VIII

Quand Valvèdre et Obernay se furent éloignés et que je ne les entendis plus, je me retournai vers Alida, qui s'était toujours tenue derrière moi; je la vis à genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras roides, évanouie, presque morte, comme le jour où je l'avais trouvée dans l'église. Les dernières paroles de Valvèdre, que dix fois j'avais été sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon énergie. Je portai Alida dans le casino, et, en dépit des révélations qui m'avaient brisé un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.

—Eh bien, le gant est jeté, lui dis-je quand elle fut en état de m'entendre, c'est à nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a tracé notre devoir, il me sera doux de le remplir. Écrivons-lui tout de suite nos intentions.

—Quelles intentions? quoi? répondit-elle d'un air égaré.

—N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvèdre? Il t'a mise au défi d'être sincère, et moi, il m'a refusé la force d'être dévoué: montrons-lui que nous nous aimons plus sérieusement qu'il ne pense. Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te rendre heureuse et de te garder fidèle. Voila toute la vengeance que je veux tirer de son dédain!

—Et mes enfants! s'écria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?

—Vous vous les partagerez.

—Ah! oui, il me donnera Paolino!

—Non, puisque c'est celui qu'il préfère.

—Cela n'est pas! Valvèdre les aime également, jamais il ne donnera ses enfants!

—Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la loi puisse atteindre?

—Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procès, un scandale, au lieu d'être une formalité que le consentement mutuel rendrait très-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais informée. Mes principes me défendent d'accepter le divorce, et je n'ai jamais cru que Valvèdre en viendrait là!

—Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatienté de cette exaltation maternelle qui ne se réveillait devant moi que pour me blesser. Sois donc sincère vis-à-vis de toi-même, tu n'en aimes qu'un, l'aîné, et c'est justement celui qui, sous toutes les législations, appartient au père, à moins qu'il n'y ait danger moral à le lui confier, et ce n'est point ici lé cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, puisqu'en restant la femme de Valvèdre, tu n'en as pas moins perdu à ses yeux le droit de les élever… et même de les promener? Le divorce ne changera donc rien à ta situation, car aucune loi humaine ne t'ôtera le droit de les voir.

—C'est vrai, dit Alida en se levant, pâle, les cheveux épars, les yeux brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?

—Tu écris à ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous attendons le temps légal après la dissolution du mariage, et tu consens à être ma femme.

—Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariée et je suis catholique!

—Tu as cessé de l'être le jour où tu as fait un mariage protestant. D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-là doit lever bien des scrupules d'orthodoxie.

—Ah! vous me raillez! s'écria-t-elle, vous ne parlez pas sérieusement!

—Je raille ta dévotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si sérieusement, qu'à l'instant même je t'engage ma parole d'honnête homme…

—Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'épouser, voilà tout.

—Injuste coeur! Est ce donc la première fois que je t'offre ma vie?

—Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait à une condition.

—Dis! dis vite!

—Je ne veux rien accepter de M. de Valvèdre. Il est généreux, il va m'offrir la moitié de son revenu; je ne veux même pas de la pension alimentaire à laquelle j'ai droit. Il me répudie, il me dédaigne, je ne veux rien de lui! rien, rien!

—C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'écriai-je.
Ah! ma chère Alida! combien je te bénis de m'avoir deviné!

Il y avait plus d'esprit que de sincérité dans ces derniers mots. J'avais bien vu qu'Alida avait douté de mon désintéressement: c'était horrible qu'à chaque instant elle doutât ainsi de tout; mais, en ce moment-là, comme il y avait aussi en moi plus de fierté blessée par le mari que d'élan véritable vers la femme, j'étais résolu à ne m'offenser de rien, à la convaincre, à l'obtenir à tout prix.

—Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais étourdie de ma résolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon coeur déjà dépensé en partie, mon nom flétri probablement par le divorce, mes regrets du passé, mes continuelles aspirations vers mes enfants, et la misère par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le demandes?… Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-même?…

—Alida, lui dis-je en me mettant à ses pieds, je suis pauvre, et mes parents seront peut-être effrayés de ma résolution; mais je les connais, je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te réponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que tendres; ils sont intelligents, instruits, honorés. Je t'offre donc un nom moins aristocratique et moins célèbre que celui de Valvèdre, mais aussi pur que les plus purs… Le peu que ces chers parents possèdent, ils le partageront dès à présent avec nous, et, quant à l'avenir, je mourrai à la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis pas doué comme poëte, je me ferai administrateur, financier, industriel, fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voilà tout ce que je peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont jusqu'ici tu t'es le moins préoccupée.

—Oui, certes, s'écria-t-elle; l'obscurité, la retraite, la pauvreté, la misère même, tout plutôt que la pitié de Valvèdre!… L'homme que j'ai vu si longtemps à mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? M'aimeras-tu à ce point de m'accepter avec l'horrible caractère et l'absurde conduite que l'on m'attribue?

—Cette conduite…, quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en parlons jamais! Quant à ce caractère terrible…, je le connais, et je ne crois pas être en reste avec toi, puisque je suis ton pareil, comme dit M. de Valvèdre. Eh bien, nous sommes deux êtres emportés, passionnés, impossibles pour les autres, mais nécessaires l'un à l'autre comme l'éclair à la foudre. Nous nous dévorerons sur le même brasier, c'est notre vie! Séparés, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus sages. Va! nous sommes de la race des poëtes, c'est-à-dire nés pour souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idéal qui n'est pas de ce monde. Nous ne le saisirons donc pas à toute heure, mais nous ne cesserons pas d'y aspirer; nous le rêverons sans cesse et nous l'étreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, âme tourmentée? Préfères-tu le néant de la désillusion ou les faciles amours de la vie mondaine, la retraite à Valvèdre ou l'équivoque existence de la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des jugements de M. de Valvèdre sur ton compte. C'est peut-être un grand homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui qui n'a rien su faire de ton individualité, et qui a prononcé l'arrêt de son impuissance morale le jour où il a cessé de t'aimer. Que n'étais-je en face de lui et seul avec lui tout à l'heure! sais-tu ce que je lui aurais dit? «Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer un rôle conforme à vos systèmes, à vos goûts et à vos habitudes. Vous ne vous faites aucune idée de la mission d'une créature exquise, et, en cela, vous êtes un pitoyable naturaliste. Vous êtes leibnitzien, je le vois de reste, et vous prétendez que la vertu consiste à concourir au perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de même qu'il produit et règle l'éternelle activité, vous voulez que l'homme crée ou ordonne sans cesse la prospérité de son milieu par un travail sans relâche. Vous vous émerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rôle des éléments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent à toutes choses la vie et l'échange de la vie. Soyez un peu moins pédant et un peu plus ingénieux! Comparez, la logique le veut, les âmes passionnées à la mer qui se soulève et au vent qui se déchaîne pour balayer l'atmosphère et maintenir l'équilibre de la planète. Comparez la femme charmante, qui ne sait que rêver et parler d'amour, à la brise qui promène, insouciante, d'un horizon à l'autre, les parfums et les effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la grâce et la lumière; sa seule présence est un charme, son regard est le soleil de la poésie, son sourire est l'inspiration ou la récompense du poëte. Elle se contente d'être, et l'on vit, l'on aime autour d'elle! Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pénétrer en vous et donner à votre être une puissance et des joies nouvelles!»

Je parlais sous l'inspiration du dépit. Je croyais parler à Valvèdre, et je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vérité. Alida fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'éloquence véritable. Elle se jeta dans mes bras; sensible à la louange, avide de réhabilitation, elle versa des larmes qui la soulagèrent.

—Ah! tu l'emportes, s'écria-t-elle, et, de ce moment, je suis à toi. Jusqu'à ce moment,—oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je suis sincère!—j'ai conservé pour Valvèdre une affection dépitée, mêlée de haine et de regret; mais, à partir d'aujourd'hui, oui, je le jure à Dieu et à toi, c'est toi seul que j'aime et à qui je veux appartenir à jamais. C'est toi le coeur généreux, l'époux sublime, l'homme de génie! Qu'est-ce que Valvèdre auprès de toi? Ah! je l'avais toujours dit, toujours cru, que les poëtes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une faute légère après dix ans de fidélité réelle, et, toi qui me connais à peine, toi à qui je n'ai donné aucun bonheur, aucune garantie, tu me devines, tu me relèves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre à la frontière; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier à M. de Valvèdre que j'accepte ses conditions.

