LES AMIS DISPARUS

I

NÉRAUD PÈRE

Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont traversé les vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser flétrir de leur noble caractère. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces jours-ci à son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrière, sinon avec éclat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnête dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appelés à leur succéder.

Magistrat de sûreté durant la Révolution, à l'époque d'une réaction antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et générosité. Plus tolérant que la lettre des lois, il ne voulut entendre ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment exprimés.

Sous l'Empire, fidèle à un profond sentiment de son indépendance et de sa dignité, nous l'avons vu blâmer avec force et franchise, en présence de ses supérieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses railleries spirituelles les prétentions d'une génération surannée, nous l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir.

Quoique haï personnellement par M. de Peyronnel, quoique dénoncé maintes fois et tourmenté dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'allié sincère du parti national et favorisa toujours l'opposition libérale de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la Restauration, il fut donc toujours le même; ferme, bon et tolérant.

Il eut une vertu, grande chez un magistrat: il resta homme, il crut au repentir des coupables. Entre ses mains, l'accusation demeura sobre de poursuites, délicate dans les moyens, décente et modérée dans l'invocation des châtiments.

Le trait dominant de son caractère, c'était une grande bienveillance pour les hommes, une gaieté railleuse pour leurs vices et leurs travers.

Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservèrent jeune dans un âge avancé. Pendant ses dernières années, sa tête s'affaiblit, mais son coeur resta jusqu'à la fin affectueux et simple. Il avait oublié le nom et la demeure de ses amis; mais, lorsqu'il les rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne s'était point effacée de son âme.

II

GABRIEL DE PLANET

Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir.

Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état, il laisse des regrets unanimes, incontestés.

Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit; et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges), de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui, en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans hésiter: «Et moi aussi, je l'ai aimé!»

Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la Revue du Cher avec M. Duplan, aujourd'hui rédacteur du Pays, puis vint s'établir à la Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort. Il les a dues autant à sa remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés. Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne, adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable; jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir.

Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui, le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune pour avoir bien réellement vécu ainsi.

Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne. Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité, une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.

A PLANET

L'avant-dernier des jours qui finissent l'année,

Planet nous a quittés pour un monde meilleur;

Il a rejoint, là-haut, la troupe fortunée

De ceux que Dieu remplit d'un éternel bonheur.

Je crois à ce beau rêve où l'âme se transporte

Pour accepter le mal qui règne parmi nous;

Mais j'y crois à demi: des cieux j'ouvre la porte,

Mais sans la refermer à tout jamais sur tous.

Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clémence,

Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui;

Que, dans son sein fécond, retrempant l'existence,

Il nous ôte l'effroi d'un monde évanoui.

Mais je pense qu'ayant renouvelé notre être,

Et l'ayant affranchi du cuisant souvenir,

Il nous dit: «Recommence, homme, tu vas renaître,

Et retourner là-bas pour vivre et pour mourir.

»Tâche qu'à ton retour, je te retrouve digne

De rester près de moi pendant l'éternité; .

Pour te faire obtenir cette faveur insigne,

Ne t'ai-je pas cent fois rendu ta volonté?

»Je n'ai jamais puni d'une peine éternelle,

L'homme ingrat et chétif qui ne peut m'offenser.

J'ai fait courte et fragile une phase mortelle,

Où croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer.

«Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tâche!

C'est dur! mais c'est un jour dans l'abîme du temps.

Ce jour mal employé ne sert de rien au lâche,

Mais il peut conquérir le Ciel aux militants.»

Des révélations que nous ouvre la tombe,

Nous ne conservons pas le souvenir distinct:

Sous le poids de la chair l'esprit divin succombe,

Mais nous en retenons un doux et vague instinct.

L'enfant, dès qu'il connaît le baiser de sa mère,

Aime avant de comprendre.—Aimer est le besoin

Qui s'éveille avec lui dès qu'il touche la terre,

Et que, plus qu'on ne croit, il rapporte de loin.

