LA GUILLETTE

Le père Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui était venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaumière fort pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c’était une femme d’ordre et de volonté. Sa pauvre maison était propre et bien tenue, et ses vêtements rapiécés avec soin annonçaient le respect de soi-même au milieu de la détresse.

—Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Guillette, lui dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose?

—Non, père Maurice, répondit-elle; rien pour le moment. Je ne suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n’abuse pas de la bonté de mes amis.

—C’est la vérité; aussi vos amis sont toujours prêts à vous rendre service.

—J’étais en train de causer avec votre femme, et je lui demandais si Germain se décidait enfin à se remarier.

—Vous n’êtes point une bavarde, répondit le père Maurice, on peut parler devant vous sans craindre les propos: ainsi je dirai à ma femme et à vous que Germain est tout à fait décidé; il part demain pour le domaine de Fourche.

—A la bonne heure! s’écria la mère Maurice; ce pauvre enfant! Dieu veuille qu’il trouve une femme aussi bonne et aussi brave que lui!

—Ah! il va à Fourche? observa la Guillette. Voyez comme ça se trouve! cela m’arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez tout à l’heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire, père Maurice, en quoi vous pouvez m’obliger.

—Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.

—Je voudrais que Germain prît la peine d’emmener ma fille avec lui.

—Où donc? à Fourche?

—Non pas à Fourche; mais aux Ormeaux, où elle va demeurer le reste de l’année.

—Comment! dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre fille?

—Il faut bien qu’elle entre en condition et qu’elle gagne quelque chose. Ça me fait assez de peine et à elle aussi, la pauvre âme! Nous n’avons pas pu nous décider à nous quitter à l’époque de la Saint-Jean; mais voilà que la Saint-Martin arrive, et qu’elle trouve une bonne place de bergère dans les fermes des Ormeaux. Le fermier passait l’autre jour par ici en revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses trois moutons sur le communal. "Vous n’êtes guère occupée, ma petite fille, qu’il lui dit; et trois moutons pour une pastoure, ce n’est guère. Voulez-vous en garder cent? je vous emmène. La bergère de chez nous est tombée malade, elle retourne chez ses parents, et si vous voulez être chez nous avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de l’année jusqu’à la Saint-Jean." L’enfant a refusé, mais elle n’a pu se défendre d’y songer et de me le dire lorsqu’en rentrant le soir elle m’a vue triste et embarrassée de passer l’hiver, qui va être rude et long, puisqu’on a vu, cette année, les grues et les oies sauvages traverser les airs un grand mois plus tôt que de coutume. Nous avons pleuré toutes deux; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu’il y a à peine de quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre; et puisque Marie est en âge (la voilà qui prend seize ans), il faut bien qu’elle fasse comme les autres, qu’elle gagne son pain et qu’elle aide sa pauvre mère.

—Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s’il ne fallait que cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous dispenser d’envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut consulter la raison autant que l’amitié. Pour être sauvée de la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à venir, et plus votre fille tardera à prendre un parti, plus elle et vous aurez de peine à vous quitter La petite Marie se fait grande et forte, et elle n’a pas de quoi s’occuper chez vous. Elle pourrait y prendre l’habitude de la fainéantise…

—Oh! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie est courageuse autant que fille riche et à la tête d’un gros travail puisse l’être. Elle ne reste pas un instant les bras croisés, et quand nous n’avons pas d’ouvrage elle nettoie et frotte nos pauvres meubles qu’elle rend clairs comme des miroirs. C’est une enfant qui vaut son pesant d’or, et j’aurais bien mieux aimé qu’elle entrât chez vous comme bergère que d’aller si loin chez des gens que je ne connais pas. Vous l’auriez prise à la Saint-Jean, si nous avions su nous décider; mais à présent vous avez loué tout votre monde, et ce n’est qu’à la Saint-Jean de l’autre année que nous pourrons y songer.

—Eh! j’y consens de tout mon cœur, Guillette! Cela me fera plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d’apprendre un état et de s’habituer à servir les autres.

—Oui, sans doute; le sort en est jeté. Le fermier des Ormeaux l’a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il faut qu’elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et je n’aimerais pas à l’envoyer si loin toute seule. Puisque votre gendre va à Fourche demain, il peut bien l’emmener. Il paraît que c’est tout à côté du domaine où elle va, à ce qu’on m’a dit; car je n’ai jamais fait ce voyage-là.

—C’est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit; il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis- moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s’en va bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n’est-ce pas?

