant de patience. Ne nous en faites, l'un et l'autre, ni un reproche ni un mérite. La vérité est que les matériaux à l'aide desquels nous eussions pu, ainsi que nous l'avons fait jusqu'à présent, coordonner les événements de cette histoire, disparaissent, en grande partie, pour nous, à partir de la nuit romanesque qui vit bénir et consacrer l'union de nos deux héros, chez les Invisibles. Soit que les engagements contractés par eux, dans le Temple, les aient empêchés de se confier à l'amitié dans leurs lettres, soit que leurs amis, affiliés eux-mêmes aux mystères, aient, dans des temps de persécution, jugé prudent d'anéantir leur correspondance, nous ne les apercevons plus qu'à travers un nuage, sous le voile du Temple ou sous le masque des adeptes. Si nous nous en rapportions, sans examen, aux rares traces de leur existence qui nous apparaissent dans notre provision de manuscrits, nous nous égarerions souvent à les poursuivre; car des preuves contradictoires nous les montrent tous deux sur plusieurs points géographiques à la fois, ou suivant certaines directions diverses dans le même temps. Mais nous devinons aisément qu'ils donnèrent volontairement lieu à ces méprises, étant, tantôt voués à quelque entreprise secrète dirigée par les Invisibles, et tantôt forcés de se soustraire, à travers mille périls, à la police inquisitoriale des gouvernements. Ce que nous pouvons affirmer sur l'existence de cette âme en deux personnes qui s'appela Consuelo et Albert, c'est que leur amour tint ses promesses, mais que La destinée démentit cruellement celles qu'elle avait semblé leur faire durant ces heures d'ivresse qu'ils appelaient leur songe d'une nuit d'été. Cependant ils ne furent point ingrats envers la Providence, qui leur avait donné ce rapide bonheur dans toute sa plénitude, et qui, au milieu de leurs revers, continua en eux le miracle de l'amour annoncé par Wanda. Au sein de la misère, de la souffrance et de la persécution, ils se reportèrent toujours à ce doux souvenir qui marqua dans leur vie comme une vision céleste, comme un bail fait avec la divinité pour la jouissance d'une vie meilleure, après une phase de travaux, d'épreuves et de sacrifices.
Tout devient, d'ailleurs, tellement mystérieux pour nous dans cette histoire, que nous n'avons pas seulement pu découvrir dans quelle partie de l'Allemagne était située cette résidence enchantée, où, protégé par le tumulte des chasses et des fêtes, un prince, anonyme dans nos documents, servit de point de ralliement et de moteur principal à la conspiration sociale et philosophique des Invisibles. Ce prince avait reçu d'eux un nom symbolique, qu'après mille peines pour deviner le chiffre dont se servaient les adeptes, nous présumons être celui de Christophore, porte-Christ, ou peut-être bien Chrysostome, bouche d'or. Le temps où Consuelo fut mariée et initiée, ils l'appelaient poétiquement le saint Graal, et les chefs du tribunal, les templistes, emblèmes romanesques, renouvelés des antiques légendes de l'âge d'or de la chevalerie. Tout le monde sait que, d'après ces riantes fictions, le saint Graal était caché dans un sanctuaire mystérieux, au fond d'une grotte inconnue aux mortels. C'était là que les templistes, illustres saints du Christianisme primitif, voués, dès ce monde, à l'immortalité, gardaient la coupe précieuse dont Jésus s'était servi pour consacrer le miracle de l'Eucharistie, en faisant la pâque avec ses disciples. Cette coupe contenait, sans doute, la grâce céleste, figurée tantôt par le sang, tantôt par les larmes du Christ, une liqueur divine, enfin une substance eucharistique, sur la nature mystique de laquelle on ne s'expliquait pas, mais qu'il suffisait de voir pour être transformé au moral et au physique, pour être à jamais à l'abri de la mort et du péché. Les pieux paladins qui, après des vœux formidables, des macérations terribles et des exploits à faire trembler la terre, se vouaient à la vie ascétique du chevalier errant, avaient pour idéal de trouver le saint Graal au bout de leurs pérégrinations. Ils le cherchaient sous les glaces du Nord, sur les grèves de l'Armorique, au fond des forêts de la Germanie. Il fallait, pour réaliser cette sublime conquête, affronter des périls analogues à ceux du jardin des Hespérides, vaincre les monstres, les éléments, les peuples barbares, la faim, la soif, la mort même. Quelques-uns de ces Argonautes chrétiens découvrirent, dit-on, le sanctuaire, et furent régénérés par la divine coupe; mais ils ne trahirent jamais ce secret terrible. On connut leur triomphe à la force de leur bras, à la sainteté de leur vie, à leurs armes invincibles, à la transfiguration de tout leur être; mais ils survécurent peu, parmi nous, à une si glorieuse initiation: ils disparurent d'entre les hommes, comme Jésus après sa résurrection, et passèrent de la terre au ciel, sans subir l'amère transition de la mort.
Tel était le magique symbole qui s'adaptait en réalité fort bien à l'œuvre des Invisibles. Durant plusieurs années, les nouveaux templistes conservèrent l'espoir de rendre le saint Graal accessible à tous les hommes. Albert travailla efficacement, sans aucun doute, à répandre les idées mères de la doctrine. Il parvint aux grades les plus avancés de l'ordre; car nous trouvons quelque part la liste de ses titres, ce qui prouverait qu'il eut le temps de les conquérir. Or chacun sait qu'il fallait quatre-vingt et un mois pour s'élever seulement aux trente-trois degrés de la maçonnerie, et nous croyons être certain qu'il en fallait ensuite beaucoup davantage pour franchir le nombre illimité des degrés mystérieux du saint Graal. Les noms des grades maçonniques ne sont plus un mystère pour personne; mais on ne nous saura peut-être pas mauvais gré d'en rappeler ici quelques-uns, car ils peignent assez bien le génie enthousiaste et la riante imagination qui présidèrent à leur création successive:
«Apprenti, compagnon et maître maçon, maître secret et maître parfait, secrétaire, prévôt et juge, maître anglais et maître irlandais, maître en Israël, maître élu des neuf et des quinze, élu de l'inconnu, sublime chevalier élu, grand maître architecte, royal-arche, grand Écossais de la loge sacrée ou sublime maçon, chevalier de l'épée, chevalier d'Orient, prince de Jérusalem, chevalier d'Orient et d'Occident, rose-croix de France, d'Hérédom et du Kilwinning, grand pontife ou sublime Écossais, architecte de la voûte sacrée, pontife de Jérusalem céleste, souverain prince de la maçonnerie ou maître ad vitam, noachite, prince du Liban, chef du tabernacle, chevalier du serpent d'airain, Écossais trinitaire ou prince de merci, grand commandeur du temple, chevalier du soleil, patriarche des croisades, grand maître de la lumière, chevalier Kadosh, chevalier de l'aigle blanc et de l'aigle noir, chevalier du phénix, chevalier de l'iris, chevalier des Argonautes, chevalier de la toison d'or, grand inspecteur-inquisiteur-commandeur, sublime prince du royal secret, sublime maître de l'anneau lumineux, etc, etc.[14]»
Note 14: [(retour) ] Plusieurs de ces grades sont de diverses créations et de divers rites. Quelques-uns sont peut-être postérieurs à l'époque dont nous parlons. Nous renvoyons la rectification aux docteurs érudits. Il y a eu, je crois, plus de cent grades dans certains rites.
À ces titres, ou du moins à la plupart d'entre eux, nous trouvons des titres moins connus accolés au nom d'Albert Podiebrad, dans un chiffre moins lisible que celui des francs-maçons, tels que chevalier de Saint-Jean, sublime Joannite, maître du nouvel Apocalypse, docteur de l'Évangile éternel, élu de l'Esprit-Saint, templiste, aréopagite, mage, homme-peuple, homme-pontife, homme-roi, homme nouveau, etc. Nous avons été surpris de voir ici quelques titres qui sembleraient empruntés par anticipation à l'Illuminisme de Weishaupt; mais cette particularité nous a été expliquée plus tard, et n'aura pas besoin de commentaire pour nos lecteurs à la fin de cette histoire.
À travers le labyrinthe de faits obscurs, mais profonds, qui se rattachent aux travaux, aux succès, à la dispersion et à l'extinction apparente des Invisibles, nous avons bien de la peine à suivre de loin l'étoile aventureuse de notre jeune couple. Cependant, en suppléant par un commentaire prudent à ce qui nous manque, voici à peu près l'historique abrégé des principaux événements de leur vie. L'imagination du lecteur aidera à la lettre; et pour notre compte, nous ne doutons pas que les meilleurs dénoûments ne soient ceux dont le lecteur veut bien se charger pour son compte, à la place du narrateur[15].
Note 15: [(retour) ] À telles enseignes que l'histoire de Jean Kreyssler nous paraît être le roman le plus merveilleux d'Hoffmann. La mort ayant surpris l'auteur avant la fin de son œuvre, le poëme se termine dans les imaginations sous mille formes différentes plus fantastiques les unes que les autres. C'est ainsi qu'un beau fleuve se ramifie vers son embouchure et se perd en mille filets capricieux dans les sables durs de la grève.
Il est probable que ce fut en quittant le saint Graal que Consuelo se rendit à la petite cour de Bareith, où la margrave, sœur de Frédéric, avait des palais, des jardins, des kiosques et des cascades, dans le goût de ceux du comte Hoditz à Roswald, quoique moins somptueux et moins dispendieux; car cette spirituelle princesse avait été mariée sans dot à un très-pauvre prince, et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait des robes dont la queue fût raisonnable, et des pages dont le pourpoint ne montrât pas la corde. Ses jardins, ou plutôt son jardin, pour parler sans métaphore, était situé dans un paysage admirable, et elle s'y donnait le plaisir d'un opéra italien, dans un temple antique, d'un goût un peu Pompadour. La margrave était très-philosophe, c'est-à-dire voltairienne. Le jeune margrave héréditaire, son époux, était chef zélé d'une loge maçonnique. J'ignore si Albert fut en relations avec lui et si son incognito fut protégé par le secret des frères, ou bien s'il se tint éloigné de cette cour pour rejoindre sa femme un peu plus tard. Sans doute Consuelo avait là quelque mission secrète. Peut-être aussi, pour éviter d'attirer sur son époux l'attention qui se fixait en tous lieux sur elle, elle ne vécut pas publiquement auprès de lui dans les premiers temps. Leurs amours eurent sans doute alors tout l'attrait du mystère; et si la publicité de leur union, consacrée par la sanction fraternelle des templistes, leur avait paru douce et vivifiante, le secret dont ils s'entourèrent dans un monde hypocrite et licencieux fut pour eux, dans les commencements, une égide nécessaire, et une sorte de muette protestation, où ils puisèrent leur enthousiasme et leur force.
Plusieurs chanteuses et chanteurs italiens firent à cette époque les délices de la petite cour de Bareith. La Corilla et Anzoleto y parurent, et l'inconséquente prima donna s'enflamma de nouveaux feux pour le traître qu'elle avait voué naguère à toutes les furies de l'enfer. Mais Anzoleto, en cajolant la tigresse, s'efforça prudemment, et avec une mystérieuse réserve, de trouver grâce auprès de Consuelo, dont le talent grandi par tant de secrètes et profondes révélations, éclipsait toutes les rivalités. L'ambition était devenue la passion dominante du jeune ténor; l'amour avait été étouffé sous le dépit, la volupté même sous la satiété. Il n'aimait donc ni la chaste Consuelo, ni la fougueuse Corilla; mais il ménageait l'une et l'autre, tout prêt à se rattacher en apparence à celle des deux qui le prendrait à sa suite et l'aiderait à se faire avantageusement connaître. Consuelo lui témoigna une paisible amitié, et ne lui épargna pas les bons conseils et les consciencieuses leçons qui pouvaient donner l'essor à son talent. Mais elle ne sentit plus auprès de lui aucun trouble, et la mansuétude de son pardon lui révéla à elle-même l'absolue consommation de son détachement. Anzoleto ne s'y méprit pas. Après avoir écouté avec fruit les enseignements de l'artiste, et feint d'entendre avec émotion les conseils de l'amie, il perdit la patience en perdant l'espoir, et sa profonde rancune, son amer dépit, percèrent malgré lui dans son maintien et dans ses paroles.