Transportés de joie et d'orgueil, allégés pour le moment de toute souffrance et de toute appréhension, nous nous séparâmes après nous être entendus sur les moyens de hâter notre fuite.

Alida alla rejoindre M. de Valvèdre chez les Obernay, où, en présence d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler à Henri, mais non dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir à sa famille que je fusse resté ou revenu à Genève, et, le jour de la noce, j'avais été vu de trop de personnes de l'intimité des Obernay pour ne pas risquer d'être rencontré par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture où je m'enfermai, et j'allai demander asile à Moserwald, qui me cacha dans son propre appartement. De là, j'écrivis un mot à Henri, qui vint me trouver presque aussitôt.

Ma soudaine présence à Genève et le ton mystérieux de mon billet étaient des indices assez frappants pour qu'il n'hésitât plus à reconnaître en moi le rival dont Valvèdre, par délicatesse, lui avait caché le nom. Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint du mieux qu'il put son chagrin et son blâme, et, me parlant avec une brusquerie froide:

—Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
Valvèdre et sa femme?

—Je crois le savoir, répondis-je; mais il est très-important pour moi d'en connaître les détails, et je te prie de me les dire.

—Il n'y a pas de détails, reprit-il; madame de Valvèdre a quitté notre maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander à Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tôt possible. Son mari n'était plus là. Elle a paru désirer le voir; mais, au moment où j'allais le chercher, elle m'a arrêté en me disant qu'elle aimait mieux écrire. Elle a écrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai portées à Valvèdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle était déjà partie seule et à pied, laissant probablement ses instructions à la Bianca, qui a été impénétrable; mais Valvèdre n'entend pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reçu ton billet. J'ai compris, j'ai pensé, je pense encore que madame de Valvèdre est ici…

—Sur l'honneur, répondis-je à Obernay en l'interrompant, elle n'y est pas!

—Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas à la découvrir, maintenant que je te vois en possession du principal rôle dans celte triste affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fâcheuse entre M. de Valvèdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme de sa trempe, on peut être surpris par un accès de colère. Tu as donc bien fait de ne pas te montrer. J'ai caché ta lettre à Valvèdre, et il ne s'avisera guère de te découvrir ici.

—Ah! m'écriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?

—Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignité, reprit Henri avec autorité, tu serais conduit par un mauvais sentiment à commettre une mauvaise action!

—Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par un éclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir; mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me ménager. Je ne suis pas aussi maître de moi-même que s'il s'agissait de faire une analyse botanique!

—Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tâcherai pourtant de ne pas perdre la tête. Pourquoi m'as-tu appelé? Parle, je t'écoute.

—Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet que madame de Valvèdre t'a fait porter à son mari. Il a dû te le montrer.

—Oui. Il contenait ceci en propres termes: «J'accepte l'ultimatum. Je pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos désirs, je compte me remarier.»

—C'est bien, c'est très-bien! m'écriai-je soulagé d'une vive anxiété: j'avais craint un instant qu'Alida n'eût déjà changé d'intention et trahi les serments de l'enthousiasme.—A présent, repris-je, tu le vois, tout est consommé! Je vais enlever cette femme, et, aussitôt qu'elle sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question est nettement tranchée.

—La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que le divorce n'est pas prononcé, M. de Valvèdre ne veut pas qu'elle soit compromise. Il faut qu'elle retourne à Valvèdre, ou que tu t'éloignes. C'est un peu de patience à avoir, puisque la réalisation de votre fantaisie ne peut souffrir d'empêchement. Craignez-vous déjà de vous raviser l'un ou l'autre, si vous ne brûlez pas vos vaisseaux par un coup de tête?

—Point d'épigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvèdre est fort raisonnable à coup sûr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a lui-même créé l'empêchement en me gratifiant de ses dédains, de ses railleries et de ses menaces.

—Où cela? quand cela donc?

—Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.

—Ah! tu étais là? tu écoutais?

—M. de Valvèdre n'avait aucun doute à cet égard.

—Au fait… oui, je me rappelle! Il tenait à parler là. J'aurais dû deviner pourquoi. Eh bien, après? Il a parlé de son rival, non pas comme d'un homme raisonnable, ce qui eût été bien impossible, mais comme d'un honnête homme, et, ma foi…

—C'est plus que je ne mérite selon toi?

—Selon moi? Peut-être! nous verrons! Si tu te conduis en écervelé, je dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre folie en bravant Valvèdre, lui donner raison par conséquent?

—Je veux le braver, m'écriai-je. J'ai juré le mariage à sa femme et à ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-là, je serai son unique protecteur, parce que M. de Valvèdre a prédit que je serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me tuer si je ne faisais pas sa volonté, et que je l'attends de pied forme pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plaît pas qu'il pense m'avoir intimidé, et que je sois homme à subir les conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau rôle.

—Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les épaules. Si Valvèdre voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le scandale.

—Valvèdre ne craint peut-être pas tant le blâme que le ridicule!

—Et toi donc?

—C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqué mon ressentiment, il devait en prévoir les conséquences.

—Alors, c'est décidé, tu enlèves?

—Oui, et avec tout le mystère possible, parce que je ne veux pas qu'Alida soit témoin d'une tragédie dont elle ne soupçonne pas l'imminence; et ce mystère, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas envie d'être le témoin de Valvèdre contre moi, ton meilleur ami.

—Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta démission, si tu persistes!

—Au prix de l'amitié, comme au prix de la vie, je persisterai; mais aussitôt que j'aurai mis Alida en sûreté, je reviendrai ici, et je me présenterai à M. de Valvèdre pour lui répéter tout ce que tu viens d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitôt que je serai parti, c'est-à-dire dans une heure.

Obernay vit que ma volonté était exaspérée, et que ses remontrances ne servaient qu'à m'irriter davantage. Il prit tout à coup son parti.

—C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvèdre disposé à soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'à demain, il ignorera que je t'ai vu. Pars le plus tôt possible, je vais tâcher de l'aider à ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de bonheur; car, si tu en pouvais goûter au milieu d'un pareil triomphe, je te mépriserais. Je compte encore sur tes réflexions et tes remords pour te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre Francis! Je te laisse au bord de l'abîme. Dieu seul peut t'empêcher d'y rouler.

Il sortit. Sa voix était étouffée par des larmes qui me brisèrent le coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter à son cou. Il me repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma réponse affirmative, il reprit froidement:

—Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai à ton service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir à ce Moserwald…, qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?

Je ne pouvais plus parler. Le sang m'étouffait d'une toux convulsive. Je lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir voulu me serrer la main.

Quelques instants après, j'étais en conférence avec mon hôte.

—Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les demande.

—Ah! enfin, s'écria-t-il avec une joie sincère, vous êtes donc mon véritable ami!

—Oui; mais écoutez. Mes parents possèdent en tout le double de cette somme, placée sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliéner ce capital, dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous faire une reconnaissance de la somme et des intérêts.

Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forçai d'accepter, le menaçant, s'il la refusait, de m'adresser à Obernay, qui m'avait ouvert sa bourse.

—Ne suis-je donc pas assez votre obligé, lui dis-je, vous qui, pour croire à ma solvabilité, acceptez la seule preuve que je puisse vous en donner ici, ma parole?

Au bout d'un quart d'heure, j'étais avec lui dans sa voiture fermée. Nous sortions de Genève, et il me conduisait à une de ses maisons de campagne, d'où je sortis en chaise de poste pour gagner la frontière française.

J'étais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soirée et qui me semblait avoir quitté la maison Obernay trop précipitamment pour ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devancé. Elle s'élança de sa voiture dans la mienne, et nous continuâmes notre route avec rapidité. Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-là, et il n'était pas facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas été impossible à Valvèdre. On verra bientôt ce qui nous préserva de sa poursuite.

Paris était encore, à cette époque, l'endroit du inonde civilisé où il était le plus facile de se tenir caché. C'est là que j'installai ma compagne dans un appartement mystérieux et confortable, en attendant les événements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressées par Moserwald poste restante. La première était de lui.

«Mon enfant, j'ai fait ce qui était convenu entre nous. J'ai écrit à M. Henri Obernay pour lui dire que je savais où vous étiez, que je vous avais donné ma parole de ne le confier à personne, mais que j'étais en mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait à propos de confier à mes soins. Dès le jour même, il a envoyé chez moi le paquet ci-inclus, que je vous transmets fidèlement.