—C’est bien, répondit Germain qui était soucieux, mais toujours disposé à rendre service à son prochain.

Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la pensée d’une mère, de confier une fille de seize ans à un homme de vingt-huit; car Germain n’avait réellement que vingt- huit ans; et quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l’endroit. Le travail ne l’avait pas creusé et flétri comme la plupart des paysans qui ont dix années de labourage sur la tête. Il était de force à labourer encore dix ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de l’âge fût bien fort sur l’esprit d’une jeune fille pour l’empêcher de voir que Germain avait le teint frais, l’œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune cheval qui n’a pas encore quitté le pré.

Mais la chasteté des mœurs est une tradition sacrée dans certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des grandes villes, et, entre toutes les familles de Belair, la famille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité. Germain s’en allait chercher femme; Marie était une enfant trop jeune et trop pauvre pour qu’il y songeât dans cette vue, et, à moins d’être un sans cœur et un mauvais homme, il était impossible qu’il eût une coupable pensée auprès d’elle. Le père Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre en croupe cette jolie fille; la Guillette eût cru lui faire injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa sœur; Marie monta sur la jument en pleurant, après avoir vingt fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était triste pour son compte, compatissait d’autant plus à son chagrin, et s’en alla d’un air sérieux, tandis que les gens du voisinage disaient adieu de la main à la pauvre Marie sans songer à mal.

VI

PETIT-PIERRE

La Grise était jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans effort son double fardeau, couchant les oreilles et rongeant son frein, comme une fière et ardente jument qu’elle était. En passant devant le pré-long, elle aperçut sa mère, qui s’appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et elle hennit en signe d’adieu. La vieille Grise approcha de la haie en faisant résonner ses enferges, essaya de galoper sur la marge du pré pour suivre sa fille; puis, la voyant prendre le grand trot, elle hennit à son tour, et resta pensive, inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d’herbes qu’elle ne songeait plus à manger.

—Cette pauvre bête connaît toujours sa progéniture, dit Germain pour distraire la petite Marie de son chagrin. Ça me fait penser que je n’ai pas embrassé mon Petit-Pierre avant de partir. Le mauvais enfant n’était pas là! Il voulait, hier au soir, me faire promettre de l’emmener, et il a pleuré pendant une heure dans son lit. Ce matin, encore, il a tout essayé pour me persuader. Oh! qu’il est adroit et câlin! mais quand il a vu que ça ne se pouvait pas, monsieur s’est fâché: il est parti dans les champs, et je ne l’ai pas revu de la journée.

—Moi, je l’ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour rentrer ses larmes. Il courait avec les enfants de Soulas du côté des tailles, et je me suis bien doutée qu’il était hors de la maison depuis longtemps, car il avait faim et mangeait des prunelles et des mûres de buisson. Je lui ai donné le pain de mon goûter, et il m’a dit: "Merci, ma Marie mignonne: quand tu viendras chez nous, je te donnerai de la galette." C’est un enfant trop gentil que vous avez là, Germain!

—Oui, qu’il est gentil, reprit le laboureur, et je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour lui! Si sa grand’mère n’avait pas eu plus de raison que moi, je n’aurais pas pu me tenir de l’emmener, quand je le voyais pleurer si fort que son pauvre petit cœur en était tout gonflé.

—Eh bien! pourquoi ne l’auriez-vous pas emmené, Germain? Il ne vous aurait guère embarrassé; il est si raisonnable quand on fait sa volonté!

—Il paraît qu’il aurait été de trop là où je vais. Du moins c’était l’avis du père Maurice… Moi, pourtant, j’aurais pensé qu’au contraire il fallait voir comment on le recevrait, et qu’un si gentil enfant ne pouvait qu’être pris en bonne amitié… Mais ils disent à la maison qu’il ne faut pas commencer par faire voir les charges du ménage… Je ne sais pas pourquoi je te parle de ça, petite Marie; tu n’y comprends rien.

—Si fait, Germain; je sais que vous allez vous marier; ma mère me l’a dit, en me recommandant de n’en parler à personne, ni chez vous, ni là où je vais, et vous pouvez être tranquille: je n’en dirai mot.

—Tu feras bien, car ce n’est pas fait; peut-être que je ne conviendrai pas à la femme en question.

—Il faut espérer que si, Germain. Pourquoi donc ne lui conviendrez-vous pas?

—Qui sait? J’ai trois enfants, et c’est lourd pour une femme qui n’est pas leur mère!

—C’est vrai, mais vos enfants ne sont pas comme d’autres enfants.