Sur ces entrefaites, il paraît que la jeune baronne Amélie de Rudolstadt arriva à la cour de Bareith avec la princesse de Culmbach, fille de la comtesse Hoditz. S'il faut en croire quelques témoins indiscrets ou exagérateurs, de petits drames assez bizarres se passèrent alors entre ces quatre personnes, Consuelo, Amélie, Corilla et Anzoleto. En voyant paraître à l'improviste le beau ténor sur les planches de l'opéra de Bareith, la jeune baronne s'évanouit. Personne ne s'avisa de remarquer la coïncidence, mais le regard de lynx de la Corilla avait saisi sur le front du ténor un rayonnement particulier de vanité satisfaite. Il avait manqué son passage d'effet; la cour, distraite par la pâmoison de la jeune baronne, n'avait pas encouragé le chanteur; et, au lieu de maugréer entre ses dents, comme il faisait toujours en pareil cas, il avait sur les lèvres un sourire de triomphe non équivoque.
«Tiens! dit la Corilla d'une voix étouffée à Consuelo en rentrant dans la coulisse, ce n'est ni toi ni moi qu'il aime, c'est cette petite sotte qui vient de faire une scène pour lui. La connais-tu? qui est-elle?
—Je ne sais, répondit Consuelo qui n'avait rien remarqué; mais je puis t'assurer que ce n'est ni elle, ni toi, ni moi qui l'occupons.
—Qui donc, en ce cas?
—Lui-même, al solito!» reprit Consuelo en souriant.
La chronique ajoute que le lendemain matin Consuelo fut mandée dans un bosquet retiré de la résidence pour s'entretenir avec la baronne Amélie à peu près ainsi qu'il suit:
«Je sais tout! aurait dit cette dernière d'un air irrité, avant de permettre à Consuelo d'ouvrir la bouche; c'est vous qu'il aime! c'est vous, malheureuse, fléau de ma vie, qui m'avez enlevé le cœur d'Albert et le sien.
—Le sien. Madame? J'ignore...
—Ne feignez pas, Anzoleto vous aime, vous êtes sa maîtresse, vous l'avez été à Venise, vous l'êtes encore...
—C'est une infâme calomnie, ou une supposition indigne de vous, Madame.
—C'est la vérité, vous dis-je. Il me l'a avoué cette nuit.
—Cette nuit! oh! Madame, que m'apprenez-vous?» s'écria Consuelo en rougissant de honte et de chagrin...
Amélie fondit en larmes, et quand la bonne Consuelo eut réussi à calmer sa jalousie, elle obtint malgré elle la confidence de cette malheureuse passion. Amélie avait vu Anzoleto chanter sur le théâtre de Prague; elle avait été enivrée de sa beauté et de ses succès. Ne comprenant rien à la musique, elle l'avait pris sans hésitation pour le premier chanteur du monde, d'autant plus qu'à Prague il avait eu un succès de vogue, Elle l'avait mandé auprès d'elle comme maître de chant, et pendant que son pauvre père, le vieux baron Frédéric, paralysé par l'inaction, donnait dans son fauteuil tout en rêvant de meutes en fureur et de sangliers aux abois, elle avait succombé à la séduction. L'ennui et la vanité l'avaient poussée à sa perte. Anzoleto, flatté de cette illustre conquête, et voulant se mettre à la mode par un scandale, lui avait persuadé qu'elle avait de l'étoffe pour devenir la plus grande cantatrice de son siècle, que la vie d'artiste était un paradis sur la terre, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de s'enfuir avec lui pour aller débuter au théâtre de Hay-Market dans les opéras de Haendel. Amélie avait d'abord rejeté avec horreur l'idée d'abandonner son vieux père; mais, au moment où Anzoleto quittait Prague, feignant un désespoir qu'il n'éprouvait pas, elle avait cédé à une sorte de vertige, elle avait fui avec lui.
Son enivrement n'avait pas été de longue durée; l'insolence d'Anzoleto et la grossièreté de ses mœurs, quand il ne jouait plus le personnage de séducteur, l'avaient fait rentrer en elle-même. C'était donc avec une sorte de joie que, trois mois après son évasion, elle avait été arrêtée à Hambourg et ramenée en Prusse, où, sur la demande des Rudolstadt de Saxe, elle avait été incarcérée mystérieusement à Spandaw; mais la pénitence avait été trop longue et trop sévère. Amélie s'était dégoûtée du repentir aussi vite que de la passion; elle avait soupiré après la liberté, les aises de la vie, et la considération de son rang, dont elle avait été si brusquement et si cruellement privée. Au milieu de ses souffrances personnelles, elle avait à peine senti la douleur de perdre son père. En apprenant qu'elle était libre, elle avait enfin compris tous les malheurs qui avaient frappé sa famille; mais n'osant retourner auprès de la chanoinesse, et craignant l'ennui amer d'une vie de réprimandes et de sermons, elle avait imploré la protection de la margrave de Bareith; et la princesse de Culmbach, alors à Dresde, s'était chargée de la conduire auprès de sa parente. Dans cette cour philosophique et frivole, elle trouvait l'aimable tolérance dont les vices à la mode faisaient alors l'unique vertu de l'avenir. Mais en revoyant Anzoleto, elle subissait déjà le diabolique ascendant qu'il savait exercer sur les femmes, et contre lequel la chaste Consuelo elle-même avait eu tant de luttes à soutenir. L'effroi et le chagrin l'avaient d'abord frappée au cœur; mais après son évanouissement, étant sortie seule la nuit dans les jardins pour prendre l'air, elle l'avait rencontré, enhardi par son émotion, et l'imagination irritée par les obstacles survenus entre eux. Maintenant elle l'aimait encore, elle en rougissait, elle en était effrayée, et elle confessait ses fautes à son ancienne maîtresse de chant avec un mélange de pudeur féminine et de cynisme philosophique.
Il paraît certain que Consuelo sut trouver le chemin de son cœur par de chaleureuses exhortations, et qu'elle la décida à retourner au château des Géants, pour y éteindre dans la retraite sa dangereuse passion, et soigner les vieux jours de sa tante.
Après cette aventure, le séjour de Bareith ne fut plus supportable pour Consuelo. L'orageuse jalousie de la Corilla, qui, toujours folle et toujours bonne au fond, l'accusait avec grossièreté et se jetait à ses pieds l'instant d'après, la fatigua singulièrement. De son côté Anzoleto, qui s'était imaginé pouvoir se venger de ses dédains, en jouant à la passion avec Amélie, ne lui pardonna pas d'avoir soustrait la jeune baronne au danger. Il lui fit mille mauvais tours, comme de lui faire manquer toutes ses entrées sur la scène, de prendre sa partie au milieu d'un duo, pour la dérouter, et, par son propre aplomb, donner à croire au public ignorant que c'était elle qui se trompait. Si elle avait un jeu de scène avec lui, il allait à droite au lieu d'aller à gauche, essayait de la faire tomber, ou la forçait de s'embrouiller parmi les comparses. Ces méchantes espiègleries échouèrent devant le calme et la présence d'esprit de Consuelo; mais elle fut moins stoïque lorsqu'elle s'aperçut qu'il répandait les plus indignes calomnies contre elle, et qu'il était écouté par ces grands seigneurs désœuvrés aux yeux desquels une actrice vertueuse était un phénomène impossible à admettre, ou tout au moins fatigant à respecter. Elle vit des libertins de tout âge et de tout rang s'enhardir auprès d'elle, et, refusant de croire à la sincérité de sa résistance, se joindre à Anzoleto pour la diffamer et la déshonorer, dans un sentiment de vengeance lâche et de dépit féroce.
Ces cruelles et misérables persécutions furent le commencement d'un long martyre que subit héroïquement l'infortunée prima donna durant toute sa carrière théâtrale. Toutes les fois qu'elle rencontra Anzoleto, il lui suscita mille chagrins, et il est triste de dire qu'elle rencontra plus d'un Anzoleto dans sa vie. D'autres Corilla la tourmentèrent de leur envie et de leur malveillance, plus ou moins perfide ou brutale; et de toutes ces rivales, la première fut encore la moins méchante et la plus capable d'un bon mouvement de cœur. Mais quoi qu'on puisse dire de la méchanceté et de la jalouse vanité des femmes de théâtre, Consuelo éprouva que quand leurs vices entraient dans le cœur d'un homme, ils le dégradaient encore davantage et le rendaient plus indigne de son rôle dans l'humanité. Les seigneurs arrogants et débauchés, les directeurs de théâtres et les gazetiers, dépravés aussi par le contact de tant de souillures; les belles dames, protectrices curieuses et fantasques, promptes à s'imposer, mais irritées bientôt de rencontrer chez une fille de cette espèce plus de vertu qu'elles n'en avaient et n'en voulaient avoir; enfin le public souvent ignare, presque toujours ingrat ou partial, ce furent là autant d'ennemis contre lesquels l'épouse austère de Liverani eut à se débattre dans d'incessantes amertumes. Persévérante et fidèle, dans l'art comme dans l'amour, elle ne se rebuta jamais et poursuivit sa carrière, grandissant toujours dans la science de la musique, comme dans la pratique de la vertu; échouant souvent dans l'épineuse poursuite du succès, se relevant souvent aussi par de justes triomphes, restant malgré tout la prêtresse de l'art, mieux que ne l'entendait le Porpora lui-même, et puisant toujours de nouvelles forces dans sa foi religieuse, d'immenses consolations dans l'amour ardent et dévoué de son époux.
La vie de cet époux, quoique marchant parallèlement à la sienne, car il l'accompagna dans tous ses voyages, est enveloppée de nuages plus épais. Il est à présumer qu'il ne se fit pas l'esclave de la fortune de sa femme, et qu'il ne s'adonna point au rôle de teneur de livres pour les recettes et les dépenses de sa profession. La profession de Consuelo lui fut d'ailleurs assez peu lucrative. Le public ne rétribuait pas alors les artistes avec la prodigieuse munificence qui distingue celui de notre temps. Les artistes s'enrichissaient principalement des dons des princes et des grands, et les femmes qui savaient tirer parti de leur position acquéraient déjà des trésors; mais la chasteté et le désintéressement sont les plus grands ennemis de la fortune d'une femme de théâtre. Consuelo eut beaucoup de succès d'estime, quelques-uns d'enthousiasme, quand par hasard la perversité de son entourage ne s'interposa pas trop entre elle et le vrai public; mais elle n'eut aucun succès de galanterie, et l'infamie ne la couronna point de diamants et de millions. Ses lauriers demeurèrent sans tache, et ne lui furent pas jetés sur la scène par des mains intéressées. Après dix ans de travail et de courses, elle n'était pas plus riche qu'à son point de départ, elle n'avait pas su spéculer, et, de plus, elle ne l'avait pas voulu: deux conditions moyennant lesquelles la richesse ne vient chercher malgré eux les travailleurs d'aucune classe. En outre, elle n'avait point mis en réserve le fruit souvent contesté de ses peines; elle l'avait constamment employé en bonnes œuvres, et, dans une vie consacrée secrètement à une active propagande, ses ressources mêmes n'avaient pas toujours suffi; le gouvernement central des Invisibles y avait quelquefois pourvu.