»Vous avez passé le Rubicon comme feu César. Je ne reviendrai pas sur la dose de satisfaction, de douleur et d'inquiétude que cela me met sur l'estomac… L'estomac, c'est bien vulgaire, et on en rira sans pitié; mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poésie est passé pour moi avec celui de l'espérance. Je m'étais pourtant senti des dispositions pendant quelques jours… Le dieu m'abandonne, et je ne vais plus songer qu'à ma santé. L'événement auquel je m'attendais et auquel je ne voulais pas croire, votre départ précipité avec elle, m'a bouleversé, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me donnera du courage. J'entends d'ici qu'on rit encore; on me compare peut-être à Sancho! N'importe, je suis à vous (au singulier ou au pluriel), à votre service, à votre discrétion, à la vie et à la mort.

«NEPHTALI.»

La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisième. Les voici toutes les deux, celle d'Henri d'abord:

«J'espère qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux sur ta véritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu saches comment j'ai agi à ton égard.

»Tu es bien simple si tu m'as cru disposé à transmettre à M. de V… tes offres provocatrices. Je me suis contenté de lui dire, pour sauvegarder ton honneur, qu'une tierce personne était chargée de te faire tenir tout genre de communications, et que, le jour où il jugerait à propos d'avoir une explication avec toi, j'étais chargé personnellement de t'en prévenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel rendez-vous.

»Ceci établi, je me suis permis de supposer que tu allais à Bruxelles pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultérieurs. Quant à madame, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un énorme mensonge. J'ai prétendu savoir qu'elle s'en allait à Valvèdre et, de là, en Italie, pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour où son mari formerait le premier la demande du divorce, que, jusque-là, la tierce personne pouvait également lui faire connaître toute résolution prise à son égard.

»Il résulte de mon action que M. de Valvèdre…, qui désirait parler à madame, s'est rendu sur-le-champ à Valvèdre, où j'aimais mieux le voir, pour sa dignité et pour ma sécurité morale, que sur les traces des aimables fugitifs.

»De Valvèdre, il vient donc de m'écrire, et si, quand madame et toi aurez lu, vous persistez à méconnaître un tel caractère, je vous plains et n'envie pas votre manière de voir.

»Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un très-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui lui confère la responsabilité sans la répression possible: problème insoluble où son âme se consume sans profit pour la science. Moins moral et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour que le calme et la liberté des voyages lui soient définitivement rendus. Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-être m'en demander raison. Je n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est que, si tu persistais par hasard à demander réparation à M. de V… de l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme (car c'était là ton thème), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvèdre est brave comme un lion; mais peut-être ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,—au grand étonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille amitiés. Braves coeurs, ils ne savent rien!»

DE M. DE V… A HENRI OBERNAY.

«Je ne l'ai pas trouvée ici; elle n'y est pas venue, et même, d'après les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a dû suivre, pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle réellement par là et a-t-elle jamais résolu sérieusement de s'enfermer dans un couvent, fût-ce pour quelques semaines?

»Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage: j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que des paroles écrites; mais le soin qu'elle a pris de l'éviter et de me cacher son refuge décèle des résolutions plus complètes que je ne croyais devoir lui en attribuer.

»D'après les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une existence de devoirs réciproques, je vois qu'elle craignait un éclat de ma part. C'était mal me connaître. Il me suffisait, à moi, qu'elle sût mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas jugé ainsi, il me paraît nécessaire qu'elle réfléchisse de nouveau sur ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononcé le mot de divorce, dont elle m'attribue la préméditation. Je suis certain de n'avoir envisagé cette éventualité que dans le cas où, foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de contraindre sa liberté, ou de la lui rendre entière. Je ne peux pas hésiter entre ces deux partis. L'esprit de la législation que j'ai reconnue en l'épousant prononce dans le sens d'une liberté réciproque, quand une incompatibilité éprouvée et constatée de part et d'autre est arrivée à compromettre la dignité du lien conjugal et l'avenir des enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimée, le prétexte de son infidélité. Grâce à l'esprit de la réforme, nous ne sommes pas condamnés à nous nuire mutuellement pour nous dégager. D'autres motifs suffiraient; mais nous n'en sommes pas là, et je n'ai point encore de motifs assez évidents pour exiger qu'elle se prête à une rupture légale.

»Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en m'écrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme à profiter d'une heure de dépit; j'attendrai une insistance calme et réfléchie.

»Mais probablement elle tient à savoir si je désire le résultat qu'elle provoque, et si j'ai aspiré pour mon compte à la liberté de contracter un nouveau lien. Elle tient à le savoir pour rassurer sa conscience ou satisfaire sa fierté. Je lui dois donc la vérité. Je n'ai jamais eu la pensée d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme une lâcheté de ne l'avoir pas sacrifiée au devoir de respecter, dans toute la limite du possible, la sincérité de mon premier serment.

»Cette limite du possible, c'est le cas où madame de V… afficherait ses nouvelles relations. C'est aussi le cas où elle me réclamerait de sang-froid, et après mûre délibération, le droit de contracter de nouveaux engagements.

»Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter à l'extrême des résolutions que je n'ai pas le droit de croire sans appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la personne qui m'a offert de se présenter devant moi. Je ne prévois pas, de ce côté-là plus que de l'autre, des garanties d'association bien durable, mais je n'en serai juge qu'après un temps d'épreuve et d'attente.

»Si on ne m'appelle pas, d'ici à un mois, devant un tribunal compétent à prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas à fixer le terme. A mon retour, je serai moi-même le juge de cette question délicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.

»Fais savoir aussi à madame de V… qu'elle pourra faire toucher à la banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui lui était précédemment servie, et dont elle-même avait fixé le chiffre. S'il lui convient d'habiter Valvèdre ou ma maison de Genève en l'absence de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois aucun inconvénient; dis-lui même que mon désir serait de la voir arriver ici pendant le peu de jours que j'ai encore à y passer. Je n'ai pas d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle. J'ai dû longtemps éviter des explications qui n'auraient servi qu'à l'irriter et à la faire souffrir. A présent que la glace est rompue, je ne me crois susceptible d'être atteint par aucun ridicule, si elle veut entendre ce que j'ai désormais à lui dire. Il ne sera pas question du passé, je lui parlerai comme un père qui n'espère pas convaincre, mais qui désire attendrir. Complétement désintéressé dans ma propre cause, puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennité, nous nous séparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non pas heureuse, elle ne le peut être, mais aussi acceptable que possible pour elle-même. Elle pourrait encore goûter quelque joie intime dans la gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables conséquences à l'avenir de ses enfants et à sa propre considération, à l'affection de ta famille, au fidèle dévouement de Paule, au respect de tous les gens sérieux… Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours indulgent et jamais importun qu'elle connaît bien malgré ses habitudes de méprise… Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je m'éloignerai, sinon rassuré sur son compte, du moins en paix avec moi-même.»

La bonté comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine et railleuse d'Obernay m'avait courroucé, la généreuse douceur de Valvèdre m'écrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'éprouvai un moment de terreur et de honte avant de faire lire à sa femme cette requête à la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui était venue nous rejoindre à Paris.

Je ne voulais pas être témoin de l'effet de cette lecture sur Alida. J'avais appris à redouter l'imprévu de ses émotions et à en ménager le contre-coup sur moi-même. Depuis huit jours de tête-à-tête, nous avions, par un miracle de la volonté la plus tendue qui fut jamais, réussi à nous maintenir au diapason de la confiance héroïque. Nous voulions croire l'un à l'autre, nous voulions vaincre la destinée, être plus forts que nous-mêmes, donner un démenti aux sombres prévisions de ceux qui nous avaient jugés si défavorablement. Comme deux oiseaux blessés, nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eût révélé nos traces.

Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle était belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en détresse.

—Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait remises à Bianca pour moi au moment où elle a quitté Genève. Je te les avais cachées; je veux que tu les connaisses.

La première de ces lettres était de Juste de Valvèdre.