L'enfant, dès qu'il comprend le son de la parole,

Aide au tableau qu'on fait pour lui du paradis,

Il le voit, il l'a vu! et nulle parabole

N'embellit ce beau lieu présent à ses esprits.

Oui, l'enfant se souvient; mais il faut qu'il oublie,

Afin de s'attacher à ce monde sans foi;

Il faut que par lui-même il essaye la vie,

Afin de dire à Dieu: «J'ai souffert, reprends-moi.»

C'est alors que, selon le plus ou moins de flamme

Qu'elle a su raviver dans cet obscur séjour,

Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette âme.

Et lui rend la santé, la jeunesse, l'amour.

Mais il est des mortels dont la course est remplie

De mérites si purs et d'un prix si parfait,

Que, leur peine remise, ou leur tâche accomplie,

De l'éternel repos ils goûtent le bienfait.

Planet, humble martyr, âme douce et naïve,

Toi qui restas enfant jusque dans l'âge mûr,

Par le besoin d'aimer, par la croyance vive,

Par le coeur et l'esprit, va donc, ton sort est sûr!

Tu luttas quarante ans contre un mal sans remède,

Tu naquis condamné, c est-à-dire béni.

Dieu t'avait dit là-haut: «Au malheur, viens en aide;

Meurs à la peine: alors, ton temps sera fini».

Il vécut pour bénir, pour consoler, pour prendre

Sur ses bras, tout le poids des misères d'autrui:

Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre

De nos coeurs épuisés que l'espoir avait fui.

Simple dans sa parole, éloquent à son heure,

Ingénieux en l'art de la persuasion,

Habile à pénétrer ce qu'en secret on pleure,

Indulgent aux douleurs de la confession;

Énergique au besoin, apôtre de tendresse,

Sans parti pris d'orgueil, sans rigueur de savant,

Du véritable juste il avait la sagesse,

Du conseil décisif il avait l'ascendant.

Les esprits froids ont dit: «Cet homme a la manie

De faire des ingrats, puisqu'il fait des heureux».

Dieu dit: «De la bonté, cet homme eut le génie,

C'est la seule grandeur que je couronne aux cieux»­.

III

CARLO SOLIVA[23]

SONNET TRADUIT DE L'ITALIEN

Du beau dans tous les arts, disciple intelligent,

Tu possédas longtemps la science profonde

Que n'encourage point la vanité d'un monde

Insensible et rebelle au modeste talent.

Dans le style sacré, dans le style élégant,

Sur le divin Mozart ta puissance se fonde,

Puis dans Cimarosa, ton âme se féconde,

Et de Paesiello tu sors jeune et vivant.

C'est que, sous notre ciel, tu sentis la Nature

L'emporter dans les coeurs sur la science pure,

Et qu'au doux chant natal tu fus initié.

Si, dans ce peu de mots, je ne puis de ta vie

Résumer les travaux, la force et le génie,

Laissons dire le reste aux pleurs de l'amitié!

Note 23:[ (retour) ] Compositeur italien.

IV

LE COMTE D'AURE

La presse a consacré quelques lignes au souvenir de M. d'Aure. Elle a dit l'emploi officiel de sa vie active, elle a parlé de ses talents, de ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son éminente spécialité.