Quel fut le succès réel de l'ardent et infatigable pèlerinage qu'Albert et Consuelo poursuivirent à travers la France, l'Espagne, l'Angleterre et l'Italie? Il n'y en eut point de manifeste pour le monde, et je crois qu'il faut se reporter à vingt ans plus tard pour retrouver, par induction, l'action des sociétés secrètes dans l'histoire du dix-huitième siècle. Ces sociétés eurent-elles plus d'effet en France que dans le sein de l'Allemagne qui les avait enfantées? La Révolution française répond avec énergie pour l'affirmative. Cependant la conspiration européenne de l'Illuminisme et les gigantesques conceptions de Weishaupt montrent aussi que le divin rêve du saint Graal n'avait pas cessé d'agiter les imaginations allemandes, depuis trente années, malgré la dispersion ou la défection des premiers adeptes.
D'anciennes gazettes nous apprennent que la Porporina chanta avec un grand éclat à Paris dans les opéras de Pergolèse, à Londres dans les oratorios et les opéras de Haendel, à Madrid avec Farinelli, à Dresde avec la Faustina et la Mingotti, à Venise, à Rome et à Naples dans les opéras et la musique d'église du Porpora et des autres grands maîtres.
Toutes les démarches d'Albert nous sont inconnues. Quelques billets de Consuelo à Trenck ou à Wanda nous montrent ce mystérieux personnage plein de foi, de confiance, d'activité, et jouissant, plus qu'aucun autre homme, de la lucidité de ses pensées jusqu'à une époque où les documents certains nous manquent absolument. Voici ce qui a été raconté, dans un certain groupe de personnes à peu près toutes mortes aujourd'hui, sur la dernière apparition de Consuelo à la scène.
Ce fut à Vienne vers 1760. La cantatrice pouvait avoir environ trente ans; elle était, dit-on, plus belle que dans sa première jeunesse. Une vie pure, des habitudes de calme moral et de sobriété physique, l'avaient conservée dans toute la puissance de sa grâce et de son talent. De beaux enfants l'accompagnaient; mais on ne connaissait pas son mari, bien que la renommée publiât qu'elle en avait un, et qu'elle lui avait été irrévocablement fidèle. Le Porpora, après avoir fait plusieurs voyages en Italie, était revenu à Vienne, et faisait représenter un nouvel opéra au théâtre impérial. Les vingt dernières années de ce maître sont tellement ignorées, que nous n'avons pu trouver dans aucune de ses biographies le nom de ce dernier œuvre. Nous savons seulement que la Porporina y remplit le principal rôle avec un succès incontestable, et qu'elle arracha des larmes à toute la cour. L'impératrice daigna être satisfaite. Mais dans la nuit qui suivit ce triomphe, la Porporina reçut, de quelque messager invisible, une nouvelle qui lui apporta l'épouvante et la consternation. Dès sept heures du matin, c'est-à-dire au moment où l'impératrice était avertie par le fidèle valet qu'on appelait le frotteur de Sa Majesté (vu que ses fonctions consistaient effectivement à ouvrir les persiennes, à faire le feu et à frotter la chambre, tandis que Sa Majesté s'éveillait peu à peu), la Porporina, ayant gagné à prix d'or et à force d'éloquence tous les gardiens des avenues sacrées, se présenta derrière la porte même de l'auguste chambre à coucher.
«Mon ami, dit-elle au frotteur, il faut que je me jette aux pieds de l'impératrice. La vie d'un honnête homme est en danger, l'honneur d'une famille est compromis. Un grand crime sera peut-être consommé dans quelques jours, si je ne vois Sa Majesté à l'instant même. Je sais que vous êtes incorruptible, mais je sais aussi que vous êtes un homme généreux et magnanime. Tout le monde le dit; vous avez obtenu bien des grâces que les courtisans les plus fiers n'eussent pas osé solliciter.
—Bonté du ciel! est-ce vous que je revois enfin, ô ma chère maîtresse! s'écria le frotteur, en joignant les mains et en laissant tomber son plumeau.
—Karl! s'écria à son tour Consuelo, oh! merci, mon Dieu, je suis sauvée. Albert a un bon ange jusque dans ce palais.
—Albert? Albert! reprit Karl, est-ce lui qui est en danger, mon Dieu? En ce cas, entrez vite, Signora, dussé-je être chassé. Et Dieu sait que je regretterais ma place, car j'y fais quelque bien, et j'y sers notre sainte cause mieux que je n'ai encore pu le faire ailleurs... Mais Albert! Tenez, l'impératrice est une bonne femme quand elle ne gouverne pas, ajouta-t-il à voix basse. Entrez, vous serez censée m'avoir précédé. Que la faute retombe sur ces coquins de valets qui ne méritent pas de servir une reine, car ils ne lui disent que des mensonges!»
Consuelo entra, et l'impératrice, en ouvrant ses yeux appesantis, la vit à genoux et comme prosternée au pied de son lit.
«Qu'est-ce-là? s'écria Marie-Thérèse, en drapant son couvre-pied sur ses épaules avec une majesté d'habitude qui n'avait plus rien de joué, et en se soulevant, aussi superbe, aussi redoutable en cornettes de nuit et sur son chevet, que si elle eût été assise sur son trône, le diadème en tête et l'épée au flanc.
—Madame, répondit Consuelo, c'est une humble sujette, une mère infortunée, une épouse au désespoir qui, à genoux, vous demande la vie et la liberté de son mari.»
En ce moment, Karl entra, feignant une grande surprise.
«Malheureuse! s'écria-t-il en jouant l'épouvante et la fureur, qui vous a permis d'entrer ici?
—Je te fais mon compliment, Karl! dit l'impératrice, de la vigilance et de ta fidélité. Jamais pareille chose ne m'est arrivée de ma vie, d'être ainsi réveillée en sursaut, avec cette insolence!
—Que Votre Majesté dise un mot, reprit Karl avec audace, et je tue cette femme sous ses yeux.»
Karl connaissait fort bien l'impératrice; il savait qu'elle aimait à faire des actes de miséricorde devant témoins, et qu'elle savait être grande reine et grande femme, même devant ses valets de chambre.
«C'est trop de zèle! répondit-elle avec un sourire majestueux et maternel en même temps. Va-t'en, et laisse parler cette pauvre femme qui pleure. Je ne suis en danger avec aucun de mes sujets. Que voulez-vous, madame? Eh mais, c'est toi, ma belle Porporina! tu vas te gâter la voix à sangloter de la sorte.
—Madame, répondit Consuelo, je suis mariée devant l'Église catholique depuis dix ans. Je n'ai pas une seule faute contre l'honneur à me reprocher. J'ai des enfants légitimes, et je les élève dans la vertu. J'ose donc...
—Dans la vertu, je le sais, dit l'impératrice, mais non dans la religion. Vous êtes sage, on me l'a dit, mais vous n'allez jamais à l'église. Cependant, parlez. Quel malheur vous a frappé?
—Mon époux, dont je ne m'étais jamais séparée, reprit la suppliante, est actuellement à Prague, et j'ignore par quelle infâme machination il vient d'être arrêté, jeté dans un cachot, accusé de vouloir prendre un nom et un titre qui ne lui appartiennent pas, de vouloir spolier un héritage, d'être enfin un intrigant, un imposteur et un espion, accusé pour ce fait de haute trahison, et condamné à la détention perpétuelle, à la mort peut-être dans ce moment-ci.
—À Prague? un imposteur? dit l'impératrice avec calme; j'ai une histoire comme cela dans les rapports de ma police secrète. Comment appelez-vous votre mari? car vous autres, vous ne portez pas le nom de vos maris?
—Il s'appelle Liverani.
—C'est cela. Eh bien, mon enfant, je suis désolée de vous savoir mariée à un pareil misérable. Ce Liverani est en effet un chevalier d'industrie ou un fou qui, grâce à une ressemblance parfaite, veut se faire passer pour un comte de Rudolstadt, mort il y a plus de dix ans, le fait est avéré. Il s'est introduit auprès d'une vieille chanoinesse de Rudolstadt, dont il ose se dire le neveu, et dont, à coup sûr, il eût capté l'héritage, si, au moment de faire son testament en sa faveur, la pauvre dame, tombée en enfance, n'eût été délivrée de son obsession par des gens de bien dévoués à sa famille. On l'a arrêté, et on a fort bien fait. Je conçois votre chagrin, mais je n'y puis porter remède. On instruit le procès. S'il est reconnu que cet homme, comme je voudrais le croire, est aliéné, on le placera dans un hôpital, où vous pourrez le voir et le soigner. Mais s'il n'est qu'un escamoteur, comme je le crains, il faudra bien le détenir un peu plus sévèrement, pour l'empêcher de troubler la possession de la véritable héritière des Rudolstadt, une baronne Amélie, je crois, qui, après quelques travers de jeunesse, est sur le point de se marier avec un de mes officiers. J'aime à me persuader, mademoiselle, que vous ignorez la conduite de votre mari, et que vous vous faites illusion sur son caractère: autrement je trouverais vos instances très-déplacées. Mais je vous plains trop pour vouloir vous humilier... Vous pouvez vous retirer.»
Consuelo vit qu'elle n'avait rien à espérer, et qu'en essayant de faire constater l'identité de Liverani et d'Albert de Rudolstadt, elle rendrait sa cause de plus en plus mauvaise. Elle se releva et marcha vers la porte, pâle et prête à s'évanouir. Marie-Thérèse, qui la suivait d'un œil scrutateur, eut pitié d'elle, et la rappelant:
«Vous êtes fort à plaindre, lui dit-elle d'une voix moins sèche. Tout cela n'est pas votre faute, j'en suis certaine. Remettez-vous, soignez-vous. L'affaire sera examinée consciencieusement; et si votre mari ne veut pas se perdre lui-même, je ferai en sorte qu'il soit considéré comme atteint de démence. Si vous pouvez communiquer avec lui, faites-lui entendre cela. Voilà le conseil que j'ai à vous donner.
—Je le suivrai, et je bénis Votre Majesté. Mais sans sa protection, je ne pourrai rien. Mon mari est enfermé à Prague, et je suis engagée au théâtre impérial de Vienne. Si Votre Majesté ne daigne m'accorder un congé et me délivrer un ordre pour communiquer avec mon mari qui est au secret...
—Vous demandez beaucoup! J'ignore si M. de Kaunitz voudra vous accorder ce congé, et s'il sera possible de vous remplacer au théâtre. Nous verrons cela dans quelques jours.
—Dans quelques jours!... s'écria Consuelo en retrouvant son courage. Mais dans quelques jours il ne sera plus temps! il faut que je parte à l'instant même!
—C'est assez, dit l'impératrice. Votre insistance vous sera fâcheuse, si vous la portez devant des juges moins calmes et moins indulgents que moi. Allez, Mademoiselle.»
Consuelo courut chez le chanoine *** et lui confia ses enfants, en lui annonçant qu'elle partait, et qu'elle ignorait la durée de son absence.
«Si vous nous quittez pour longtemps, tant pis! répondit le bon vieillard. Quant aux enfants, je ne m'en plains pas. Ils sont parfaitement élevés, et ils feront société à Angèle, qui s'ennuie bien un peu avec moi.
—Écoutez! reprit Consuelo qui ne put retenir ses larmes après avoir été serrer ses enfants une dernière fois sur son cœur, ne leur dites pas que mon absence sera longue, mais sachez qu'elle peut être éternelle. Je vais subir peut-être des douleurs dont je ne me relèverais pas à moins que Dieu ne fît un miracle en ma faveur; priez-le pour moi, et faites prier mes enfants.»