—Crois-tu?

—Ils sont beaux comme des petits anges, et si bien élevés qu’on n’en peut pas voir de plus aimables.

—Il y a Sylvain qui n’est pas trop commode.

—Il est tout petit! il ne peut pas être autrement que terrible, mais il a tant d’esprit!

—C’est vrai qu’il a de l’esprit: et un courage! Il ne craint ni vaches, ni taureaux, et si on le laissait faire, il grimperait déjà sur les chevaux avec son aîné.

—Moi, à votre place, j’aurais amené l’aîné. Bien sûr ça vous aurait fait aimer tout de suite, d’avoir un enfant si beau!

—Oui, si la femme aime les enfants; mais si elle ne les aime pas!

—Est-ce qu’il y a des femmes qui n’aiment pas les enfants?

Pas beaucoup, je pense; mais enfin il y en a, et c’est là ce qui me tourmente.

Vous ne la connaissez donc pas du tout cette femme?

—Pas plus que toi, et je crains de ne pas la mieux connaître, après que je l’aurai vue. Je ne suis pas méfiant, moi. Quand on me dit de bonnes paroles, j’y crois: mais j’ai été plus d’une fois à même de m’en repentir, car les paroles ne sont pas des actions.

—On dit que c’est une fort brave femme.

—Qui dit cela? le père Maurice!

—Oui, votre beau-père.

—C’est fort bien; mais il ne la connaît pas non plus.

—Eh bien, vous la verrez tantôt, vous ferez grande attention, et il faut espérer que vous ne vous tromperez pas, Germain.

—Tiens, petite Marie, je serais bien aise que tu entres un peu dans la maison, avant de t’en aller tout droit aux Ormeaux: tu es fine, toi, tu as toujours montré de l’esprit, et tu fais attention à tout. Si tu vois quelque chose qui te donne à penser, tu m’en avertiras tout doucement.

—Oh! non, Germain, je ne ferai pas cela! je craindrais trop de me tromper; et, d’ailleurs, si une parole dite à la légère venait à vous dégoûter de ce mariage, vos parents m’en voudraient, et j’ai bien assez de chagrins comme ça, sans en attirer d’autres sur ma pauvre chère femme de mère.

Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un écart en dressant les oreilles, puis revint sur ses pas, et se rapprocha du buisson, où quelque chose qu’elle commençait à reconnaître l’avait d’abord effrayée. Germain jeta un regard sur le buisson, et vit dans le fossé, sous les branches épaisses et encore fraîches d’un têteau de chêne, quelque chose qu’il prit pour un agneau.

—C’est une bête égarée, dit-il, ou morte, car elle ne bouge.
Peut-être que quelqu’un la cherche; il faut voir!

—Ce n’est pas une bête, s’écria la petite Marie: c’est un enfant qui dort; c’est votre Petit-Pierre.

—Par exemple! dit Germain en descendant de cheval; voyez ce petit garnement qui dort là, si loin de la maison, et dans un fossé où quelque serpent pourrait bien le trouver!

Il prit dans ses bras l’enfant, qui lui sourit en ouvrant les yeux et jeta ses bras autour de son cou en lui disant: Mon petit père, tu vas m’emmener avec toi!

—Ah oui! toujours la même chanson! Que faisiez-vous là, mauvais Pierre?

—J’attendais mon petit père à passer, dit l’enfant; je regardais sur le chemin, et à force de regarder, je me suis endormi.

—Et si j’étais passé sans te voir, tu serais resté toute la nuit dehors, et le loup t’aurait mangé!

—Oh! je savais bien que tu me verrais! répondit Petit-Pierre avec confiance.

—Eh bien, à présent, mon Pierre, embrasse-moi, dis moi adieu, et retourne vite à la maison, si tu ne veux pas qu’on soupe sans toi.

—Tu ne veux donc pas m’emmener? s’écria le petit en commençant à frotter ses yeux pour montrer qu’il avait dessein de pleurer.

—Tu sais bien que grand-père et grand’mère ne le veulent pas, dit Germain, se retranchant derrière l’autorité des vieux parents, comme un homme qui ne compte guère sur la sienne propre.