«Ma soeur, disait-elle, où êtes-vous donc? Cette amie polonaise a quitté Vevay; elle est donc guérie? Elle va en Italie et vous l'y suivez précipitamment, sans dire adieu à personne! Il s'agit donc d'un grand service à lui rendre, d'un grand secours à lui porter? Ceci ne me regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je suis inquiète de vous, de votre santé altérée depuis quelque temps, de l'air agité d'Obernay, de l'air abattu de mon frère, de l'air mystérieux de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie… Chère, je ne vous fais pas de questions, vous m'en avez dénié le droit, prenant ma sollicitude pour une vaine curiosité. Ah! ma soeur, vous ne m'avez jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai pas su vous le révéler. Je suis une vieille fille gauche, tantôt brusque et tantôt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable, mais vous avez eu tort de croire que je n'étais pas aimante et que je ne vous aimais pas!

»Alida, revenez, ou, si vous êtes encore près de nous, ne partez pas! Mille dangers environnent une femme séduisante. Il n'y a de force et de sécurité qu'au sein de la famille. La vôtre vous semble quelquefois trop grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger… Et puis c'est peut-être moi qui vous déplais le plus… Eh bien, je m'éloignerai, s'il le faut. Vous m'avez reproché de me placer entre vous et vos enfants et d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels dépits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je vous haïssais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous demande pardon à genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleuré après votre départ, si peu prévu. Paolino a une idée fantasque, c'est que vous êtes dans le jardin qui est auprès du leur: il prétend qu'il vous y a vue un jour, et on ne peut l'empêcher de grimper au treillage pour regarder derrière le mur où il vous a rêvée, où il vous attend encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en est jaloux. Adélaïde, qui me voit vous écrire, veut vous dire quelques mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous abandonner.»

La lettre d'Adélaïde, plus timide et moins tendre, était plus touchante encore dans sa candeur.

«Chère madame,

»Vous êtes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave question. Faut-il garnir les chemises de ces messieurs (Edmond et Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi, j'étais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop à du papier et encadrait trop sèchement ces aimables et chères petites figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie; mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je prétends que c'est avant tout à leur petite maman que ces minois doivent plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de goût que de simples Génevoises de notre espèce. Donc, répondez vite, chère madame. On est d'accord pour désirer de vous complaire et de vous obéir en tout. Vous avez emporté un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est mal à vous de ne pas nous avoir donné le temps de baiser vos belles mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guérissez votre amie, ne vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes histoires pour faire prendre patience à Edmond et pour endormir Paolino. Paule vous écrit. Mon père et ma mère vous offrent leurs plus affectueux compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre avec un baiser pour vous.»

—Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et quel contraste entre les préoccupations de cette heureuse enfant et les éclairs de notre Sinaï! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage? Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois trouver que j'ai été bien injuste envers mon mari, envers la soeur aînée et envers cette innocente Adélaïde! Trouve, va! tu ne me feras pas plus de reproches que je ne m'en fais! J'ai douté de ces coeurs excellents et purs, je les ai niés pour m'étourdir sur le crime de mon amour! Eh bien, à présent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai sacrifiés, je me réconcilie avec ma faute, et je me relève de mon humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassée comme un oiseau chassé du nid et jugé indigne d'y reprendre sa place. Tu n'en as pas moins eu tout le mérite de la pitié, et tu as trouvé dans ton coeur généreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voilà Valvèdre qui se récracte et qui m'appelle, voilà Juste qui me tend les bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adélaïde qui me montre mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis retourner auprès d'eux et y vivre indépendante, servie, caressée, remerciée, pardonnée, bénie! A présent, tu es libre, cher ange; tu peux me quitter sans remords et sans inquiétude; tu n'as rien gaté, rien détruit dans ma vie. Au contraire, ce mari très-sage, ces amis très-craintifs du qu'en dira-t-on me ménageront d'autant plus qu'ils m'ont vue prête à tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter sans qu'on raille nos éphémères amours. Henri lui-même, ce Génevois mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer volontairement à ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu faire? Réponds! réponds donc! à quoi songes-tu?

Il est des moments dans les plus fatales destinées où la Providence nous tend la planche de salut et semble nous dire: «Prends-la, ou tu es perdu.» J'entendais cette voix mystérieuse au-dessus de l'abîme; mais le vertige de l'abîme fut plus fort et m'entraîna.

—Alida, m'écriai-je, tu ne me fais pas cette offre-là pour que je l'accepte? Tu ne le désires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?

—Tu m'as comprise, répondit-elle en se mettant à genoux devant moi, les mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi: mon père et ma mère qui m'ont quittée, mon mari que je quitte, et mes amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. «Tu es mes frères et mes soeurs, comme dit le poëte, et Ilion, ma patrie que j'ai perdue!» Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans ma destinée de mal comprendre les devoirs de la famille et de la société, au moins j'aurai consacré ma destinée a l'amour! N'est-ce donc rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela est, si pour toi je suis la première des femmes, que m'importe d'être la dernière aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont des mérites auprès de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on souffre là-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fière, c'est une expiation de ces fautes passées que tu me reprochais, c'est ma palme de marytre que je dépose à tes pieds.

Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepté le sacrifice de cette femme passionnée, c'est la passion qu'elle m'inspira dès ce moment, et qui ne fut plus ébranlée un seul jour. Certes, je suis bien assez coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle fut une mauvaise inspiration, une lâche audace, une vengeance, ou du moins une réaction aveugle de mon orgueil froissé. Meilleure que moi, Alida avait pris mon dévouement au sérieux, et, si sa foi en moi fut un accès de fièvre, la fièvre dura et consuma le reste de sa vie. En moi, la flamme fut souvent agitée et comme battue du vent; mais elle ne s'éteignit plus. Et ce ne fut plus la vanité seule qui me soutint, ce fut aussi la reconnaissance et l'affection.

Dès lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idée de nous raviser et de nous séparer ne fut jamais remise en question.

Nous prîmes aussi, ce jour-là, de bonnes résolutions, eu égard à notre position désespérée. Nous fîmes de la prudence avec notre témérité, de la sagesse avec notre délire. Je renonçai à mon hostilité contre Valvèdre, Alida à ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'à de rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses enfants. Nous renonçâmes aux rêves de libre triomphe qui nous avaient souri, et nous prîmes de grands soins pour cacher notre résidence à Paris et notre intimité. Alida prit la peine de s'expliquer avec son mari dans une lettre qu'elle écrivait à Juste, comme Valvèdre s'était expliqué avec elle dans sa lettre à Obernay. Elle persista dans son projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si mystérieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant Valvèdre.

«Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongée, mon domicile inconnu, ma disparition inexpliquée pourront faire naître des soupçons, et qu'il vaudrait mieux que la femme de César ne fût pas soupçonnée; mais, puisque César ne veut pas répudier brutalement sa femme, et qu'il s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci ménagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom. Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs années, s'il le faut, et il ne tiendra qu'à vous de dire qu'elle est réellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrière d'épais rideaux. Si ce n'est pas là tout ce que souhaite et conseille César, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais couronné despote, et qui n'a pas plus tué la liberté dans l'hyménée qu'il ne veut la tuer dans le monde.

»Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser à l'entretien qu'il me demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de résister à son influence ne me fît pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour qu'aucune considération humaine pût ébranler ma résolution.»

Elle finissait, après avoir, à son tour, demandé pardon à sa belle-soeur de ses injustices et de ses préventions, en lui signifiant qu'elle ne voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pût être.

Quand elle écrivit à ses enfants, à Paule et à Adélaïde, elle pleura au point qu'elle trempa de larmes un billet à cette dernière où elle réglait, avec une gravité enjouée, la grande question des cols de chemise. Elle fut forcée de le recommencer, faisant de généreux et naïfs efforts pour me cacher le déchirement de ses entrailles. Je me jetai à ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genève. Je t'accompagnerai jusqu'à la frontière, lui dis-je, ou je me cacherai dans la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis, quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons pour Genève. C'est absolument la vie que tu aurais menée, si tu étais retournée à Valvèdre. Tu aurais été les voir deux ou trois fois par an. Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je découvre que tu ne mérites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi tendre mère qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures trop longtemps quand je peux d'un mot sécher tes beaux yeux. Viens, viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis, tes fils, tes soeurs, et Ilion que tu m'as sacrifiée, mais que tu n'as pas perdue!

Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin, pressée de questions, elle me dit:

—Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demandé avec quoi nous vivions et où tu trouvais de l'argent. Tu as dû engager ton avenir, escompter le produit de tes futurs succès… Ne me le dis pas, va, je sais bien que tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dévouement. Non, je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ôte pas le seul mérite que j'aie pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est bon, c'est là ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si on pouvait se donner à lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en est pas ainsi, et Valvèdre, s'il m'écoutait, dirait que je proclame un blasphème ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il appelait une oisiveté coupable pût être l'idéal dévouement que j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chères et les plus sacrées, et voilà pourquoi je veux que tu me laisses venir à toi, dépouillée de tout autre bonheur que toi-même…

Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunée Alida proclamait un effrayant sophisme, que Valvèdre avait raison contre elle, que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le rend durable, tandis que le remords dessèche ou tue; mais, dans le triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'écoutais Alida comme l'oracle des divins mystères, comme la prêtresse du dieu véritable, et je partageais son rêve immense, son aspiration vers l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour s'élever vers le vrai; que, si la perfection semble être dans la religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la fatalité a renversé les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur les hauteurs, ce n'était pas la froide abstinence, la mort volontaire, mais le vivifiant amour. Transfuges de la société, nous pouvions encore bâtir un tabernacle dans le désert et servir la cause sublime de l'idéal. N'étions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs grossiers qui se dépravent dans l'abus de la vie positive? Alida, brisant toute son existence pour me suivre, n'était-elle point digne d'une tendre et respectueuse pitié? Moi-même, acceptant avec énergie son passé douteux et le déshonneur qu'elle bravait, n'étais-je pas un homme plus délicat et plus noble que celui qui cherche dans la débauche ou dans la cupidité l'oubli de son rêve et le débarras de son orgueil?

Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre établi, ne veut pas qu'on s'isole d'elle, et elle se montre plus tolérante pour ceux qui se donnent au vice facile, au travers répandu, que pour ceux qui se recueillent et cherchent des mérites qu'elle n'a pas consacrés. Elle est inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu, ne veulent pas la consulter.

Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du fait, mais dans celle du sentiment et de l'idée. Restait à savoir si nous étions assez forts pour cette lutte effroyable.

Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une grande expérience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans effroi, dans une île déserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le ver rongeur de ma compagne infortunée. Elle avait fait les démarches nécessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvèdre n'y avait pas fait opposition; mais il était parti pour un long voyage, disait-on, sans présenter sa propre demande au tribunal compétent. Évidemment, il voulait forcer sa femme à réfléchir longtemps avant de se lier à moi, et, son absence pouvant se prolonger indéfiniment, l'épreuve du temps exigé par la législation étrangère menaçait ma passion d'une attente au-dessus de mes forces. Est-ce là ce que voulait cet homme étrange, ce mystérieux philosophe? Comptait-il sur la chasteté de sa femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou préférait-il la savoir complètement infidèle, et, par là, préservée de la durée de ma passion? Évidemment, il me dédaignait fort, et j'étais forcé de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre préoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinée d'Alida.

Cette pauvre femme, voyant des retards infinis à notre union, vainquit tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle bravait ce qu'elle croyait être le dernier mot de l'amour. Je savais les fantômes que pouvaient lui créer sa sombre imagination et la pensée de sa déchéance, car elle était fière de n'avoir jamais trahi la lettre de ses serments; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiète et jalouse curiosité l'interrogeait sur le passé. Elle croyait aussi que le désir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle craignait le mariage autant que l'adultère.

—Si Valvèdre n'eût pas été mon mari, disait-elle souvent, il n'eût pas songé à me négliger pour la science: il serait encore à mes pieds!

Cette fausse notion, aussi fausse à l'égard de Valvèdre qu'au mien, était difficile à détruire chez une femme de trente ans, indocile à toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempé de ses larmes. Je la connaissais assez désormais pour savoir qu'elle ne subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle, et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser à sa propre initiative. Il était en son pouvoir de se sacrifier, mais non de ne pas regretter le sacrifice, peut-être, hélas! à toutes les heures de sa vie.

J'étais là dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse remporté longtemps cette victoire sur moi-même; des circonstances alarmantes me forcèrent à changer de préoccupations.

IX

Depuis trois mois, nous vivions cachés dans une de ces rues aérées et silencieuses qui, à cette époque, avoisinaient le jardin du Luxembourg. Nous nous y promenions dans la journée, Alida toujours enveloppée et voilée avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour m'occuper de son bien-être et de sa sûreté. Je n'avais renoué aucune des relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues à Paris. Je n'avais fait aucune visite; quand il m'était arrivé d'apercevoir dans la rue une figure de connaissance, je l'avais évitée en changeant de trottoir et en détournant la tête; j'avais même acquis à cet égard la prévoyance et la présence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forçat évadé sous les yeux de la police.

Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers théâtres, dans une de ces loges d'en bas où l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de l'automne, je la menai souvent à la campagne, cherchant avec elle ces endroits solitaires que, même aux environs de Paris, les amants savent toujours trouver.

Sa santé n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altérer brusquement. Une toux sèche et fréquente, dont elle ne voulait pas s'occuper, disant qu'elle y était sujette tous les ans à pareille époque, m'inquiéta cependant assez pour que je la fisse consentir à voir un médecin. Après l'avoir examinée, le médecin lui dit en souriant qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:

—Madame votre soeur (je m'étais donné pour son frère) n'a rien de bien grave jusqu'à présent; mais c'est une organisation fragile, je vous en avertis. Le système nerveux prédomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il lui faudrait un climat égal, non pas Hyères ou Nice, mais la Sicile ou Alger.

Je n'eus plus dès lors qu'une pensée, celle d'arracher ma compagne à la pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais déjà dépensé, pour lui procurer une existence conforme à ses goûts et à ses besoins, la moitié de la somme empruntée à Moserwald. Celui-ci m'écrivait en vain qu'il avait en caisse des fonds déposés par l'ordre de M. de Valvèdre pour sa femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.

Je m'informai des dépenses à faire pour un voyage dans les régions méridionales. Les Guides imprimés promettaient merveille sous le rapport de l'économie; mais Moserwald m'écrivait:

«Pour une femme délicate et habituée à toutes ses aises, n'espérez pas vivre dans ces pays-là, où tout ce qui n'est pas le strict nécessaire est rare et coûteux, à moins de trois mille francs par mois. Ce sera très-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquiétez de rien, et partez vite, si elle est malade. Cela doit lever tous vos scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'à refuser la pension du mari, le pauvre Nephtali est toujours là avec tout ce qu'il possède, à votre service, et trop heureux si vous acceptez!»

J'étais décidé à prendre ce dernier parti aussitôt qu'il deviendrait nécessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs à aliéner, et j'espérais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rétablie.

De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce récit tout personnel de ma vie intime. Je m'occupai de l'établissement de ma compagne dans une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local des plus humbles, comme j'avais fait à Paris, pour ôter tout prétexte à la malignité du voisinage. Je fus bientôt rassuré. La toux disparut; mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. Alida n'était pas phthisique, elle était épuisée par une surexcitation d'esprit sans relâche. Le médecin français que je consultai n'avait pas d'opinion arrêtée sur son compte. Tous les organes de la vie étaient tour à tour menacés, tour à tour guéris, et tour à tour envahis de nouveau par une débilitation subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rôle, que la science pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de certains jours, elle se croyait et se sentait guérie. Le lendemain, elle retombait accablée d'un mal vague et profond qui me désespérait.

La cause! elle était dans les profondeurs de l'âme. Cette âme-là ne pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui était sujet d'appréhension funeste ou d'espérance insensée. Le moindre souffle du vent la faisait tressaillir, et, si je n'étais pas auprès d'elle à ce moment-là, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprême appel de mon agonie. Elle haïssait la campagne, elle s'y était toujours déplu. Sous le ciel imposant de l'Afrique, en présence d'une nature peu soumise encore à la civilisation européenne, tout lui semblait sauvage et terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, à cette époque, se faisait encore entendre autour des lieux habités, la faisait trembler comme une pauvre feuille, et aucune condition de sécurité ne pouvait lui procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants venant la voir, et elle s'élançait ravie, folle, bientôt désespérée en regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.

Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se déplaisait à ***, je la ramenai à Alger, au risque de n'y pouvoir garder l'incognito. A Alger, elle fut écrasée par le climat. Le printemps, déjà un été dans ces régions chaudes, nous chassa vers la Sicile, où, près de la mer, à mi-côte des montagnes, j'espérais trouver pour elle un air tiède et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveauté des choses, et bientôt je la vis dépérir encore plus rapidement.