Le bon chanoine n'essaya pas de lui arracher son secret; mais comme son âme paisible et nonchalante n'admettait pas facilement l'idée d'un malheur sans ressources, il s'efforça de la consoler. Voyant qu'il ne réussissait pas à lui rendre l'espérance, il voulut au moins lui mettre l'esprit en repos sur le sort de ses enfants.
«Mon cher Bertoni, lui dit-il avec l'accent du cœur, et en s'efforçant de prendre un air enjoué à travers ses larmes, si tu ne reviens pas, tes enfants m'appartiennent, songes-y! Je me charge de leur éducation. Je marierai la fille, ce qui diminuera un peu la dot d'Angèle, et la rendra plus laborieuse. Quant aux garçons, je te préviens que j'en ferai des musiciens!
—Joseph Haydn partagera ce fardeau, reprit Consuelo en baisant les mains du chanoine, et le vieux Porpora leur donnera bien encore quelques leçons. Mes pauvres enfants sont dociles, et annoncent de l'intelligence; leur existence matérielle ne m'inquiète pas. Ils pourront un jour gagner honnêtement leur vie. Mais mon amour et mes conseils... vous seul pouvez me remplacer auprès d'eux.
—Et je le le promets, s'écria le chanoine; j'espère bien vivre assez longtemps pour les voir tous établis. Je ne suis pas encore trop gros, j'ai toujours la jambe ferme. Je n'ai pas plus de soixante ans, quoique autrefois cette scélérate de Brigitte voulût me vieillir pour m'engager à faire mon testament. Allons, ma fille! courage et santé. Pars et reviens! Le bon Dieu est avec les honnêtes gens.»
Consuelo, sans s'embarrasser de son congé, fit atteler des chevaux de poste à sa voiture. Mais, au moment d'y monter, elle fut retardée par le Porpora, qu'elle n'avait pas voulu voir, prévoyant bien l'orage, et qui s'effrayait de la voir partir. Il craignait, malgré les promesses qu'elle lui faisait d'un air contraint et préoccupé, qu'elle ne fût pas de retour pour l'opéra du lendemain.
«Qui diable songe à aller à la campagne au cœur de l'hiver? disait-il avec un tremblement nerveux, moitié de vieillesse, moitié de colère et de crainte. Si tu t'enrhumes, voilà mon succès compromis, et cela allait si bien! je ne te conçois pas. Nous triomphons hier, et tu voyages aujourd'hui!»
Cette discussion fit perdre un quart d'heure à Consuelo, et donna le temps à la direction du théâtre, qui avait déjà l'éveil, de faire avertir l'autorité. Un piquet de houlans vint faire dételer. On pria Consuelo de rentrer, et on monta la garde autour de sa maison pour l'empêcher de fuir. La fièvre la prit. Elle ne s'en aperçut pas, et continua d'aller et de venir dans son appartement, en proie à une sorte d'égarement, et ne répondant que par des regards sombres et fixes aux irritantes interpellations du Porpora et du directeur. Elle ne se coucha point, et passa la nuit en prières. Le matin, elle parut calme, et alla à la répétition par ordre. Sa voix n'avait jamais été plus belle, mais elle avait des distractions qui terrifiaient le Porpora. «Ô maudit mariage! ô infernale folie d'amour!» murmurait-il dans l'orchestre en frappant sur son clavecin de façon à le briser. Le vieux Porpora était toujours le même; il eût dit volontiers: Périssent tous les amants et tous les maris de la terre plutôt que mon opéra!
Le soir, Consuelo fit sa toilette comme à l'ordinaire, et se présenta sur la scène. Elle se posa, et ses lèvres articulèrent un mot... mais pas un son ne sortit de sa poitrine, elle avait perdu la voix.
Le public stupéfait se leva en masse. Les courtisans, qui commençaient à savoir vaguement sa tentative de fuite, déclarèrent que c'était un caprice intolérable. Il y eut des cris, des huées, des applaudissements à chaque nouvel effort de la cantatrice. Elle essaya de parler, et ne put faire entendre une seule parole. Cependant, elle resta debout et morne, ne songeant pas à la perte de sa voix, ne se sentant pas humiliée par l'indignation de ses tyrans, mais résignée et fière comme l'innocent condamné à subir un supplice inique, et remerciant Dieu de lui envoyer cette infirmité subite qui allait lui permettre de quitter le théâtre et de rejoindre Albert.
Il fut proposé à l'impératrice de mettre l'artiste récalcitrante en prison pour lui faire retrouver la voix et la bonne volonté. Sa Majesté avait eu un instant de colère, et on croyait lui faire la cour en accablant l'accusée. Mais Marie-Thérèse, qui permettait quelquefois les crimes dont elle profitait, n'aimait point à faire souffrir sans nécessité.
«Kaunitz, dit-elle à son premier ministre, faites délivrer à cette pauvre créature un permis de départ, et qu'il n'en soit plus question. Si son extinction de voix est une ruse de guerre, c'est du moins un acte de vertu, Peu d'actrices sacrifieraient une heure de succès à une vie d'amour conjugal.»
Consuelo, munie de tous les pouvoirs nécessaires, partit enfin, toujours malade, mais ne le sentant pas. Ici nous perdons encore le fil des événements. Le procès d'Albert eût pu être une cause célèbre, on en fit une cause secrète. Il est probable que ce fut un procès analogue, quant au fond, à celui que, vers la même époque, Frédéric de Trenck entama, soutint et perdit après bien des années de lutte. Qui connaîtrait aujourd'hui en France les détails de cette inique affaire, si Trenck lui-même n'eût pris soin de les publier et de répéter ses plaintes chaleureuses durant trente ans de sa vie? Mais Albert ne laissa point d'écrits. Nous allons donc être forcé de nous reporter à l'histoire du baron de Trenck, puisque aussi bien il est un de nos héros, et peut-être ses embarras jetteront-ils quelque lumière sur les malheurs d'Albert et de Consuelo.
Un mois à peine après la réunion du saint Graal, circonstance sur laquelle Trenck a gardé le plus profond secret dans ses Mémoires, il avait été repris et enfermé à Magdebourg, où il consuma les dix plus belles années de sa jeunesse, dans un cachot affreux, assis sur une pierre qui portait son épitaphe anticipée: Ci-gît Trenck, et chargé de quatre-vingts livres de fers. Tout le monde connaît cette célèbre infortune, les circonstances odieuses qui l'accompagnèrent, telles que les angoisses de la faim qu'on lui fit subir pendant dix-huit mois, et le soin de faire bâtir une prison pour lui aux frais de sa sœur, pour punir celle-ci, en la ruinant, de lui avoir donné asile; ses miraculeuses tentatives d'évasion, l'incroyable énergie qui ne l'abandonna jamais et que déjouèrent ses imprudences chevaleresques; ses travaux d'art dans la prison, les merveilleuses ciselures qu'il vint à bout de faire avec une pointe de clou sur des gobelets d'étain, et dont les sujets allégoriques et les devises en vers sont si profondes et si touchantes[16]; enfin, ses relations secrètes, en dépit de tout, avec la princesse Amélie de Prusse; le désespoir où celle-ci se consuma, le soin qu'elle prit de s'enlaidir avec une liqueur corrosive qui lui fit presque perdre la vue, l'état déplorable où elle réduisit volontairement sa propre santé afin d'échapper à la nécessité du mariage, la révolution affreuse qui s'opéra dans son caractère: enfin, ces dix années de désolation qui firent de Trenck un martyr, et de son illustre amante une femme vieille, laide et méchante, au lieu d'un ange de douceur et de beauté qu'elle avait été naguère et qu'elle eût pu continuer d'être dans le bonheur[17]. Tout cela est historique, mais on ne s'en est pas assez souvenu quand on a tracé le portrait de Fréderic le Grand. Ce crime, accompagné de cruautés gratuites et raffinées, est une tache ineffaçable à la mémoire du despote philosophe.
Note 16: [(retour) ] On en a encore dans quelques musées particuliers de l'Allemagne.
Note 17: [(retour) ] Voir dans Thiebault le portrait de l'abbesse de Quedlimbourg et les curieuses révélations qui s'y rattachent.
Enfin, Trenck fut mis en liberté, comme l'on sait, grâce à l'intervention de Marie-Thérèse, qui le réclama comme son sujet; et cette protection tardive lui fut acquise enfin par les soins du frotteur de la chambre de Sa Majesté, le même que notre Karl. Il y a, sur les ingénieuses intrigues de ce magnanime plébéien auprès de sa souveraine, des pages bien curieuses et bien attendrissantes dans les mémoires du temps.
Pendant les premières années de la captivité de Trenck, son cousin, le fameux Pandoure, victime d'accusations plus méritées, mais non moins haineuses et cruelles, était mort empoisonné, au Spielberg. À peine libre, Trenck le Prussien vint à Vienne réclamer l'immense succession de Trenck l'Autrichien. Mais Marie-Thérèse n'était point du tout d'avis de la lui rendre. Elle avait profité des exploits du pandoure, elle l'avait puni de ses violences, elle voulait profiter de ses rapines, et elle en profita en effet. Comme Frédéric II, comme toutes les grandes intelligences couronnées, tandis que la puissance de son rôle éblouissait les masses, elle ne se faisait pas faute de ces secrètes iniquités dont Dieu et les hommes demanderont compte au jour du jugement, et qui pèseront autant dans un plateau de la balance que les vertus officielles dans l'autre. Conquérants et souverains, c'est en vain que vous employez vos trésors à bâtir des temples: vous n'en êtes pas moins des impies, quand une seule pièce de cet or est le prix du sang et de la souffrance. C'est en vain que vous soumettez des races entières par l'éclat de vos armes: les hommes les plus aveuglés par le prestige de la gloire vous reprocheront un seul homme, un seul brin d'herbe froidement brisé. La muse de l'histoire, encore aveugle et incertaine, accorde presque qu'il est dans le passé de grands crimes nécessaires et justiciables; mais la conscience inviolable de l'humanité proteste contre sa propre erreur, en réprouvant du moins les crimes inutiles au succès des grandes causes.
Les desseins cupides de l'impératrice furent merveilleusement secondés par ses mandataires, les agents ignobles qu'elle avait nommés curateurs des biens du pandoure, et les magistrats prévaricateurs qui prononcèrent sur les droits de l'héritier. Chacun eut sa part à la curée. Marie-Thérèse crut se faire celle du lion; mais ce fut en vain que, quelques années plus tard, elle envoya à la prison et aux galères les infidèles complices de cette grande dilapidation: elle ne put rentrer complètement dans les bénéfices de l'affaire. Trenck fut ruiné, et n'obtint jamais justice. Rien ne nous a mieux fait connaître le caractère de Marie-Thérèse que cette partie des Mémoires de Trenck où il rend compte de ses entretiens avec elle à ce sujet. Sans s'écarter du respect envers la royauté, qui était alors une religion officielle pour les patriciens, il nous fait pressentir la sécheresse, l'hypocrisie et la cupidité de cette grande femme, réunion de contrastes, caractère sublime et mesquin, naïf et fourbe, comme toutes les belles âmes aux prises avec la corruption de la puissance absolue, cette cause anti-humaine de tout mal, cet écueil inévitable contre lequel tous les nobles instincts sont fatalement entraînés à se briser. Résolue d'éconduire le plaignant, la souveraine daigna souvent le consoler, lui rendre l'espérance, lui promettre sa protection contre les juges infâmes qui le dépouillaient; et à la fin, feignant d'avoir échoué dans la poursuite de la vérité et de ne plus rien comprendre au dédale de cet interminable procès, elle lui offrit, pour dédommagement, un chétif grade de major et la main d'une vieille dame laide, dévote et galante. Sur le refus de Trenck, la matrimoniomane impératrice lui déclara qu'il était un fou, un présomptueux, qu'elle ne savait aucun moyen de satisfaire son ambition, et lui tourna le dos pour ne plus s'occuper de lui. Les raisons qu'on avait fait valoir pour confisquer la succession du pandoure avaient varié selon les personnes et les circonstances. Tel tribunal avait décidé que le pandoure, mort sous le poids d'une condamnation infamante, n'avait pas été apte à tester; tel autre, que s'il y avait un testament valide, les droits de l'héritier, comme sujet prussien, ne l'étaient pas; tel autre, enfin, que les dettes du défunt absorbaient au delà de la succession, etc. On éleva incident sur incident; on vendit maintes fois la justice au réclamant, et on ne la lui fit jamais[18].