Mais l’enfant n’entendit rien. Il se prit à pleurer tout de bon, disant que puisque son père emmenait la petite Marie, il pouvait bien l’emmener aussi. On lui objecta qu’il fallait passer les grands bois, qu’il y avait là beaucoup de méchantes bêtes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne voulait pas porter trois personnes, qu’elle l’avait déclaré en partant, et que dans le pays où l’on se rendait, il n’y avait ni lit ni souper pour les marmots. Toutes ces excellentes raisons ne persuadèrent point Petit-Pierre; il se jeta sur l’herbe, et s’y roula, en criant que son petit père ne l’aimait plus, et que s’il ne l’emmenait pas, il ne rentrerait point du jour ni de la nuit à la maison.

Germain avait un cœur de père aussi tendre et aussi faible que celui d’une femme. La mort de la sienne, les soins qu’il avait été forcé de rendre seul à ses petits, aussi la pensée que ces pauvres enfants sans mère avaient besoin d’être beaucoup aimés, avaient contribué à le rendre ainsi, et il se fit en lui un si rude combat, d’autant plus qu’il rougissait de sa faiblesse et s’efforçait de cacher son malaise à la petite Marie, que la sueur lui en vint au front et que ses yeux se bordèrent de rouge, prêts à pleurer aussi. Enfin il essaya de se mettre en colère; mais en se retournant vers la petite Marie, comme pour la prendre à témoin de sa fermeté d’âme, il vit que le visage de cette bonne fille était baigné de larmes, et tout son courage l’abandonnant, il lui fut impossible de retenir les siennes, bien qu’il grondât et menaçât encore.

—Vrai, vous avez le cœur trop dur, lui dit enfin la petite Marie, et, pour ma part, je ne pourrais jamais résister comme cela à un enfant qui a un si gros chagrin. Voyons, Germain, emmenez-le. Votre jument est bien habituée à porter deux personnes et un enfant, à preuve que votre beau-frère et sa femme, qui est plus lourde que moi de beaucoup, vont au marché le samedi avec leur garçon, sur le dos de cette bonne bête. Vous le mettrez à cheval devant vous, et d’ailleurs j’aime mieux m’en aller toute seule à pied que de faire de la peine à ce petit.

—Qu’à cela ne tienne, répondit Germain, qui mourait d’envie de se laisser convaincre. La Grise est forte et en porterait deux de plus, s’il y avait place sur son échine. Mais que ferons-nous de cet enfant en route? il aura froid, il aura faim… et qui prendra soin de lui ce soir et demain pour le coucher, le laver et le rhabiller? Je n’ose pas donner cet ennui-là à une femme que je ne connais pas, et qui trouvera, sans doute, que je suis bien sans façons avec elle pour commencer.

—D’après l’amitié ou l’ennui qu’elle montrera, vous la connaîtrez tout de suite, Germain, croyez-moi; et d’ailleurs, si elle rebute votre Pierre, moi je m’en charge. J’irai chez elle l’habiller et je l’emmènerai aux champs demain. Je l’amuserai toute la journée et j’aurai soin qu’il ne manque de rien.

—Et il t’ennuiera, ma pauvre fille! Il te gênera! toute une journée, c’est long!

—Ça me fera plaisir, au contraire, ça me tiendra compagnie, et ça me rendra moins triste le premier jour que j’aurai à passer dans un nouveau pays. Je me figurerai que je suis encore chez nous.

L’enfant, voyant que la petite Marie prenait son parti, s’était cramponné à sa jupe et la tenait si fort qu’il eût fallu lui faire du mal pour l’en arracher. Quand il reconnut que son père cédait, il prit la main de Marie dans ses deux petites mains brunies par le soleil, et l’embrassa en sautant de joie et en la tirant vers la jument, avec cette impatience ardente que les enfants portent dans leurs désirs.

—Allons, allons, dit la jeune fille, en le soulevant dans ses bras, tâchons d’apaiser ce pauvre cœur qui saute comme un petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra, dis-le-moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse ton petit père, et demande-lui pardon d’avoir fait le méchant. Dis que ça ne t’arrivera plus, jamais! jamais, entends-tu?

—Oui, oui, à condition que je ferai toujours sa volonté, n’est-ce pas? dit Germain en essuyant les yeux du petit avec son mouchoir: ah! Marie, vous me le gâtez, ce drôle-là!… Et vraiment, tu es une trop bonne fille, petite Marie. Je ne sais pas pourquoi tu n’es pas entrée bergère chez nous à la Saint- Jean dernière. Tu aurais pris soin de mes enfants, et j’aurais mieux aimé te payer un bon prix pour les servir, que d’aller chercher une femme qui croira peut-être me faire beaucoup de grâce en ne les détestant pas.

