IX

10 juillet.

Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me traverse l'esprit.

Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre square, s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être mourant.

Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient prier pour son âme.

J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux mendiant aveugle, récitant un long oremus en l'honneur du généreux Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le propriétaire s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.

Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui demande où il veut aller.

Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.

On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.

Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit. Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.

Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.

Belle et bonne France, on ne te connaît pas!

On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...

On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les papillons, on se couche à deux heures.