Note 18: [(retour) ]
Nous rappellerons ici au lecteur, pour ne plus y revenir, le reste de l'histoire de Trenck. Il vieillit dans la pauvreté, occupa son énergie par la publication de journaux d'une opposition fort avancée pour son temps, et, marié à une femme de son choix, père de nombreux enfants, persécuté pour ses opinions, pour ses écrits, et sans doute aussi pour son affiliation aux sociétés secrètes, il se réfugia en France dans une vieillesse avancée. Il y fut accueilli avec l'enthousiasme et la confiance des premiers de la Révolution. Mais, destiné à être la victime des plus funestes méprises, il fut arrêté comme agent étranger à l'époque de la terreur et conduit à l'échafaud. Il y marcha avec une grande fermeté. Il s'était vu naguère préconisé et représenté sur la scène dans un mélodrame qui retraçait l'histoire de sa captivité et de sa délivrance. Il avait salué avec transport la liberté française. Sur la fatale charrette, il disait en souriant: «Ceci est encore une comédie.»
Il n'avait revu la princesse Amélie qu'une seule fois depuis plus de soixante ans. En apprenant la mort de Frédéric le Grand, il avait couru à Berlin. Les deux amants, effrayés d'abord à la vue l'un de l'autre, fondirent en larmes, et se jurèrent une nouvelle affection. L'abbesse lui ordonna de faire venir sa femme, se chargea de leur fortune, et voulut prendre une de ses filles auprès d'elle pour lectrice ou gouvernante; mais elle ne put tenir ses promesses: au bout de huit jours elle était morte!—Les Mémoires de Trenck, écrits avec la passion d'un jeune homme et la prolixité d'un vieillard, sont pourtant un des monuments les plus nobles et les plus attachants de l'histoire du siècle dernier.
Pour dépouiller et proscrire Albert, on n'eut pas besoin de tous ces artifices, et la spoliation s'opéra sans doute sans tant de façons. Il suffisait de le considérer comme mort, et de lui interdire le droit de ressusciter mal à propos. Albert n'avait bien certainement rien réclamé. Nous savons seulement qu'à l'époque de son arrestation, la chanoinesse Wenceslawa venait de mourir à Prague, où elle était venue pour se faire traiter d'une ophthalmie aiguë. Albert, apprenant qu'elle était à l'extrémité, ne put résister à la voix de son cœur, qui lui criait d'aller fermer les yeux à sa chère parente. Il quitta Consuelo à la frontière d'Autriche, et courut à Prague. C'était la première fois qu'il remettait le pied en Allemagne depuis l'année de son mariage. Il se flattait qu'une absence de dix ans, et certaines précautions d'ajustement l'empêcheraient d'être reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup de mystère. Il voulait obtenir sa bénédiction, et réparer, dans une dernière effusion d'amour et de douleur, l'abandon où il avait été forcé de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappée du son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle éprouvait, mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survécu en elle à la mémoire et à l'activité du raisonnement; elle le pressa dans ses bras défaillants en l'appelant son Albert bien-aimé, son fils à jamais béni. Le vieux Hanz était mort; mais la baronne Amélie, et une femme du Bœhmerwald qui servait la chanoinesse, et qui avait été autrefois garde-malade d'Albert lui-même, s'étonnèrent et s'effrayèrent de la ressemblance de ce prétendu médecin avec le jeune comte. Il ne paraît pourtant pas qu'Amélie l'eût positivement reconnu; nous ne voulons pas la croire complice des persécutions qui s'acharnèrent après lui. Nous ne savons pas quelles circonstances donnèrent l'éveil à cette nuée d'agents semi-magistrats, semi-mouchards, à l'aide desquels la cour de Vienne gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine la chanoinesse eut-elle exhalé son dernier souffle dans les bras de son neveu, que celui-ci fut arrêté et interrogé sur sa condition et sur les intentions qui l'avaient amené au chevet de la moribonde. On voulut voir son diplôme de médecin; il en avait un en règle; mais on lui contesta son nom de Liverani, et certaines gens se rappelèrent l'avoir rencontré ailleurs sous celui de Trismégiste. On l'accusa d'avoir exercé la profession d'empirique et de magicien. Il fut impossible de prouver qu'il eût jamais reçu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne Amélie, et ce fut sa perte. Irrité et poussé à bout par les investigations auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se déguiser, il avoua brusquement à sa cousine, dans un tête-à-tête observé, qu'il était Albert de Rudolstadt. Amélie le reconnut sans doute en ce moment; mais elle s'évanouit, terrifiée par un événement si bizarre. Dès lors l'affaire prit une autre tournure.
On voulut considérer Albert comme un imposteur; mais, afin d'élever une de ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dépouillé Trenck, s'acharnèrent à compromettre l'accusé, en lui faisant dire et soutenir qu'il était Albert de Rudolstadt. Une longue enquête s'ensuivit. On invoqua le témoignage de Supperville, qui, de bonne foi sans doute, se refusa à douter qu'il l'eût vu mourir à Riesenburg. On ordonna l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il n'avait pas été difficile d'y placer la veille. On persuada à sa cousine qu'elle devait lutter contre un aventurier résolu à la dépouiller. Sans doute on ne leur permit plus de se voir. On étouffa les plaintes du captif et les ardentes réclamations de sa femme sous les verrous et les tortures de la prison. Peut-être furent-ils malades et mourants dans des cachots séparés. Une fois l'affaire entamée, Albert ne pouvait plus réclamer pour son honneur et sa liberté qu'en proclamant la vérité. Il avait beau protester de sa renonciation à l'héritage, et vouloir tester à l'heure même en faveur de sa cousine, ou voulait prolonger et embrouiller le procès, et on y réussit sans peine, soit que l'impératrice fût trompée, soit qu'on lui eût fait entendre que la confiscation de cette fortune n'était pas plus à dédaigner que celle du pandoure. Pour y parvenir, on chercha querelle à Amélie elle-même, on revint sous main sur le scandale de son ancienne escapade, on observa son manque de dévotion, et on la menaça en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle n'abandonnait ses droits à une succession litigieuse. Elle dut le faire et se contenter de la succession de son père, qui se trouva fort réduite par les frais énormes qu'elle eut à payer pour un procès auquel on l'avait contrainte. Enfin le château et les terres de Riesenburg furent confisqués au profit de l'État, quand les avocats, les gérants, les juges et les rapporteurs eurent prélevé sur cette dépouille des hypothèques montant aux deux tiers de sa valeur.
Tel est notre commentaire sur ce mystérieux procès qui dura cinq ou six ans, et à la suite duquel Albert fut chassé des États autrichiens comme un dangereux aliéné, par grâce spéciale de l'Impératrice. À partir de cette époque, il est à peu près certain qu'une vie obscure et de plus en plus pauvre fut le partage des deux époux. Ils reprirent leurs plus jeunes enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusèrent tendrement de leur rendre les aînés, qui faisaient leur éducation sous les yeux et aux frais de ces fidèles amis. Consuelo avait irrévocablement perdu la voix. Il paraît trop certain que la captivité, l'inaction et la douleur des maux qu'éprouvait sa compagne avaient de nouveau ébranlé la raison d'Albert. Il ne paraît cependant point que leur amour en fût devenu moins tendre, leur âme moins fière et leur conduite moins pure. Les Invisibles avaient disparu sous la persécution. L'œuvre avait été ruinée, surtout par les charlatans qui avaient spéculé sur l'enthousiasme des idées nouvelles et l'amour du merveilleux. Persécuté de nouveau comme franc-maçon dans les pays d'intolérance et de despotisme, Albert dut se réfugier en France ou en Angleterre. Peut-être y continua-t-il sa propagande; mais ce dut être parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portèrent leurs fruits, n'eurent aucun éclat.
Ici il y a une grande lacune, à laquelle notre imagination ne peut suppléer. Mais un dernier document authentique et très-détaillé nous fait retrouver, vers l'année 1774, le couple errant dans la forêt de Bohême. Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera pour nous le dernier mot sur Albert et Consuelo; car ensuite de leur vie et de leur mort nous ne savons absolument rien.
LETTRE DE PHILON[19]
À IGNACE JOSEPH MARTINOWICZ,
Professeur de physique à l'université de Lemberg.
Emportés dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous avons suivi Spartacus[20] à travers les sentiers escarpés, et sous les plus silencieux ombrages du Boëhmerwald. Ô ami! que n'étiez-vous là! Vous eussiez oublié de ramasser des cailloux dans le lit argenté des torrents, d'interroger tour à tour les veines et les ossements de notre mystérieuse aïeule, terra parens. La parole ardente du maître nous donnait des ailes; nous franchissions les ravins et les cimes sans compter nos pas, sans regarder à nos pieds les abîmes que nous dominions, sans chercher à l'horizon le gîte lointain où nous devions trouver le repos du soir. Jamais Spartacus ne nous avait paru plus grand et plus pénétré de la toute-puissante vérité. Les beautés de la nature agissent sur son imagination comme celles d'un grand poëme; et à travers les éclairs de son enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante et de combinaison ingénieuse ne l'abandonne entièrement. Il explique le ciel et les astres, et la terre et les mers, avec la même clarté, le même ordre, qui président à ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais comme son âme s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples élus, sous l'azur des cieux constellés, ou en face de l'aube rougie des feux précurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser d'un coup d'œil la race humaine dans son ensemble et dans ses détails, pour pénétrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des peuples! Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme à la parole lucide; que ne l'avez-vous vu et entendu sur la montagne, cet homme en qui la sagesse devance les années, et qui semble avoir vécu parmi les hommes depuis l'enfance du monde!
Note 19: [(retour) ] Probablement le célèbre baron de Knigge, connu sous le nom de Philon dans l'ordre des illuminés.
Note 20: [(retour) ] On sait que c'était le nom de guerre d'Adam Weishaupt. Est-ce réellement de lui qu'il est question ici? Tout porte à le croire.
Arrivés à la frontière, nous saluâmes la terre qui vit les exploits du grand Ziska, et nous nous inclinâmes encore plus bas devant les gouffres qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique liberté nationale. Là nous résolûmes de nous séparer, afin de diriger nos recherches et nos informations sur tous les points à la fois. Caton[21] prit vers le nord-est, Celse[22] vers le sud-est, Ajax[23] suivit la direction transversale d'occident en orient, et le rendez-vous général fut à Pilsen.
Note 21: [(retour) ] Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller aulique et subit l'exil pour avoir été un des principaux chefs de l'Illuminisme.
Note 22: [(retour) ] Bader, qui fut médecin de l'électrice douairière, illuminé.
Note 23: [(retour) ] Massenhausen, qui fut conseiller à Munich, illuminé.
Spartacus me garda avec lui, et résolut d'aller au hasard, comptant, disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrète qui devait nous diriger. Je m'étonnai un peu de cet abandon du calcul et du raisonnement; cela me semblait contraire à ses habitudes de méthode.