Pour les amis particuliers de M. d'Aure, il y a quelque chose de plus à dire. On ne peut se résoudre à voir disparaître un coeur d'élite sans lui payer le tribut de l'affection méritée, et c'est là qu'il faut entrer dans la vie privée. M. d'Aure était un des hommes les meilleurs qui aient existé. L'éloge ne semblera banal qu'à ceux qui ne font point de cas du dévouement et ceux-là sont rares, espérons-le. M. d'Aure ne vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l'enjouement, la sérénité de la bonté vraie, sûre d'elle-même, toujours prête. Toute sa vie, il a donné tout ce qu'il avait d'argent à tout ce qu'il a rencontré de détresse, et tout ce qu'il avait de coeur et de courage à tout ce qu'il a rencontré de faible et d'abandonné. Au milieu de cette activité mise au service de quiconque la réclamait, il était l'homme de la famille et de l'intimité. Il s'est marié trois fois et trois fois il a répandu autour de lui le charme de l'existence, car son unique préoccupation était de rendre une famille heureuse. Il était essentiellement paternel, même dans sa jeunesse, et ses nombreux subordonnés se regardaient presque comme ses enfants. Il n'a jamais abandonné personne. Il n'a jamais été servi par un pauvre homme sans assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude incessante. Il pardonnait même l'ingratitude avec une facilité qu'on prenait quelquefois pour de l'insouciance. Ce n'était pas de l'insouciance; c'était un sentiment d'humanité raisonné par la logique du coeur, et qui rendait d'autant plus énergiques les arrêts rendus par son indignation. Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare équité de jugement. En lui, aucun préjugé de naissance, aucune intrigue; une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilité profonde, inépuisable.

Voilà ce que j'avais à dire de lui: il a été bon; pas comme tout le monde peut l'être à un moment donné; il l'a été toujours, à toute heure et jusqu'au dernier souffle de sa vie.

V

LOUIS MAILLARD

DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE
LE 25 JANVIER 1865

Celui à qui nous disons adieu ici, avec l'espoir de le retrouver dans l'immortalité de tout ce qui est, fut dévoué corps et âme à cet éternel devenir de l'humanité. Il a servi la civilisation avec la famille saint-simonienne, ce grand et fécond agent du progrès au dix-neuvième siècle. Il a servi son pays comme individu, en portant dans une de nos colonies les plus françaises l'activité, l'intelligence, la conscience et le zèle qui font durables et bienfaisants les travaux de l'ingénieur. Il a servi la science en lui apportant le fruit de recherches et d'observations vraiment fécondes et heureuses, faites avec cette vraie lumière qui, chez les hommes épris de la nature, supplée aux études spéciales. Il a servi aussi les lettres par son dévouement aux idées généreuses et à quiconque autour de lui s'attachait à les répandre.

Mais tous ces travaux, tous ces efforts, tous ces dons d'une volonté aussi ardente que sérieuse, n'ont pas assouvi la sainte prodigalité de cette riche et tendre organisation. Nous le savons ici. Il a été le meilleur ami de tous ses amis. Rien ne lui coûtait pour les aider, pour les préserver, pour les consoler. Il était toujours là, lui, dans nos dangers ou dans nos désastres, sachant, ou conjurer le malheur, ou dire la parole simple et vraie qui sauve l'affligé en le rattachant à l'amour des autres. Il était le compagnon toujours prêt et toujours utile, le confident toujours délicat et sûr, le conseil sage, le secours prompt et soutenu. Il était, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de lui, un élément de leur être, une part de leur âme.

Reçois nos remercîments, toi qui ne voulais jamais être remercié, toi qui te regardais ingénument comme notre obligé quand tu nous avais fait du bien! On peut dire de toi que tu as eu le génie de la bonté, comme d'autres en ont l'instinct. Où que tu sois, dans le monde du mieux incessant et du développement infini, reçois les bénédictions de l'impérissable amitié.

VI

FERDINAND PAJOT

La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des plus regrettables. Ce jeune homme, doué d'une beauté remarquable et appartenant à une excellente famille, était en outre un homme de coeur et d'idées généreuses. Nous avons été à même de l'apprécier chaque fois que nous avons invoqué sa charité pour les pauvres de notre entourage. Il donnait largement, plus largement peut-être que ses ressources ne l'autorisaient à le faire, et il donnait avec spontanéité, avec confiance, avec joie. Il était sincère, indépendant, bon comme un ange. Marié depuis peu de temps à une charmante jeune femme, il sera regretté comme il le mérite. Je tiens à lui donner après cette cruelle mort, une tendre et maternelle bénédiction: Illusion si l'on veut, mais je crois que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y arrivons escortés de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons de quitter.