XI
26 juillet.
Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour son village, afin de mettre les ouvriers en besogne à sa villa. Il nous permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder la place.
Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait se déranger dans la semaine.
Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe; elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.
La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère. Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.
Il y a aussi les beaux de village de la nouvelle école, qui y introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures de nos plaines.
Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité. Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête, très-frappés de leur air modeste.
Notre assemblée est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours été ainsi: c'est parce qu'elle tombe en moisson et que la jeunesse est éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère friands de ces nouveautés, n'en usent que par genre, et préfèrent le vin du cru, qui se débite au pichet dans les cabarets de la localité.
Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette, c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise.
Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et, quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste.
Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à l'abri du soleil et de la pluie.
Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec lui.
Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de Blanchet.
Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent. C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire. Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture magnifique.
Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien que mal, sur les routes et dans les cabarets.
Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois de la mesure.
La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait du tort.
J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect. Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?
—Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin, j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus mal.
Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire que j'avais douté de son talent.
J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là question.
Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.
Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient très-bien, ce qui est la vérité.
Un autre idéaliste des environs, que l'on rencontre dans toutes les foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont il mène la vie, c'est Caillaud-la-Chièbe (c'est-à-dire la Chèvre), ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec portrait) de sa pancarte: Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois pattes de naissance.
La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations. Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus d'ambition que de prévoyance.
À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de revenir millionnaire.
Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf propriétaire.
Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse, car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.
La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir, presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.
N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un Caillaud à trois pattes?
Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas la valeur d'un centime.
À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées. L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas longtemps pour que les plus niais y voient clair.
Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.
Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le monopole de la misère et de la commisération.
Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.
La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute notion de dignité, et, partant, de charité humaine.
L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris la rége (le sillon) du bon côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès, le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.