«Philon, me dit-il quand nous fûmes seuls, je crois bien que les hommes comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence: mais penses-tu que je la croie inerte et dédaigneuse, cette Providence maternelle par laquelle nous sentons, nous voulons et nous agissons! J'ai remarqué que tu étais plus favorisé d'elle que moi; tes desseins réussissent presque toujours. En avant donc! je te suis, et j'ai foi en ta seconde vue, cette clarté mystérieuse qu'invoquaient naïvement nos ancêtres de l'illuminisme, les pieux fanatiques du passé!»
Il semble vraiment que le maître ait prophétisé. Avant la fin du second jour, nous avions trouvé l'objet de nos recherches, et voici comment je fus l'instrument de la destinée.
Nous étions parvenu à la lisière du bois, et le chemin se bifurquait devant nous. L'un s'enfonçait en fuyant vers les basses terres, l'autre côtoyait les flancs adoucis de la montagne.
«Par où prendrons-nous? me dit Spartacus en s'asseyant sur un fragment de rocher. Je vois par ici ces champs cultivés, des prairies, de chétives cabanes. On nous a dit qu'il était pauvre; il doit vivre avec les pauvres. Allons nous informer de lui auprès des humbles pasteurs de la vallée.
—Non, maître, lui répondis-je en lui montrant le chemin à mi-côte: je vois sur ma droite des mamelons escarpés, et les murailles croulantes d'un antique manoir. On nous a dit qu'il était poëte; il doit aimer les ruines et la solitude.
—Aussi bien, reprit Spartacus en souriant, je vois Vesper qui monte, blanc comme une perle, dans le ciel encore rose, au-dessus des ruines du vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophète, et l'étoile miraculeuse marche devant nous.»
Nous eûmes bientôt atteint les ruines. C'était une construction imposante, bâtie à diverses époques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles gisaient à côté de ceux de la féodalité. Ce n'étaient pas les siècles, c'était la main des hommes qui avait présidé récemment à cette destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravîmes le revers d'un fossé desséché, et quand nous pénétrâmes sous la herse rouillée et immobile. Le premier objet que nous rencontrâmes, assis sur les décombres, à l'entrée du préau, fut un vieillard couvert de haillons bizarres, et plus semblable à un homme du temps passé qu'à un contemporain. Sa barbe, couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine, et sa tête chauve brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil. Spartacus tressaillit, et, s'approchant de lui à la hâte, lui demanda le nom du château. Le vieillard parut ne pas nous entendre; il fixa sur nous des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous lui demandâmes son nom; il ne nous répondit pas: sa physionomie n'exprimait qu'une indifférence rêveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonçaient pas l'abrutissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine beauté qui vient d'une âme pure et sereine. Spartacus lui mit une pièce d'argent dans la main; il la porta très-près de ses yeux, et la laissa tomber sans paraître en comprendre l'usage.
«Est-il possible, dis-je au maître, qu'un vieillard totalement privé de l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonné loin de toute habitation, au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le conduire et mendier à sa place!
—Emmenons-le, et conduisons-le à un gîte,» répondit Spartacus.
Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler, en posant un doigt sur ses lèvres, et en nous désignant de l'autre main le fond du préau. Nos regards se portèrent de ce côté; nous ne vîmes personne, mais aussitôt nos oreilles furent frappées par des sons d'un violon d'une force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun maître donner à son archet une vibration si pénétrante et si large, et mettre dans un rapport si intime les cordes de l'âme et celles de l'instrument. Le chant était simple et sublime. Il ne ressemblait à rien de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos théâtres. Il portait dans le cœur une émotion pieuse et belliqueuse à la fois. Nous tombâmes, le maître et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par nos regards qu'il y avait là quelque chose de grand et de mystérieux. Ceux du vieillard avaient repris une sorte d'éclat vague comme celui de l'extase. Un sourire de béatitude entr'ouvrait ses lèvres flétries, et montrait assez qu'il n'était ni sourd ni insensible.
Tout rentra dans le silence après une courte et adorable mélodie, et bientôt nous vîmes sortir d'une chapelle située vis-à-vis de nous, un homme d'un âge mur, dont l'extérieur nous remplit d'émotion et de respect. La beauté de son visage austère et les nobles proportions de sa taille contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du vieillard que Spartacus comparait à un faune converti et baptisé. Le joueur de violon marchait droit à nous, son instrument sous le bras, et son archet passé dans sa ceinture de cuir. De larges pantalons d'une étoffe grossière, des sandales qui ressemblaient à des cothurnes antiques, et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du Danube, lui donnaient l'apparence d'un pâtre ou d'un laboureur. Mais ses mains blanches et fines n'annonçaient pas un homme voué aux travaux de la terre. C'étaient les mains d'un artiste, de même que la propreté de son vêtement et la fierté de son regard semblaient protester contre sa misère, et n'en point vouloir subir les conséquences hideuses et dégradantes. Le maître fut frappé de l'aspect de cet homme. Il me serra la main, et je sentis le tremblement de la sienne.
«C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fut musicien; mais je reconnais son visage pour l'avoir vu dans mes songes.»
Le joueur de violon s'avança vers nous sans témoigner ni embarras ni surprise. Il nous rendit avec une bienveillante dignité le salut que nous lui adressions, et s'approchant du vieillard:
«Allons. Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuie-toi sur ton ami.»
Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se courbant sous lui comme pour lui servir de bâton, il guida ses pas chancelants en ralentissant sa marche d'après la sienne. Il y avait dans ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile et vigoureux, qui se traînait sous le poids d'un vieillard en haillons, quelque chose de plus touchant, s'il est possible, que la sollicitude d'une jeune mère mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son enfant. Je vis les yeux du maître se remplir de larmes, et je fus ému aussi, en contemplant tour à tour notre Spartacus, cet homme de génie et d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la même grandeur enfouie dans les ténèbres du passé.
Résolus à le suivre et à l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrière lui à une courte distance. Il se dirigeait vers la chapelle d'où il était sorti; et quand il y fut entré, il s'arrêta et parut contempler des tombes brisées que la ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'était agenouillé, et quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir de s'éloigner avec lui.
C'est alors seulement qu'il nous vit près de lui, et il parut éprouver quelque surprise; mais aucune méfiance ne se peignit dans son regard, à la fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait pourtant avoir compté plus d'un demi-siècle, et ses épais cheveux gris ondés autour de son mâle visage faisaient ressortir l'éclat de ses grands yeux noirs. Sa bouche avait une expression indéfinissable de force et de simplicité. On eût dit qu'il avait deux âmes, une toute d'enthousiasme pour les choses célestes, une toute de bienveillance pour les hommes d'ici-bas.
Nous cherchions un prétexte pour lui adresser la parole, lorsque, se mettant tout à coup en rapport d'idées avec nous, par une naïveté d'expansion extraordinaire:
«Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'est prosterné sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idolâtrie. On baise le vêtement d'un saint, comme on porte sur son cœur le gage de l'amour et de l'amitié. La dépouille des morts n'est qu'un vêtement usé. Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indifférence; nous le gardons avec respect et nous nous en détachons avec regret. O mon père, ô mes parents bien-aimés! je sais bien que vous n'êtes pas ici, et ces inscriptions mentent quand elles disent: Ici reposent les Rudolstadt! Les Rudolstadt sont tous debout, tous vivants et agissants dans le monde selon la volonté de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des formes où la vie s'est produite et qu'elle a abandonnées pour revêtir d'autres formes. Bénies soient les cendres des aïeux! bénis soient l'herbe et le lierre qui les couronnent! bénies la terre et la pierre qui les défendent! mais béni, avant tout, soit le Dieu vivant qui dit aux morts: «Levez-vous et rentrez dans mon âme féconde, où rien ne meurt, où tout se renouvelle et s'épure!»
—Liverani ou Ziska Trismégiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la tombe de vos ancêtres? s'écria Spartacus éclairé d'une certitude céleste.
—Ni Liverani, ni Trismégiste, ni même Jean Ziska! répondit l'inconnu. Des spectres ont assiégé ma jeunesse ignorante; mais la lumière divine les a absorbés, et le nom des aïeux s'est effacé de ma mémoire. Mon nom est homme et je ne suis rien de plus que les autres hommes.
—Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la méfiance, reprit le maître. Fiez-vous à ce signe; ne le reconnaissez-vous pas?»
Et aussitôt Spartacus lui fit les signes maçonniques des hauts grades.
«J'ai oublié ce langage, répondit l'inconnu. Je ne le méprise pas, mais il m'est devenu inutile. Frère, ne m'outrage pas en supposant que je me méfie de toi. Ton nom, à toi aussi, n'est-il pas homme? Les hommes ne m'ont jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'était donc un mal très-borné, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire les uns aux autres et dont je dois leur savoir gré d'avance.
—Est-il possible, ô homme de bien, s'écria Spartacus, que tu ne comptes le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?
—Le temps n'existe pas; et si les hommes méditaient davantage l'essence divine, ils ne compteraient pas plus que moi les siècles et les années. Qu'importe à celui qui participe de Dieu au point d'être éternel, à celui qui a toujours vécu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le sablier peut se hâter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne s'arrêtera pas.
—Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps, mais que la vie coule toujours abondante et féconde du sein de Dieu? Est-ce là ta pensée?
—Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle démonstration des grands mystères.
—Des mystères? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et m'instruire auprès de toi.
—Écoute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard qui lui obéissait avec la confiance d'un petit enfant. Ce lieu-ci m'inspire particulièrement, et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et aux premières blancheurs de la lune, je veux élever ton âme à la connaissance des plus sublimes vérités.»
Nous palpitions de joie à l'idée d'avoir trouvé enfin, après deux années de recherches et de perquisitions, ce mage de notre religion, ce philosophe à la fois métaphysicien et organisateur qui devait nous confier le fil d'Ariane et nous faire retrouver l'issue du labyrinthe des idées et des choses passées. Mais l'inconnu, saisissant son violon, se mit à en jouer avec verve. Son vigoureux archet faisait frémir les plantes comme le vent du soir, et résonner les ruines comme la voix humaine. Son chant avait un caractère particulier d'enthousiasme religieux, de simplicité antique et de chaleur entraînante. Les motifs étaient d'une ampleur majestueuse dans leur brièveté énergique. Rien, dans ces chants inconnus, n'annonçait la langueur et la rêverie. C'étaient comme des hymnes guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armées triomphantes, portant des bannières, des palmes et les signes mystérieux d'une religion nouvelle. Je voyais l'immensité des peuples réunis sous un même étendard; aucun tumulte dans les rangs, une fièvre sans délire, un élan impétueux sans colère, l'activité humaine dans toute sa splendeur, la victoire dans toute sa clémence, et la foi dans toute son expansion sublime.
«Cela est magnifique! m'écriai-je quand il eut joué avec feu cinq ou six de ces chants admirables. C'est le Te Deum de l'Humanité rajeunie et réconciliée, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumière de tous les hommes.
—Tu m'as compris, enfant! dit le musicien en essuyant la sueur et les larmes qui baignaient son visage; et tu vois que le temps n'a qu'une voix pour proclamer la vérité. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien que toi, et le voilà rajeuni de trente années.»
Nous regardâmes le vieillard auquel nous ne songions déjà plus. Il était debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en mesure, comme s'il eût voulu s'élancer et bondir comme un jeune homme. La musique avait fait en lui un miracle; il descendit avec nous la colline sans vouloir s'appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait, le musicien lui disait:
«Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche de Procope le Grand, ou la bénédiction du drapeau des Orébites?»
Mais le vieillard lui faisait signe qu'il avait encore de la force, comme s'il eût craint d'abuser d'un remède céleste et d'user l'inspiration de son ami.
Nous nous dirigions vers le hameau que nous avions laissé sur la droite au fond de la vallée, lorsque nous avions pris le chemin des ruines. Chemin faisant, Spartacus interrogea l'inconnu.