—Tiens, me dit-elle, dans un accès d'abattement invincible, je vois bien que je me meurs!

Et, mettant ses mains pâles et amaigries sur ma bouche:

—Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaieté te coûte, et que, la nuit, seul avec la certitude inévitable, tu pleures ton rire! Pauvre cher enfant, je suis un fléau dans ta vie et un fardeau pour moi-même. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien vite.

—Ce n'est pas la maladie, lui répondis-je navré de sa clairvoyance, c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voilà pourquoi je ris de tes maux physiques prétendus incurables, tandis que je pleure de tes souffrances morales. Pauvre chère âme, que puis-je donc faire pour toi?

—Une seule et dernière chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes enfants avant de mourir.

—Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'écriai-je.

Et je feignis de tout préparer pour le départ; mais, au milieu de ces préparatifs, je tombais brisé de découragement. Avait-elle la force de retourner à Genève? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais écrit à Moserwald de m'en prêter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. Il n'avait pas répondu: était-il malade ou absent? était-il mort ou ruiné? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprême nous manquait?

J'avais fait d'héroïques efforts pour travailler, mais je n'avais pu rien continuer, rien compléter. Alida, malade d'esprit autant que de corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'étais sorti de sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.

J'avais essayé de travailler auprès d'elle, c'était tout aussi impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je les voyais briller de fièvre ou se fixer, éteints, comme si la mort l'eût déjà saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vérité: c'est que ma plume, au point de vue lucratif, était pour le moment, pour toujours peut-être, improductive. Elle eût pu me nourrir très-humblement si j'eusse été seul; mais il me fallait trois mille francs par mois… Moserwald n'avait rien exagéré.

Après avoir épuisé tous les mensonges imaginables pour faire prendre patience à ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais une lettre de crédit de Moserwald pour être à même de la conduire en France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps déjà, que je n'osais plus l'espérer. Je m'étais décidé à l'horrible humiliation d'écrire ma détresse à Obernay. Lui aussi était-il absent? Mais sans doute il allait répondre. Le temps de l'espoir n'était pas épuisé de ce côté-là. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander à mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une réponse quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune inquiétude.

Elle eut, ce jour-là, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire déchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle était tranquille et qu'elle était, d'ailleurs, résignée à accepter les dons de son mari comme un prêt que je serais certainement à même de lui faire rembourser plus tard. Elle ménageait ainsi ma fierté; elle m'embrassa et s'endormit ou feignit de s'endormir.

Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais s'éteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dévouement admirable pour sa maîtresse, qui la maltraitait et la gâtait tour à tour, s'efforçait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle reverrait bientôt ses enfants.

—Non, va! je ne les reverrai plus, répondit la pauvre malade: c'est là le châtiment le plus cruel que Dieu pût m'infliger, et je sens que je le mérite.

—Prenez garde, madame, dit Bianca, votre découragement fait tant de mal à ce pauvre jeune homme!

—Il est donc là?

—Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre chambre.

Je m'étais jeté par hasard sur un fauteuil à dossier fort élevé. Bianca, ne me voyant pas, crut que j'étais sorti, et retourna auprès de sa maîtresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il fallait être calme.

—Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe, et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-même, tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que j'ai tout quitté pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je suis devenue une autre femme. J'ai commencé à croire en Dieu et à prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me permettrait pas de vivre dans le mal.

Bianca l'interrompit.

—Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles pourtant, avec un mari si égoïste et si indifférent!…

—Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fébrile; tu ne le connais pas! tu n'es que depuis trois ans à mon service, tu ne l'as vu que longtemps déjà après ma première infidélité de coeur et quand il ne m'aimait plus. Je l'avais bien mérité!… Mais, jusqu'à ces derniers temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigné savoir, et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'était retiré de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer à mes torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais comme toi: «Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si indifférent!» Sa douceur, sa politesse, sa libéralité, ses égards, je les attribuais à un autre motif que la générosité. Ah! pourquoi ne parlait-il pas? Un jour enfin… Tiens, c'est aujourd'hui le même jour de l'année!… il y a un an… Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai pas compris, j'étais folle! Au lieu d'aller me jeter à ses pieds, je me suis jetée dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose. Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as précipitée!

—Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari à présent?
Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?

—Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et j'aime Francis de toute mon âme, c'est-à-dire de tout ce qui m'est resté de ma pauvre âme!… Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois bien comprendre cela: on n'aime réellement qu'une fois! Tout ce qu'on rêve ensuite, c'est l'équivalent d'un passé qui ne revient jamais. On dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonté. Ah! si tu avais connu Valvèdre quand il m'aimait! Quelle vérité, quelle grandeur, quel génie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite, puisque je n'ai pas compris moi-même! Tout cela s'est éclairci pour moi à distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontré ces beaux diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammés qui ne sentent rien…

—Comment! Francis lui-même?…

—Francis, c'est autre chose: c'est un poëte, un vrai poëte peut-être, un artiste à coup sûr. La raison lui manque, mais non le coeur ni l'intelligence. Il a même quelque chose de Valvèdre, il a le sentiment du devoir. Il y a manqué en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes de Valvèdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes dévouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas, lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra aimer un jour. Il avait rêvé une autre femme, plus jeune, plus douce, plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme Adélaïde Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'épouser, et que c'est moi qui fus l'empêchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai raison de mourir!… Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire vivre… Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer… Tu as l'air de croire que je me contredis… Non, non, je n'ai pas le délire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monté la tête, lui et moi; nous nous sommes brisés contre le sort, et à présent nous nous pardonnons l'un à l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous nous l'étions promis…, et moi, pleurant Valvèdre quand même, lui, regrettant Adélaïde malgré tout, nous allons nous donner le baiser d'adieu suprême… Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous attendait certainement, et je suis contente de mourir…

En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans rien trouver pour la consoler, et moi, j'étais paralysé par l'épouvante et la douleur. Quoi! c'était là le dernier mot de cette passion funeste! Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: «L'autre ne m'aime pas!» Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'époux était sans reproche, j'avais cédé à une mauvaise et coupable tentation, mais comme j'étais puni!

Je fis un suprême effort, le plus méritoire de ma vie peut-être: je m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je réussis à la calmer.

—Tout ce que tu viens de rêver, lui dis-je, c'est l'effet de la fièvre, et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'à d'autres heures tu verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu rendes justice à Valvèdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-être aimer mieux que tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et que tu m'en offrais la souffrance comme un mérite et une réconciliation avec toi-même? Oui, c'était bien, tu étais dans le vrai; mais pourquoi perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton imagination pour t'ôter justement à toi-même le mérite du repentir et pour m'arracher l'espérance de ta guérison? Tout est consommé. Valvèdre a souffert, mais il est résigné depuis longtemps: il voyage, il oublie. Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent, si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel à te pardonner. Ta réputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut être réhabilitée, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc justice à ta destinée et à ceux qui t'aiment. Moi, soumis à tout, je serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frère. Pourvu que je te sauve, je serai assez récompensé. Tu peux même penser ce que tu as dit, ne pas croire au second amour, et ne m'accorder que le reste d'une âme épuisée par le premier, je m'en contenterai. Je vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne mérite, et, si tu as envie de me parler du passé, nous en parlerons ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre et t'épuiser en douleurs cachées. Tu crois donc que je n'ai pas de courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'à l'héroïsme. Ne me ménage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut être pour que tu m'aimes!

Alida s'attendrit de ma résignation, mais elle n'avait plus la force de se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lèvres sur mon front en pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, écrasée de fatigue, elle s'endormit enfin.

Ces émotions la ranimèrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et je vis renaître l'impatience du départ. C'est ce que je redoutais le plus.

Nous demeurions près de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant pour voir s'il n'y avait rien pour moi à la poste. Ce jour-là fut un jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers moi au galop. Un avertissement mystérieux me cria dans l'âme que c'était un secours qui m'arrivait. Je me jetai à tout hasard, comme un fou, à la tête des chevaux. Un homme se pencha hors de la portière: c'était lui, c'était Moserwald!

Il me fit monter près de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est chez nous qu'il venait. Le trajet était si court, que nous échangeâmes à la hâte les explications les plus pressées. Il avait reçu ma lettre, avec celle que je lui envoyais pour Henri, à deux mois de date, par suite d'un accident arrivé à son secrétaire, qui, blessé et gravement malade, avait oublié de la lui remettre. Aussitôt que cet excellent Moserwald avait connu ma situation, il avait jeté au feu ma demande d'argent à Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide, affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger sa vie.