—Il ne faut pas voir comme ça les choses par le mauvais côté, répondit la petite Marie, en tenant la bride du cheval pendant que Germain plaçait son fils sur le devant du large bât garni de peau de chèvre: si votre femme n’aime pas les enfants, vous me prendrez à votre service l’an prochain, et, soyez tranquille, je les amuserai si bien qu’ils ne s’apercevront de rien.

VII

DANS LA LANDE

Ah çà, dit Germain, lorsqu’ils eurent fait quelques pas, que va-t-on penser à la maison en ne voyant pas rentrer ce petit bonhomme? Les parents vont être inquiets et le chercheront partout.

—Vous allez dire au cantonnier qui travaille là-haut sur la route, que vous l’emmenez, et vous lui recommanderez d’avertir votre monde.

—C’est vrai, Marie, tu t’avises de tout, toi; moi, je ne pensais plus que Jeannie devait être par là.

—Et justement, il demeure tout près de la métairie; et il ne manquera pas de faire la commission.

Quand on eut avisé à cette précaution, Germain remit la jument au trot, et Petit-Pierre était si joyeux, qu’il ne s’aperçut pas tout de suite qu’il n’avait pas dîné; mais le mouvement du cheval lui creusant l’estomac, il se prit, au bout d’une lieue, à bâiller, à pâlir, et à confesser qu’il mourait de faim.

—Voilà que ça commence, dit Germain. Je savais bien que nous n’irions pas loin sans que ce monsieur criât la faim ou la soif.

—J’ai soif aussi! dit Petit-Pierre.

—Eh bien! nous allons donc entrer dans le cabaret de la mère Rebec, à Corlay, au Point du Jour. Belle enseigne, mais pauvre gîte! Allons, Marie, tu boiras aussi un doigt de vin.

—Non, non, je n’ai besoin de rien, dit-elle, je tiendrai la jument pendant que vous entrerez avec le petit.

—Mais j’y songe, ma bonne fille, tu as donné ce matin le pain de ton goûter à mon Pierre, et toi tu es à jeun; tu n’as pas voulu dîner avec nous à la maison, tu ne faisais que pleurer.

—Oh! je n’avais pas faim, j’avais trop de peine! et je vous jure qu’à présent encore je ne sens aucune envie de manger.

—Il faut te forcer, petite; autrement tu seras malade. Nous avons du chemin à faire, et il ne faut pas arriver là-bas comme des affamés pour demander du pain avant de dire bonjour. Moi-même je veux te donner l’exemple, quoique je n’aie pas grand appétit; mais j’en viendrai à bout, vu que, après tout, je n’ai pas dîné non plus. Je vous voyais pleurer, toi et ta mère, et ça me troublait le cœur. Allons, allons, je vais attacher la Grise à la porte; descends, je le veux.

Ils entrèrent tous trois chez la Rebec, et, en moins d’un quart d’heure, la grosse boiteuse réussit à leur servir une omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet.

Les paysans ne mangent pas vite, et le petit Pierre avait si grand appétit qu’il se passa bien une heure avant que Germain pût songer à se remettre en route. La petite Marie avait mangé par complaisance d’abord; puis, peu à peu, la faim était venue: car à seize ans on ne peut pas faire longtemps diète, et l’air des campagnes est impérieux. Les bonnes paroles que Germain sut lui dire pour la consoler et lui faire prendre courage produisirent aussi leur effet; elle fit effort pour se persuader que sept mois seraient bientôt passés, et pour songer au bonheur qu’elle aurait de se retrouver dans sa famille et dans son hameau, puisque le père Maurice et Germain s’accordaient pour lui promettre de la prendre à leur service. Mais comme elle commençait à s’égayer et à badiner avec le petit Pierre, Germain eut la malheureuse idée de lui faire regarder, par la fenêtre du cabaret, la belle vue de la vallée qu’on voit tout entière de cette hauteur, et qui est si riante, si verte et si fertile. Marie regarda et demanda si de là on voyait les maisons de Belair.

—Sans doute, dit Germain, et la métairie, et même ta maison.
Tiens, ce petit point gris, pas loin du grand peuplier à
Godard, plus bas que le clocher.

—Ah! je la vois, dit la petite; et là-dessus elle recommença de pleurer.

—J’ai eu tort de te faire songer à ça, dit Germain, je ne fais que des bêtises aujourd’hui! Allons, Marie, partons, ma fille; les jours sont courts, et dans une heure, quand la lune montera, il ne fera pas chaud.