«Tu nous a fait entendre des mélodies incomparables, lui dit-il, et j'ai compris que, par ce brillant prélude, tu voulais disposer nos sens à l'enthousiasme qui te déborde, tu voulais t'exalter toi-même, comme les pythonisses et les prophètes, pour arriver à prononcer tes oracles, armé de toute la puissance de l'inspiration, et tout rempli de l'esprit du Seigneur. Parle donc maintenant. L'air est calme, le sentier est facile, la lune éclaire nos pas. La nature entière semble plongée dans le recueillement pour t'écouter, et nos cœurs appellent tes révélations. Notre vaine science, notre orgueilleuse raison, s'humilieront sous ta parole brûlante. Parle, le moment est venu.»
Mais l'inconnu refusa de s'expliquer.
«Que te dirais-je que je ne t'aie dit tout à l'heure dans une langue plus belle? Est-ce ma faute si tu ne m'as pas compris? Tu crois que j'ai voulu parler à tes sens, et c'était mon âme qui te parlait! Que dis-je! c'était l'âme de l'Humanité tout entière qui te parlait par la mienne. J'étais vraiment inspiré alors. Maintenant je ne le suis plus. J'ai besoin de me reposer. Tu éprouverais le même besoin si tu avais reçu tout ce que je voulais faire passer de mon être dans le tien.»
Il fut impossible à Spartacus d'en obtenir autre chose ce soir-là. Quand nous eûmes atteint les premières chaumières:
«Amis, nous dit l'inconnu, ne me suivez pas davantage, et revenez me voir demain. Vous pouvez frapper à la première porte venue. Partout ici vous serez bien reçus, si vous connaissez la langue du pays.»
Il ne fut pas nécessaire de faire briller le peu d'argent dont nous étions munis. L'hospitalité du paysan Bohême est digne des temps antiques. Nous fûmes reçus avec une obligeance calme, et bientôt avec une affectueuse cordialité, quand on nous entendit parler la langue slave sans difficulté; le peuple d'ici est encore en méfiance de quiconque l'aborde avec des paroles allemandes à la bouche.
Nous sûmes bientôt que nous étions au pied de la montagne et du château des Géants, et, d'après ce nom, nous eussions pu nous croire transportés par enchantement dans la grande chaîne septentrionale des Karpathes. Mais on nous apprit qu'un des ancêtres de la famille Podiebrad avait ainsi baptisé son domaine, par souvenir d'un vœu qu'il avait fait dans le Riesengebürge. On nous raconta aussi comment les descendants de Podiebrad avaient changé leur propre nom, après les désastres de la guerre de trente ans, pour prendre celui de Rudolstadt; la persécution s'étendait alors jusqu'à germaniser les noms des villes, des terres, des familles et des individus. Toutes ces traditions sont encore vivantes dans le cœur des paysans bohèmes. Ainsi le mystérieux Trismégiste, que nous cherchions, est bien réellement le même Albert Podiebrad, qui fut enterré vivant, il y a vingt-cinq ans, et qui, arraché de la tombe, on n'a jamais su par quel miracle, disparut longtemps et fut persécuté et enfermé, dix ou quinze ans plus tard, comme faussaire, imposteur et surtout comme franc-maçon et rose-croix; c'est bien ce fameux comte de Rudolstadt, dont l'étrange procès fut étouffé avec soin, et dont l'identité n'a jamais pu être constatée. Ami, ayez donc confiance aux inspirations du maître; vous trembliez de nous voir, d'après des révélations vagues et incomplètes, courir à la recherche d'un homme qui pouvait être, comme tant d'autres illuminés de la précédente formation, un chevalier d'industrie impudent ou un aventurier ridicule. Le maître avait deviné juste. A quelques traits épars, à quelques écrits mystérieux de ce personnage étrange, il avait pressenti un homme d'intelligence et de vérité, un précieux gardien du feu sacré et des saines traditions de l'Illuminisme antérieur, un adepte de l'antique secret, un docteur de l'interprétation nouvelle. Nous l'avons trouvé, et nous en savons plus long aujourd'hui sur l'histoire de la maçonnerie, sur les fameux Invisibles, dont nous révoquions en doute les travaux et jusqu'à l'existence, sur les mystères anciens et modernes, que nous n'en avions appris en cherchant à déchiffrer des hiéroglyphes perdus, ou en consultant d'anciens adeptes usés par la persécution et avilis par la peur. Nous avons trouvé enfin un homme, et nous vous reviendrons avec ce feu sacré, qui fit jadis d'une statue d'argile un être intelligent, un nouveau dieu, rival des antiques dieux farouches et stupides. Notre maître est le Prométhée. Trismégiste avait la flamme dans son cœur, et nous lui en avons assez dérobé pour vous initier tous à une vie nouvelle.
Les récits de nos bons hôtes nous tinrent assez longtemps éveillés autour du foyer rustique. Ils ne s'étaient pas souciés, eux, des jugements et des attestations légales qui déclaraient Albert de Rudolstadt déchu, par une attaque de catalepsie, de son nom et de ses droits. L'amour qu'ils portaient à sa mémoire, la haine de l'étranger, ces spoliateurs autrichiens qui vinrent, après avoir arraché la condamnation de l'héritier légitime, se partager ses terres et son château; le gaspillage éhonté de cette grande fortune, dont Albert eût fait un si noble usage, et surtout le marteau du démolisseur, s'acharnant à cette antique demeure seigneuriale, pour en vendre à bas prix les matériaux, comme si certains animaux destructeurs et profanateurs de leur nature avaient besoin de salir et de gâter la proie qu'ils ne peuvent emporter: c'en était bien assez pour que les paysans du Bœhmerwald préférassent une vérité poétiquement miraculeuse aux assertions raisonnablement odieuses des vainqueurs. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la disparition d'Albert Podiebrad; et personne ici n'a voulu croire à sa mort, bien que toutes les gazettes allemandes l'aient publiée, en confirmation d'un jugement inique, bien que toute l'aristocratie de la cour de Vienne ait ri de mépris et de pitié en écoutant l'histoire d'un fou qui se prenait de bonne foi pour un mort ressuscité. Et voilà que depuis huit jours Albert de Rudolstadt est dans ces montagnes, et qu'il va prier et chanter, chaque soir, sur les ruines du château de ses pères. Et voilà aussi que, depuis huit jours, tous les hommes assez âgés pour l'avoir vu jeune, le reconnaissent sous ses cheveux gris et se prosternent devant lui, comme devant leur véritable maître et leur ancien ami. Il y a quelque chose d'admirable dans ce souvenir et dans l'amour que lui portent ces gens-là; rien, dans notre monde corrompu, ne peut donner l'idée des mœurs pures et des nobles sentiments que nous avons rencontrés ici. Spartacus en est pénétré de respect, et il en est d'autant plus frappé, qu'une petite persécution que nous avons subie de la part de ces paysans est venue nous confirmer leur fidélité au malheur et à la reconnaissance.
Voici le fait: quand, dès la pointe du jour, nous voulûmes sortir de la chaumière pour nous enquérir du joueur de violon, nous trouvâmes un piquet de fantassins improvisés, gardant toutes les issues de notre gîte.
«Pardonnez-nous, me dit le chef de la famille avec calme, d'avoir appelé tous nos parents et nos amis, avec leurs fléaux et leurs faux, pour vous retenir ici malgré vous. Vous serez libres ce soir.» Et comme nous nous étonnions de cette violence: «Si vous êtes d'honnêtes gens, reprit notre hôte d'un air grave, si vous comprenez l'amitié et le dévouement, vous ne serez point en colère contre nous. Si, au contraire, vous êtes des fourbes et des espions envoyés ici pour persécuter et enlever notre Podiebrad, nous ne le souffrirons pas, et nous ne vous laisserons sortir que quand il sera bien loin, hors de vos atteintes.»
Nous comprîmes que la méfiance était venue dans la nuit à ces honnêtes gens, d'abord si expansifs avec nous, et nous ne pûmes qu'admirer leur sollicitude. Mais le maître était désespéré de perdre de vue ce précieux hiérophante que nous étions venus chercher avec tant de peine et si peu de chances de succès. Il prit le parti d'écrire à Trismégiste dans le chiffre maçonnique, de lui dire son nom, sa position, de lui faire pressentir ses desseins, et d'invoquer sa loyauté pour nous soustraire à la méfiance des paysans. Peu d'instants après que cette lettre eut été portée à la chaumière voisine, nous vîmes arriver une femme devant laquelle les paysans ouvrirent avec respect leur phalange hérissée d'armes rustiques. Nous les entendîmes murmurer; La Zingara! la Zingara de consolation! Et bientôt cette femme entra dans la chaumière avec nous, et, fermant les portes derrière elle, se mit à nous interroger par les signes et les formules de la maçonnerie écossaise, avec une sévérité scrupuleuse. Nous étions fort surpris de voir une femme initiée à ces mystères qu'aucune autre n'a jamais possédés que je sache; et l'air imposant, le regard scrutateur de celle-là, nous inspiraient un certain respect, en dépit du costume bien évidemment zingaro qu'elle portait avec l'aisance que donne l'habitude. Sa jupe rayée, son grand manteau de bure fauve rejeté sur son épaule comme une draperie antique, ses cheveux noirs comme la nuit, séparés sur son front et rattachés par une bandelette de laine bleue, ses grands yeux pleins de feu, ses dents blanches comme l'ivoire, sa peau hâlée mais fine, ses petits pieds et ses mains effilées, et, pour compléter son portrait, une guitare assez belle passée en sautoir sous son manteau, tout dans sa personne et dans son costume accusait au premier abord le type et la profession d'une Zingara. Comme elle était fort propre et que ses manières étaient pleines de calme et de dignité, nous pensâmes que c'était la reine de son camp. Mais lorsqu'elle nous eut appris qu'elle était la femme de Trismégiste, nous la regardâmes avec plus d'intérêt et d'attention. Elle n'est plus jeune, et cependant on ne saurait dire si c'est une personne de quarante ans flétrie par la fatigue, ou une de cinquante remarquablement conservée. Elle est encore belle, et sa taille élégante et légère a des attitudes si nobles, une grâce si chaste, qu'en la voyant marcher on la prendrait pour une jeune fille. Quand la première sévérité de ses traits se fut adoucie, nous fûmes peu à peu pénétrés du charme qui était en elle. Son regard est angélique, et le son de sa voix vous remue le cœur comme une mélodie céleste. Quelle que soit cette femme, épouse légitime du philosophe ou généreuse aventurière attachée à ses pas par suite d'une ardente passion, il est impossible de penser, en la regardant et en l'écoutant parler, qu'aucun vice, aucun instinct dégradant ait pu souiller un être si calme, si franc et si bon. Nous avions été effrayés, dans le premier moment, de trouver notre sage avili par des liens grossiers. Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir que, dans les rangs de la véritable noblesse, celle du cœur et de l'intelligence, il avait rencontré une poétique amante, une âme sœur de la sienne, pour traverser avec lui les orages de la vie.
«Pardonnez-moi mes craintes et ma méfiance, nous dit-elle quand nous eûmes satisfait à ses questions. Nous avons été persécutés, nous avons beaucoup souffert. Grâce au ciel, mon ami a perdu la mémoire du malheur; rien ne peut plus l'inquiéter ni le faire souffrir. Mais moi que Dieu a placée près de lui pour le préserver, je dois m'inquiéter à sa place et veiller à ses côtés. Vos physionomies et l'accent de vos voix me rassurent plus encore que ces signes et ces paroles que nous venons d'échanger; car on a étrangement abusé des mystères, et il y a eu autant de faux frères que de faux docteurs. Nous devrions être autorisés par la prudence humaine à ne plus croire à rien ni à personne; mais que Dieu nous préserve d'en venir à ce point d'égoïsme et d'impiété! La famille des fidèles est dispersée, il est vrai; il n'y a plus de temple pour communier en esprit et en vérité. Les adeptes ont perdu le sens des mystères; la lettre a tué l'esprit. L'art divin est méconnu et profané parmi les hommes; mais qu'importe, si la foi persiste dans quelques-uns? Qu'importe, si la parole de vie reste en dépôt dans quelque sanctuaire? Elle en sortira encore, elle se répandra encore dans le monde, et le temple sera peut-être reconstruit par la foi de la Chananéenne et le denier de la veuve.