Je ne voulus pas qu'il la vît sans que j'eusse pris le temps de la prévenir d'une rencontre amenée, à mon dire, par le hasard. On craint toujours d'éclairer les malades sur l'inquiétude dont ils sont l'objet. Je craignais aussi que le féroce préjugé d'Alida contre les juifs ne lui fît accueillir froidement cet ami si sûr et si dévoué.

Elle sourit de son sourire étrange, et ne fut pas dupe du motif qui amenait Moserwald à Palerme; mais elle le reçut avec grâce, et je vis bientôt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus être seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'état où il la trouvait.

—Elle est perdue! me répondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne s'agit plus que d'adoucir sa fin.

Je me jetai dans ses bras et je pleurai amèrement: il y avait si longtemps que je me contenais!

—Écoutez, reprit-il quand il eut essuyé ses propres larmes, il faut, je pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.

—Son mari? où donc est-il?

—A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperçus quittant Alger lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait été forcé de la porter pour la conduire au rivage. Il était alors à Rome, s'inquiétant d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur aînée lui avait laissé croire qu'elle n'était pas avec vous et qu'elle s'était mise réellement en retraite.

—Mais vous avez donc vu Valvèdre à Naples? vous lui avez donc parlé?

—Oui; il m'a été impossible de l'éviter. J'ai gardé votre secret malgré ses douces prières et ses froides menaces. J'ai réussi ou j'ai cru avoir réussi à lui échapper: il n'a pu me suivre; mais il est très-tenace et très-fin, et, malheureusement, je suis très-connu. Il s'informera, il découvrira aisément quelle direction j'ai prise. Il a certainement deviné que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas étonné de le voir arriver ici peu de jours après moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux… Malgré son air tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en ai là plus d'un à ma discrétion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-à-dire beaucoup d'obligés partout.

—Eh bien, non, mon cher Nephtali, répondis-je; ce n'est pas là ce qu'il faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivée de Valvèdre, et que vous me fassiez avertir dès qu'il abordera à Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.

—Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre femme ait assez souffert?

—Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvèdre auprès de sa femme; lui seul peut la sauver.

—Comment? qu'est-ce à dire? elle le regrette donc? elle a donc à se plaindre de vous?

—Elle n'a pas à se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa famille, voilà ce qui est certain. Valvèdre sera généreux, je le connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre âme navrée!

Moserwald retourna à Palerme et mit en observation sur le port les plus affidés de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin d'être à portée de nous servir à toute heure. Il fut admirable de bonté, de douceur et de prévenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.

Alida voulut le revoir et le remercier de son amitié pour moi. Elle ne voulut pas avoir l'air un seul instant de soupçonner qu'il eût été ou qu'il fût encore amoureux d'elle; mais, chose étrange et qui peint bien cette femme puérile et charmante, elle eut avec lui un accès de coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les joues par Bianca, et, couchée sur sa chaise longue, tout enveloppée de fins tissus d'Alger, elle trôna encore une fois dans la langueur de sa beauté expirante.

Cela était cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les désirs de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald frappé d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point à cela: elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hôte à lui raconter les bruits de Genève, et, pleurant lorsqu'elle revenait à parler de ses enfants, elle eut des accès de rire nerveux quand, avec sa bonhomie railleuse, Moserwald lui retraça les ridicules de certains personnages de son ancien milieu.

En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'espérance.

—La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle se mourait d'ennui. Vous vous êtes imaginé qu'une femme du monde, habituée à sa petite cour, pouvait s'épanouir dans le tête-à-tête, et vous voyez qu'elle s'y est flétrie comme une fleur privée d'air et de soleil. Vous êtes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le répéter. Ah! si c'était moi qu'elle eût voulu suivre! je l'aurais promenée de fête en fête, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des goûts aristocratiques: l'hôtel du juif serait devenu si luxueux et si agréable, que les plus gros bonnets y fussent venus saluer la beauté reine des coeurs et la richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos fiertés, vos cas de conscience, ont fait de votre intérieur une prison cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre. Et que vous fallait-il pour qu'elle fût enivrée, pour qu'elle n'eût pas le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, à elle, et vous, vous en aviez, puisque j'en ai!

—Ah! Moserwald, lui répondis-je, vous me faites bien du mal en pure perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?

—Non, peut-être que non! Qui sait? je lui apporte peut-être la vie, moi, le gros juif si prosaïque! Avant-hier, je l'ai cru au moment d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparaît comme ressuscitée. Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons, nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dépenserai des millions s'il le faut, mais nous la sauverons!

En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maîtresse était morte. Nous nous précipitâmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle était livide, immobile et sans connaissance.

J'avais pour elle le meilleur médecin du pays. Il l'avait abandonnée en ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il venait la voir tous les jours, et il arriva au moment où je l'envoyais chercher.

—Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.

—Eh! qui sait? répondit-il en levant les épaules avec chagrin.

—Quoi! m'écriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaître, sans recevoir nos adieux?

—Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-être. Il y a là, je crois, un état cataleptique.

—Mon Dieu! s'écria la Bianca en pâlissant et en nous montrant le fond de la galerie, dont les portes étaient grandes ouvertes pour laisser circuler l'air dans l'appartement; voyez donc celui qui vient la!…

Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'était Valvèdre!

Il entra sans paraître voir aucun de nous, alla droit à sa femme, lui prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lèvres pour lui répondre, mais sans que la voix pût sortir.

Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvèdre dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur infinie:

—Alida!

Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit un cri déchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvèdre.

Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'étais cloué à ma place, foudroyé par un conflit d'émotions inexprimables. Valvèdre ne semblait, m'a-t-on dit, faire aucune attention à moi. Moserwald me prit vigoureusement le bras et m'entraîna hors de la chambre.

J'y fus en proie à un véritable égarement. Je ne savais plus où j'étais, ni ce qui venait de se passer. Le médecin vint me secourir à mon tour, et je l'aidai de tout l'effort de ma volonté, car je me sentais devenir fou, et je voulais être de force à accomplir jusqu'au bout mon affreuse destinée. Revenu à moi, j'appris qu'Alida était calme, et pouvait vivre encore quelques jours ou quelques heures. Son mari était seul avec elle.

Le médecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir autant que lui pour les soins à donner en pareille circonstance. Bianca écoutait à travers la porte. J'eus un accès d'humeur contre elle, et je la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre ce que Valvèdre disait à sa femme en ce moment suprême; la curiosité de cette fille, quelque bien intentionnée qu'elle fût, me paraissait être une profanation.

Resté seul avec Moservald dans le salon qui touchait à la chambre d'Alida, je demeurai morne et comme frappé d'une religieuse terreur. Nous devions nous tenir là, tout prêts à secourir au besoin. Moserwald voulait écouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorité auprès de moi à l'autre bout du salon. La voix de Valvèdre nous arrivait douce et rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pût confirmer pour nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine à subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en face de la crise suprême.

Tout à coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvèdre vint à nous. Il salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant de ne pas s'éloigner; puis il s'adressa à moi pour me dire que madame de Valvèdre désirait me voir. Il avait la politesse et la gravité d'un homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur domestique.

Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eût présenté à elle:

—Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dévoué à qui vous voulez témoigner votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son affection absolue justifie votre désir de lui serrer la main, et je ne suis pas venu ici pour l'éloigner de vous dans un moment où toutes les personnes qui vous sont attachées veulent et doivent vous le prouver. C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude. Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres à donner qui vous semblent devoir être mieux exécutés par d'autres que moi, je vais me retirer.

—Non, non, répondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle s'attachait à moi de l'autre; ne me quittez pas encore!… Je voudrais mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui êtes venu pour sauver mon âme!

Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour à tour avec une expression de terreur désespérée, elle ajouta:

—Vous êtes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais à peine serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!

—Non! répondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!

—Je vous entends, monsieur, dit Valvèdre, et je connais vos intentions. Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la défendrez pas. Vous voyez bien, ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, que nous ne pouvons pas nous battre. Rassurez-vous, ma fille, je ne ferai jamais rien de lâche. Je vous ai donné ma parole, ici, tout à l'heure, de ne pas me venger de celui qui s'est dévoué à vous corps et âme dans ces amères épreuves, et je n'ai pas deux paroles.

—Je suis tranquille, répondit Alida en portant à ses lèvres la main de son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonné!… Il n'y a que mes enfants… mes enfants que j'ai négligés…, abandonnés…, mal aimés pendant que j'étais avec eux…, et qui ne recevront pas mon dernier baiser… Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvèdre, n'est-ce pas que c'est une grande expiation et qu'à cause de cela tout me sera pardonné? Si vous saviez comme je les ai adorés, pleurés! comme mon pauvre coeur inconséquent s'est déchiré dans l'absence! comme j'ai compris que le sacrifice était au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est apparu beau et bon et à jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de différence entre eux, et que j'aurais été une bonne mère, si… Mais je ne les reverrai pas!… Il faut rester ici sous cette terre étrangère, sous ce cruel soleil qui devait me guérir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!…

—Ma chère fille, reprit Valvèdre, vous m'avez promis de ne penser à la mort que comme à une chose dont l'accomplissement est aussi éventuel pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en être plus éloigné que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout à l'heure, quand je vous disais que tout est bien, par la raison que tout renaît et recommence. Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration à monter, et cet éternel effort vers l'état le meilleur, le plus épuré et le plus divin, conduit toujours à un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une régénération en Dieu.

—Oui, j'ai compris, répondit Alida… Oui, j'ai aperçu Dieu et l'éternité à travers tes paroles mystérieuses!… Ah! Francis, si vous l'aviez entendu tout à l'heure, et si je l'avais écouté plus tôt, moi!… Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner! Confiance, oui, voilà ce qu'il disait, avoir foi dans sa propre confiance!_… Dieu est le grand asile, rien ne peut être danger, après la vie, pour l'âme qui se fie et s'abandonne; rien ne peut être châtiment et dégradation pour celle qui comprend le bien et se désabuse du mal!… Oui, je suis tranquille!… Valvèdre, tu m'as guérie!

Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vécut ainsi, sans voix et presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pâle et triste sourire effleurait ses lèvres quand nous lui parlions. Tendre et brisée, elle essayait de nous faire comprendre qu'elle était heureuse de nous voir. Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui désigna sa main pour qu'il la pressât dans la sienne.

Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvèdre ouvrit les rideaux et le montra à sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que cela était beau.

—Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.

Elle fit signe que oui.

—Tranquille, guérie?

Oui encore, avec la tête.

—Heureuse, soulagée? Vous respirez bien?

Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allégée délicieusement du poids de l'agonie.

C'était le dernier soupir. Valvèdre, qui l'avait senti approcher, et qui, par son air de conviction et de joie, en avait écarté la terrible prévision, déposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite de la morte. Il reprit à son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cessé longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit, il tira derrière lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de sa douleur.

Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps de sa femme à Valvèdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu. Il s'éloigna aussitôt, sans qu'on pût savoir quelle route de terre ou de mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles de la nature la force de supporter le coup qui venait de déchirer son coeur.

J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald à remplir la tâche funèbre qui nous était imposée: cruelle amertume infligée par une âme forte à une âme brisée! Valvèdre me laissait le cadavre de sa femme après m'avoir repris son coeur et sa foi au dernier moment.

J'accompagnai le dépôt sacré jusqu'à Valvèdre. Je voulus revoir cette maison vide à jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argenté qui me rappelaient des pensées si ardentes et des rêves si funestes. Je revis tout cela la nuit, ne voulant être remarqué de personne, sentant que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que je n'avais pu sauver.

Je pris là congé de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?

Je n'avais plus le coeur à rien, mais j'avais une dette d'honneur à payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est à Moserwald précisément que je les devais. Je me gardai bien de lui en parler; il se fût réellement offensé de ma préoccupation, ou il m'eût trouvé les moyens de m'acquitter en se trichant lui-même. Je devais songer à gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais immense pour moi qui n'avais pas d'état, et lourde sur ma conscience, sur ma fierté, comme une montagne.

J'étais tellement écrasé moralement, que je n'entrevoyais aucun travail d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il fallait, pour me réhabiliter, une vie rude, cachée, austère; les rivalités comme les hasards de la vie littéraire n'étaient plus des émotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une faute immense en jetant dans le désespoir et dans la mort une pauvre créature faible et romanesque, que j'étais trop romanesque et trop faible moi-même pour savoir guérir. Je lui avais fait briser les liens de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-être jamais ouvertement soustraite. Je l'avais aimée beaucoup, il est vrai, durant son martyre, et je ne m'étais pas volontairement trouvé au-dessous de la terrible épreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour où je l'avais enlevée, j'avais obéi à l'orgueil et à la vengeance plus qu'à l'amour. Ce retour sur moi-même consternait mon âme. Je n'étais plus orgueilleux, hélas! mais de quel prix j'avais payé ma guérison!

Avant de quitter le voisinage de Valvèdre, j'écrivis à Obernay. Je lui ouvris les replis les plus cachés de ma douleur et de mon repentir. Je lui racontai tous les détails de cette cruelle histoire. Je m'accusai sans me ménager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais reconquérir, un jour, son amitié perdue.

Je mis trente heures à écrire cette lettre; les larmes m'étouffaient à chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de Genève.

Quand j'eus réussi à compléter et mon récit et ma pensée, je sortis pour prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portèrent vers le rocher où, l'année précédente, j'avais déjeuné avec Alida, active, résolue, levée avec le jour, et arrivée là sur un cheval fier et bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me retournai pour regarder encore la villa. J'avais marché deux heures par un chemin rapide et fatigant; mais, en réalité, j'étais encore si près de Valvèdre que je distinguais les moindres détails. Que je m'étais senti fier et heureux à cette place! quel avenir d'amour et de gloire j'y avais rêvé!

—Ah! misérable poëte, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desséché à ce point. La honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!

Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'était le glas des funérailles. Je montai sur la pointe la plus avancée du rocher, et je distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le château. C'étaient les derniers honneurs rendus par les villageois des environs à la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les ombrages de son parc. Quelques voitures annonçaient la présence des amis qui plaignaient son sort sans le connaître, car notre secret avait été scrupuleusement gardé. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.

J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et entendais. Le chant des prêtres, les sanglots des serviteurs et même, il me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'à moi. Était-ce une illusion? Elle était horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et la brisait. A la fin, j'étais insensible, j'étais évanoui. Je venais de sentir Alida mourir une seconde fois.

Je ne revins à moi qu'aux approches de la nuit. Je me traînai à la Rocca, où mes vieux hôtes n'étaient plus qu'un. La femme était morte. Le mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de l'enterrement de la dame, et, veuf depuis quelques semaines, il avait senti se rouvrir devant ces funérailles la blessure de son propre coeur. Il était anéanti.

Je délirai toute la nuit. Au matin, ne sachant où j'étais, j'essayai de me lever. Je crus avoir une nouvelle vision après toutes celles qui venaient de m'assiéger. Obernay était assis près de la table d'où je lui avais écrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie témoignait d'une profonde pitié.

Il se retourna, vint à moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit appeler un médecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonté extrême. Je fus très-mal, sans avoir conscience de rien. J'étais épuisé par une année d'agitations dévorantes et par les atroces douleurs des derniers mois, douleurs sans épanchement, sans relâche et sans espoir.

Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de comprendre, Obernay m'apprit que, prévenu par une lettre de Valvèdre, il était venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida assister aux funérailles. Toute la famille était repartie; lui seul était resté, devinant que je devais être là, me cherchant partout, et me découvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.

—J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je peux l'être après ce qui s'est passé. Il faut persévérer et reconquérir, non pas mon amitié, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de toi-même. Tiens, voilà de quoi t'encourager.

Il me montra un fragment de lettre de Valvèdre.

«Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et méfie-toi du premier désespoir. Lui aussi a reçu la foudre! Il l'avait attirée sur sa tête; mais, anéanti comme le voilà, il a droit à ta sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!

»Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton jeune ami n'est pas un être lâche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai pas à rougir pour elle du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis certain qu'il l'eût épousée si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse consenti si elle eût longtemps insisté. Il faut donc remettre ce jeune homme dans le droit chemin. Nous devons cela à la mémoire de celle qui voulait, qui eût pu porter son nom.

»S'il demandait, un jour, à voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il sentira profondément devant les orphelins son devoir d'homme et l'aiguillon salutaire du remords.

»Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauvé! Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-même, voilà la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!»