VII

Nohant, 7 juillet.

Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas. Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.

Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques d'Amyntas.

Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval, lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont ces messieurs ont l'honneur d'être membres.

Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il faut le revoir. Nous y retournerons demain.

On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on veut, le secret de la chaumière.

Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types: celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui qui se bâtit des chaumières.

Quand je dis chaumière, c'est pour me conformer à la langue classique. Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.

La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie du hameau. Le cottage n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme, un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien qu'à des villas.

On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances, on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans chaume.

Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un idéal, cela ne se trouve nulle part.

Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince. N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de grands charmes et de terribles inconvénients!

Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les rêverons dans d'autres conditions.

Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.

Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques.

J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et même qu'il y ait une campagne où l'homme de campagne soit si pervers et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se faire gâter; mais ses finesses sont cousues de fil blanc, on y cède sans en être dupe.

Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres, que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à-dire avec l'ennui et le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens éduqués, les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le contraire.

Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier.

Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons inoffensives.

Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais compter ces exceptions.

La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans quelque chaumière que ce soit, elle ne vous présentera rien sans l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des vaisseaux en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance pour peu qu'on y manque.

Si les réalistes voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est réellement, il est certain que les idéalistes l'ont parfois quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle, comme une pierre, comme un insecte?

Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que tout autre genre ou tribu de la race humaine. Ce n'est pas un troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une modeste affirmation.

Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le cachet général.

Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.

Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je les vois venir, et même avec leurs gros sabots, comme dit le proverbe.

Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.

Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous—il y en a partout—se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les esprits réalistes—il y en a aussi chez nous—sont frappés du côté rude et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?

J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de bête parce qu'il s'obstinait dans son idée:

—On a le droit d'être bête, si on veut.

Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec réflexion ses propres doutes.

Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:

«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont généralement, sous le rapport moral, dignes d'une haute estime. Sans doute, les progrès du temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange, n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances. Mais il reste encore, surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable de probité et de loyauté. Des esprits chagrins le nient, soit pour exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans les domaines du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que cette confiance ait été trompée?»

Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop florianesque. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus amer que de mépriser mon semblable.

Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.

Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte d'Auron, à Bourges:

INGREDERE. QUISQUIS
MORUM. CANDOREM
AFFABILITATEM ET. SINCERAM. RELIGIONEM. AMAS
REGREDI. NESCIES.

Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner.

Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur aussi ouvert que les yeux.

Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le riot qui riole, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.

D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire, l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.