Ils se remirent en route, traversèrent la grande brande, et comme, pour ne pas fatiguer la jeune fille et l’enfant par un trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien vite, le soleil était couché quand ils quittèrent la route pour gagner les bois.

Germain connaissait le chemin jusqu’au Magnier; mais il pensa qu’il aurait plus court en ne prenant pas l’avenue de Chanteloube, mais en descendant par Presles et la Sépulture, direction qu’il n’avait pas l’habitude de prendre quand il allait à la foire. Il se trompa et perdit encore un peu de temps avant d’entrer dans le bois; encore n’y entra-t-il point par le bon côté, et il ne s’en aperçut pas, si bien qu’il tourna le dos à Fourche et gagna beaucoup plus haut du côté d’Ardentes.

Ce qui l’empêchait alors de s’orienter, c’était un brouillard qui s’élevait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs d’automne, que la blancheur du clair de lune rend plus vagues et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d’eau dont les clairières sont semées exhalaient des vapeurs si épaisses que, lorsque la Grise les traversait, on ne s’en apercevait qu’au clapotement de ses pieds et à la peine qu’elle avait à les tirer de la vase.

Quand on eut enfin trouvé une belle allée bien droite, et qu’arrivé au bout, Germain chercha à voir où il était, il s’aperçut bien qu’il s’était perdu; car le père Maurice, en lui expliquant son chemin, lui avait dit qu’à la sortie des bois il aurait à descendre un bout de côte très raide, à traverser une immense prairie et à passer deux fois la rivière à gué. Il lui avait même recommandé d’entrer dans cette rivière avec précaution, parce qu’au commencement de la saison il y avait eu de grandes pluies et que l’eau pouvait être un peu haute. Ne voyant ni descente, ni prairie, ni rivière, mais la lande unie et blanche comme une nappe de neige, Germain s’arrêta, chercha une maison, attendit un passant, et ne trouva rien qui pût le renseigner. Alors il revint sur ses pas et rentra dans les bois. Mais le brouillard s’épaissit encore plus, la lune fut tout à fait voilée, les chemins étaient affreux, les fondrières profondes. Par deux fois, la Grise faillit s’abattre; chargée comme elle l’était, elle perdait courage, et, si elle conservait assez de discernement pour ne pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empêcher que ceux qui la montaient n’eussent affaire à de grosses branches, qui barraient le chemin à la hauteur de leurs têtes et qui les mettaient fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une de ces rencontres et eut grand’peine à le retrouver. Petit- Pierre s’était endormi, et, se laissant aller comme un sac, il embarrassait tellement les bras de son père, que celui-ci ne pouvait plus ni soutenir ni diriger le cheval.

—Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant: car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et c’est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n’avons qu’à la laisser faire. Mais quand nous sommes peut-être à deux pas de l’endroit où nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel ni terre, et je crains que cet enfant-là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu’il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à s’abattre en avant.

—Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie. Descendons, Germain; donnez-moi l’enfant, je le porterai fort bien, et j’empêcherai mieux que vous que la cape, se dérangeant, ne le laisse à découvert. Vous conduirez la jument par la bride, et nous verrons peut-être plus clair quand nous serons plus près de la terre.

Ce moyen ne réussit qu’à les préserver d’une chute de cheval, car le brouillard rampait et semblait se coller à la terre humide. La marche était pénible, et ils furent bientôt si harassés qu’ils s’arrêtèrent en rencontrant enfin un endroit sec sous de grands chênes. La petite Marie était en nage, mais elle ne se plaignait ni ne s’inquiétait de rien. Occupée seulement de l’enfant, elle s’assit sur le sable et le coucha sur ses genoux, tandis que Germain explorait les environs, après avoir passé les rênes de la Grise dans une branche d’arbre.

Mais la Grise, qui s’ennuyait fort de ce voyage, donna un coup de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et lâchant, par manière d’acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut que sa tête, partit à travers les taillis, montrant fort bien qu’elle n’avait besoin de personne pour retrouver son chemin.

—Çà, dit Germain, après avoir vainement cherché à la rattraper, nous voici à pied, et rien ne nous servirait de nous trouver dans le bon chemin, car il nous faudrait traverser la rivière à pied; et à voir comme ces routes sont pleines d’eau, nous pouvons être sûrs que la prairie est sous la rivière. Nous ne connaissons pas les autres passages. Il nous faut donc attendre que ce brouillard se dissipe; ça ne peut pas durer plus d’une heure ou deux. Quand nous verrons clair, nous chercherons une maison, la première venue à la lisière du bois; mais à présent nous ne pouvons sortir d’ici; il y a là une fosse, un étang, je ne sais quoi devant nous; et derrière, je ne saurais pas non plus dire ce qu’il y a, car je ne comprends plus par quel côté nous sommes arrivés.

VIII

SOUS LES GRANDS CHENES

Eh bien! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Nous ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouvons allumer du feu, car je sens de vieilles souches qui ne tiennent à rien et qui sont assez sèches pour flamber. Vous avez bien du feu, Germain? Vous fumiez votre pipe tantôt.

—J’en avais! mon briquet était sur le bât dans mon sac, avec le gibier que je portais à ma future; mais la maudite jument a tout emporté, même mon manteau, qu’elle va perdre et déchirer à toutes les branches.

—Non pas, Germain; la bâtine, le manteau, le sac, tout est là par terre, à vos pieds. La Grise a cassé les sangles et tout jeté à côté d’elle en partant.

—C’est, vrai Dieu, certain! dit le laboureur; et si nous pouvons trouver un peu de bois mort à tâtons, nous réussirons à nous sécher et à nous réchauffer.

—Ce n’est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort craque partout sous les pieds; mais donnez-moi d’abord ici la bâtine.

—Qu’en veux-tu faire?

—Un lit pour le petit: non, pas comme ça, à l’envers; il ne roulera pas dans la ruelle; et c’est encore tout chaud du dos de la bête. Calez-moi ça de chaque côté avec ces pierres que vous voyez là!

—Je ne les vois pas, moi! Tu as donc des yeux de chat!

—Tenez! voilà qui est fait, Germain! Donnez-moi votre manteau, que j’enveloppe ses petits pieds, et ma cape par- dessus son corps. Voyez! s’il n’est pas couché là aussi bien que dans son lit! et tâtez-le comme il a chaud!

—C’est vrai! tu t’entends à soigner les enfants, Marie!

—Ce n’est pas bien sorcier. A présent, cherchez votre briquet dans votre sac, et je vais arranger le bois.

—Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.

—Vous doutez de tout, Germain! vous ne vous souvenez donc pas d’avoir été pâtour et d’avoir fait de grands feux aux champs, au beau milieu de la pluie?

—Oui, c’est le talent des enfants qui gardent les bêtes; mais moi j’ai été toucheur de bœufs aussitôt que j’ai su marcher.

—C’est pour cela que vous êtes plus fort de vos bras qu’adroit de vos mains. Le voilà bâti ce bûcher, vous allez voir s’il ne flambera pas! Donnez-moi le feu et une poignée de fougère sèche. C’est bien! soufflez à présent; vous n’êtes pas poumonique?

—Non pas que je sache, dit Germain en soufflant comme un soufflet de forge. Au bout d’un instant, la flamme brilla, jeta d’abord une lumière rouge, et finit par s’élever en jets bleuâtres sous le feuillage des chênes, luttant contre la brume et séchant peu à peu l’atmosphère à dix pieds à la ronde.

—Maintenant, je vais m’asseoir auprès du petit pour qu’il ne lui tombe pas d’étincelles sur le corps, dit la jeune fille. Vous, mettez du bois et animez le feu, Germain! nous n’attraperons ici ni fièvre ni rhume, je vous en réponds.

—Ma foi, tu es une fille d’esprit, dit Germain, et tu sais faire le feu comme une petite sorcière de nuit. Je me sens tout ranimé, et le cœur me revient; car avec les jambes mouillées jusqu’aux genoux, et l’idée de rester comme cela jusqu’au point du jour, j’étais de fort mauvaise humeur tout à l’heure.

—Et quand on est de mauvaise humeur, on ne s’avise de rien, reprit la petite Marie.

—Et tu n’es donc jamais de mauvaise humeur, toi?

—Eh non! jamais. A quoi bon?

—Oh! ce n’est bon à rien, certainement; mais le moyen de s’en empêcher, quand on a des ennuis! Dieu sait que tu n’en as pas manqué, toi, pourtant, ma pauvre petite: car tu n’as pas toujours été heureuse!

—C’est vrai, nous avons souffert, ma pauvre mère et moi. Nous avions du chagrin, mais nous ne perdions jamais courage.

—Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce fût, dit Germain; mais la misère me fâcherait; car je n’ai jamais manqué de rien. Ma femme m’avait fait riche et je le suis encore; je le serai tant que je travaillerai à la métairie: ce sera toujours, j’espère; mais chacun doit avoir sa peine! j’ai souffert autrement.

—Oui, vous avez perdu votre femme, et c’est grand’pitié!

—N’est-ce pas?

—Oh! je l’ai bien pleurée, allez, Germain! car elle était si bonne! Tenez, n’en parlons plus; car je la pleurerais encore, tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd’hui.

—C’est vrai qu’elle t’aimait beaucoup, petite Marie! elle faisait grand cas de toi et de ta mère. Allons! tu pleures? Voyons, ma fille, je ne veux pas pleurer, moi…

—Vous pleurez, pourtant, Germain! Vous pleurez aussi! Quelle honte y a-t-il pour un homme à pleurer sa femme? Ne vous gênez pas, allez! je suis bien de moitié avec vous dans cette peine- là!

—Tu as un bon cœur, Marie, et ça me fait du bien de pleurer avec toi. Mais approche donc tes pieds du feu; tu as tes jupes toutes mouillées aussi, pauvre petite fille! Tiens, je vas prendre ta place auprès du petit, chauffe-toi mieux que ça.

—J’ai assez chaud, dit Marie; et si vous voulez vous asseoir, prenez un coin du manteau, moi je suis très bien.

—Le fait est qu’on n’est pas mal ici, dit Germain en s’asseyant tout auprès d’elle. Il n’y a que la faim qui me tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j’ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me sens tout affaibli. Est-ce que tu n’as pas faim, aussi, toi, Marie?

—Moi? pas du tout. Je ne suis pas habituée, comme vous, à faire quatre repas, et j’ai été tant de fois me coucher sans souper, qu’une fois de plus ne m’étonne guère.

—Eh bien, c’est commode une femme comme toi; ça ne fait pas de dépense, dit Germain en souriant.

—Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans s’apercevoir de la tournure que prenaient les idées du laboureur. Est-ce que vous rêvez?

—Oui, je crois que je rêve, répondit Germain; c’est la faim qui me fait divaguer peut-être!

—Que vous êtes donc gourmand! reprit-elle en s’égayant un peu à son tour; eh bien! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est-ce que vous n’avez pas là du gibier dans votre sac, et du feu pour le faire cuire?

—Diantre! c’est une bonne idée! mais le présent à mon futur beau-père?

—Vous avez six perdrix et un lièvre! Je pense qu’il ne faut pas tout cela pour vous rassasier?

—Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charbon!

—Non pas, dit la petite Marie; je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres? Ah! c’est vrai! j’oublie que vous n’avez pas été pastour! Voyons, plumez cette perdrix! Pas si fort! vous lui arrachez la peau!

—Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer!

—Vous voulez donc en manger deux? Quel ogre! Allons, les voilà plumées, je vais les cuire.

—Tu ferais une parfaite cantinière, petite Marie; mais, par malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire l’eau de cette mare.

—Vous voudriez du vin, pas vrai? Il vous faudrait peut-être du café? vous vous croyez à la foire sous la ramée! Appelez l’aubergiste: de la liqueur au fin laboureur de Belair!

—Ah! petite méchante, vous vous moquez de moi? Vous ne boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez?

—Moi? j’en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la seconde fois de ma vie; mais si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore!

—Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément?

—Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec? Vous en avez bu une avec votre petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes les deux sans y regarder.

—Eh bien?

—Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route; et la voilà.

—Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant de l’auberge! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot.

—Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point; et, faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes.

—Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes?

—C’est bien étonnant! tout le long du chemin, j’en ai pris aux branches en passant, et j’en ai rempli mes poches.

—Et elles sont cuites aussi?

—A quoi donc aurais-je eu l’esprit si je ne les avais pas mises dans le feu dès qu’il a été allumé? Ça se fait toujours, aux champs.

—Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble! je veux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari… là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela!

—J’en serais fort empêchée, Germain, car je n’y ai pas encore songé.

—Comment, pas du tout? jamais? dit Germain, en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu’elle ne songeait pas à lui répondre, tu n’as pas encore eu l’idée du mariage? tu es en âge, pourtant!

—Peut-être, dit-elle; mais je suis trop pauvre. Il faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser.

—Pauvre fille! je voudrais que le père Maurice voulût bien me donner cent écus pour t’en faire cadeau.

—Grand merci, Germain. Eh bien! qu’est-ce qu’on dirait de moi?

—Que veux-tu qu’on dise? on sait bien que je suis vieux et que je ne peux pas t’épouser. Alors on ne supposerait pas que je… que tu…

—Dites donc, laboureur! voilà votre enfant qui se réveille, dit la petite Marie.