—Nous venons chercher précisément cette parole de vie, répondit le maître. On la prononce dans tous les sanctuaires, et il est vrai qu'on ne la comprend plus. Nous l'avons commentée avec ardeur, nous l'avons portée en nous avec persévérance; et, après des années de travail et de méditation, nous avons cru trouver l'interprétation véritable. C'est pourquoi nous venons demander à votre époux la sanction de notre foi ou le redressement de notre erreur. Laissez-nous parler avec lui. Obtenez qu'il nous écoute et qu'il nous réponde.
—Cela ne dépendra pas de moi, répondit la Zingara, et de lui encore moins. Trismégiste n'est pas toujours inspiré, bien qu'il vive désormais sous le charme des illusions poétiques. La musique est sa manifestation habituelle. Rarement ses idées métaphysiques sont assez lucides pour s'abstraire des émotions du sentiment exalté. A l'heure qu'il est, il ne saurait rien vous dire de satisfaisant. Sa parole est toujours claire pour moi, mais elle serait obscure pour vous qui ne le connaissez pas. Il faut bien que je vous en avertisse; au dire des hommes aveuglés par leur froide raison, Trismégiste est fou; et tandis que le peuple poëte offre humblement les dons de l'hospitalité au virtuose sublime qui l'a ému et ravi, le monde vulgaire jette l'aumône de la pitié au rapsode vagabond qui promène son inspiration à travers les cités. Mais j'ai appris à nos enfants qu'il ne fallait pas ramasser cette aumône, ou qu'il fallait la ramasser seulement pour le mendiant infirme qui passe à côté de nous et à qui le ciel a refusé le génie pour émouvoir et persuader les hommes. Nous autres, nous n'avons pas besoin de l'argent du riche, nous ne mendions pas; l'aumône avilit celui qui la reçoit et endurcit celui qui la fait. Tout ce qui n'est pas l'échange doit disparaître dans la société future. En attendant, Dieu nous permet, à mon époux et à moi, de pratiquer cette vie d'échange, et d'entrer ainsi dans l'idéal. Nous apportons l'art et l'enthousiasme aux âmes susceptibles de sentir l'un et d'aspirer à l'autre. Nous recevons l'hospitalité religieuse du pauvre, nous partageons son gîte modeste, son repas frugal; et quand nous avons besoin d'un vêtement grossier, nous le gagnons par un séjour de quelques semaines et des leçons de musique à la famille. Quand nous passons devant la demeure orgueilleuse du châtelain, comme il est notre frère aussi bien que le pâtre, le laboureur et l'artisan, nous chantons sous sa fenêtre et nous nous éloignons sans attendre un salaire; nous le considérons comme un malheureux qui ne peut rien échanger avec nous, et c'est nous alors qui lui faisons l'aumône. Enfin nous avons réalisé la vie d'artiste comme nous l'entendions; car Dieu nous avait faits artistes; et nous devions user de ses dons. Nous avons partout des amis et des frères dans les derniers rangs de cette société qui croirait s'avilir en nous demandant notre secret pour être probes et libres. Chaque jour nous faisons de nouveaux disciples de l'art; et quand nos forces seront épuisées, quand nous ne pourrons plus nourrir et porter nos enfants, ils nous porteront à leur tour, et nous serons nourris et consolés par eux. Si nos enfants venaient à nous manquer, à être entraînés loin de nous par des vocations différentes, nous ferions comme le vieux Zdenko que vous avez vu hier, et qui, après avoir charmé pendant quarante ans, par ses légendes et ses chansons, tous les paysans de la contrée, est accueilli et soigné par eux dans ses dernières années comme un ami et comme un maître vénérable. Avec des goûts simples et des habitudes frugales, l'amour des voyages, la santé que donne une vie conforme au vœu de la nature, avec l'enthousiasme de la poésie, l'absence de mauvaises passions et surtout la foi en l'avenir du monde, croyez-vous que l'on soit fou de vivre comme nous faisons? Cependant Trismégiste vous paraîtra peut être égaré par l'enthousiasme, comme autrefois il me parut à moi égaré par la douleur. Mais en le suivant un peu, peut-être reconnaîtrez-vous que c'est la démence des hommes et l'erreur des institutions qui font paraître fous les hommes de génie et d'invention. Tenez, venez avec nous, et voyagez comme nous toute cette journée, s'il le faut. Il y aura peut-être une heure où Trismégiste sera en train de parler d'autre chose que de musique. Il ne faut pas le solliciter, cela viendra de soi-même dans un moment donné. Un hasard peut réveiller ses anciennes idées. Nous partons dans une heure, notre présence ici peut attirer sur la tête de mon époux des dangers nouveaux. Partout ailleurs nous ne risquons pas d'être reconnus après tant d'années d'exil. Nous allons à Vienne, par la chaîne du Boehmerwald et le cours du Danube. C'est un voyage que j'ai fait autrefois, et que je recommencerai avec plaisir. Nous allons voir deux de nos enfants, nos aînés, que des amis dans l'aisance ont voulu garder pour les faire instruire; car tous les hommes ne naissent pas pour être artistes, et chacun doit marcher dans la vie par le chemin que la Providence lui a tracé.
Telles sont les explications que cette femme étrange, pressée par nos questions, et souvent interrompue par nos objections, nous donna du genre de vie qu'elle avait adopté d'après les goûts et les idées de son époux. Nous acceptâmes avec joie l'offre qu'elle nous faisait de la suivre; et, lorsque nous sortîmes avec elle de la chaumière, la garde civique qui s'était formée pour nous arrêter, avait ouvert ses rangs pour nous laisser partir.
«Allons, enfants, leur cria la Zingara de sa voix pleine et harmonieuse, votre ami vous attend sous les tilleuls. C'est le plus beau moment de la journée, et nous aurons la prière du matin en musique. Fiez-vous à ces deux amis, ajouta-t-elle en nous désignant de son beau geste naturellement théâtral: ils sont des nôtres, et ne nous veulent que du bien.»
Les paysans s'élancèrent sur nos pas en criant et en chantant. Tout en marchant, la Zingara nous apprit qu'elle et sa famille quittaient le hameau ce matin même.
«Il ne faut pas le dire, ajouta-t-elle; une telle séparation ferait verser trop de larmes, car nous avons bien des amis ici. Mais nous n'y sommes pas en sûreté. Quelque ancien ennemi peut venir à passer et reconnaître Albert de Rudolstadt sous le costume bohémien.»
Nous arrivâmes sur la place du hameau, une verte clairière, environnée de superbes tilleuls qui laissaient paraître, entre leurs flancs énormes d'humbles maisonnettes et de capricieux sentiers tracés et battus par le pied des troupeaux. Ce lieu nous parut enchanté, aux premières clartés du soleil oblique qui faisait briller le tapis d'émeraudes des prairies, tandis que les vapeurs argentées du matin se repliaient sur le flanc des montagnes environnantes. Les endroits ombragés semblaient avoir conservé quelque chose de la clarté bleuâtre de la nuit, tandis que les cimes des arbres se teignaient d'or et de pourpre. Tout était pur et distinct, tout nous paraissait frais et jeune, même les antiques tilleuls, les toits rongés de mousse, et les vieillards à barbe blanche qui sortaient de leurs chaumières en souriant. Au milieu de l'espace libre, où un mince filet d'eau cristalline coulait en se divisant et en se croisant sous les pas, nous vîmes Trismégiste environné de ses enfants, deux charmantes petites filles, et un garçon de quinze ans, beau comme l'Endymion des sculpteurs et des poëtes.
«Voici Wanda, nous dit la Zingara en nous présentant l'aînée de ses filles, et la cadette s'appelle Wenceslawa. Quant à notre fils, il a reçu le nom chéri du meilleur ami de son père, il s'appelle Zdenko. Le vieux Zdenko a pour lui une préférence marquée. Vous voyez qu'il tient ma Wenceslawa entre ses jambes, et l'autre sur ses genoux. Mais ce n'est point à elles qu'il songe: il a les yeux fixés sur mon fils, comme s'il ne pouvait se rassasier de le voir.»
Nous regardâmes le vieillard. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues, et sa figure osseuse, sillonnée de rides, avait l'expression de la béatitude et de l'extase en contemplant ce jeune homme, ce dernier rejeton des Rudolstadt, qui portait son nom d'esclave avec joie, et qui se tenait debout près de lui, une main dans la sienne. J'aurais voulu peindre ce groupe, et Trismégiste auprès d'eux, les contemplant tour à tour d'un air attendri, tout en accordant son violon et en essayant son archet.
«C'est vous, amis? dit-il en répondant à notre salut respectueux avec cordialité. Ma femme a donc été vous chercher? Elle a bien fait. J'ai de bonnes choses à dire aujourd'hui, et je serai heureux que vous les entendiez.»
Il joua alors du violon avec plus d'ampleur et de majesté encore que la veille. Du moins telle fut notre impression, devenue plus forte et plus délicieuse par le contact de cette champêtre assemblée, qui frémissait de plaisir et d'enthousiasme, à l'audition des vieilles ballades de la patrie et des hymnes sacrés de l'antique liberté. L'émotion se traduisait diversement sur ces mâles visages. Les uns, ravis comme Zdenko dans la vision du passé, retenaient leur souffle, et semblaient s'imprégner de cette poésie, comme la plante altérée qui boit avec recueillement les gouttes d'une pluie bienfaisante. D'autres, transportés d'une sainte fureur en songeant aux maux du présent, fermaient le poing, et, menaçant des ennemis invisibles, semblaient prendre le ciel à témoin de leur dignité avilie, de leur vertu outragée. Il y eut des sanglots et des rugissements, des applaudissements frénétiques et des cris de délire.
«Amis, nous dit Albert en terminant, voyez ces hommes simples! ils ont parfaitement compris ce que j'ai voulu leur dire; ils ne me demandent pas, comme vous le faisiez hier, le sens de mes prophéties.
—Tu ne leur as pourtant parlé que du passé, dit Spartacus, avide de ses paroles.
—Le passé, l'avenir, le présent! quelles vaines subtilités! reprit Trismégiste en souriant; l'homme ne les porte-t-il pas tous les trois dans son cœur, et son existence n'est-elle pas tout entière de ce triple milieu? Mais, puisqu'il vous faut absolument des mots pour peindre vos idées, écoutez mon fils; il va vous chanter un cantique dont sa mère a fait la musique, et moi les vers.»
Le bel adolescent s'avança, d'un air calme et modeste, au milieu du cercle. On voyait que sa mère, sans croire caresser une faiblesse, s'était dit que, par droit et peut-être aussi par devoir, il fallait respecter et soigner la beauté de l'artiste. Elle l'habille avec une certaine recherche; ses cheveux superbes sont peignés avec soin, et les étoiles de son costume agreste sont d'une couleur plus vive et d'un tissu plus léger que ceux du reste de la famille. Il ôta sa toque, salua ses auditeurs d'un baiser envoyé collectivement du bout des doigts, auquel cent baisers envoyés de même répondirent avec effusion; et, après que sa mère eut préludé sur la guitare avec un génie particulier empreint de la couleur méridionale, il se mit à chanter, accompagné par elle, les paroles suivantes, que je traduis pour vous du slave, et dont ils ont bien voulu me laisser noter aussi le chant admirable: