XIII
29 juillet.
La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je voisine.
Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage avec beaucoup de grâce.
—Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous. On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau; et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.
Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites, perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont singulièrement dégagés.
—Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif.
La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes, qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, son oeil est animé, sa figure hardie et candide.
Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux; son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante, et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment, perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide.
Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.
Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il y a lieu.
Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première de la beauté féminine dans ses types de choix.
Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les campagnes.
Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.
Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de nos filles de douze à quatorze ans.
Les enfants, avec leur joli bonjour, auquel pas un ne manque, même ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme de petits hommes.
Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous dire que nous avons été aimés pour nous-mêmes au commencement.
Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose. L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets d'étonnement et de curiosité.
Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre soupe.
C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle mademoiselle gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une grande famille du pays.
Son père, M. de ——, de la branche des Montmorency-Fosseux, et petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est aujourd'hui garde champêtre du village.
Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé par bon coeur, et il a épousé sa servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:
—Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la fontaine!
Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.
Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau remplit notre panier de truites.
Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre, tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui témoignent leur sympathie.
Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes les choses de ce bas monde?
Nous verrons bien!