RENONCEMENT
Quid dignum stolidis mentibus imprecet?
Opes honores ambiant!
Et, quum falsa gravi mole paraverint
Tum vera cognoscant bona!
S. Boetius.
(De consolatione philosophiæ, Lib. III)
Bourgeois hideux, préfets, charcutiers, militaires,
gens de lettres, marlous, juges, mouchards, notaires,
généraux, caporaux et tourneurs de barreaux
de chaise, lauréats mornes des Jeux Floraux,
banquistes et banquiers, architectes pratiques
metteurs de Choubersky dans les salles gothiques,
dentistes, oyez tous!—Lorsque je naquis dans
mon château crénelé, j’avais trois mille dents
et des favoris bleus: on narre que ma mère
(et croyez que ceci n’est pas une chimère!)
m’avait porté sept ans entiers. Encore enfant
j’assommai d’une chiquenaude un éléphant.
Chaque jour, huit pendus à face de Gorgone
grimaçaient aux huit coins de ma tour octogone,
et j’eus pour précepteur cet illustre Sarcey
qui semble un fruit trop mûr de cucurbitacé,
mais qui sait tout, ayant lu plusieurs fois Larousse!
Mon parrain se nommait Frédéric Barberousse.
Quand j’atteignis quinze ans, le Cid Campeador,
pour m’offrir sa tueuse et ses éperons d’or,
sortit de son tombeau; d’une voix surhumaine:
«—Ami, veux-tu coucher, dit-il, avec Chimène!»
Moi, je lui répondis: «Zut!» et «Bran!» Par façon
de divertissement, d’un coup d’estramaçon
j’éventrai l’Empereur; puis je châtrai le Pape
et son grand moutardier; je dérobai sa chape
d’or, sa tiare d’or et son grand ostensoir
d’or pareil au soleil vermeil dans l’or du soir!
Des cardinaux traînaient mon char, à quatre pattes,
et je gravis ainsi, sept fois, les monts Karpathes.
Je dis au Padishah: «Vous n’êtes qu’un faquin!»
Pour ma couche, le fils de l’Amoraboquin
m’offrit ses trente sœurs et ses quatre-vingts femmes
et je me suis grisé de voluptés infâmes
parmi les icoglans du grand Kaïmakan!
Les Boyards de Russie au manteau d’astrakan
décrottaient mes souliers. L’Empereur de la Chine,
pour monter à cheval me prêtant son échine
osa me dire un mot sans ôter son chapeau:
je l’écorchai tout vif et revendis sa peau
très cher à Félix Faure! Encore qu’impubère
(on me voit tous les goûts de feu César Tibère)
je déflorai la sœur de Taïkoun; je crois
qu’il voulut rouspéter: je fis clouer en croix
ce bélître, piller, huit jours, sa capitale
et dévorer son fils par un onocrotale!
Ayant sodomisé Brunetière et Barrès,
j’exterminai les phansegars de Bénarès!
A Byzance qu’on nomme aussi Constantinople,
ô Mahomet, je pris ton drapeau de sinople
pour m’absterger le fondement et j’empalais
chaque soir, un vizir au seuil de mon palais!
Ma dague, messeigneurs, n’est pas fille des rues:
elle a trente-et-un jours dans le mois ses menstrues!
En pissant j’éteignis le Vésuve et l’Hekla;
le mont Kinchinjinga devant moi recula!
Voulant un héritier, sur les bords du Zambèze
Où nage en reniflant l’hippopotame obèse,
dans la forêt, séjour du mandrill ou nez bleu,
sous le ciel coruscant et les rayons de feu
d’un soleil infernal que le Dyable tisonne,
j’eus quatorze bâtards jumeaux d’une Amazone.
Parmi ces négrillons j’élus, pour mettre à part,
le plus foncé, jetant le reste à mon chat-pard!
La Reine de Saba, misérable femelle,
voulut me résister: je coupai sa mamelle
senestre pour m’en faire une blague et, depuis,
je fis coudre en un sac et jeter en un puits
la fille d’un rajah parce que son haleine
était forte et je fus aimé d’une baleine
géante au Pôle Nord (palsambleu! c’est assez
pervers, qu’en dites-vous? l’amour des cétacés!)
Fort peu de temps avant que je ne massacrasse
l’affreux Zéomébuch et tous ceux de sa race,
dans la jungle où saignaient des fleurs d’alonzoas
je dévorai tout crus huit cent mille boas,
et je bus du venin de trigonocéphale!
La rafale hurlait! je dis à la rafale:
«—Qu’on se taise! ou mordieu!..»... La rafale se tut!
Répondez! Répondez, bonzes de l’Institut:
mon Quos ego vaut-il celui du sieur Virgile?
Or—j’atteste ceci la main sur l’Evangile!—
un matin, il me plut de descendre en enfer
avant le déjeuner; mon cousin Lucifer
me reçut noblement et me donna mille âmes
de Juifs à torturer! Ensemble nous parlâmes,
politique, beaux-arts, et caetera, je vis
qu’il avait du bon sens: il fut de mon avis
en tout; et j’urinai dans les cent trente bouches
du grand Baal-Zebub, archi-baron des mouches!
L’Océan Pacifique a vu plus d’une fois,
son flux et son reflux s’arrêter à ma voix!
A ma voix, les pendus chantaient à la potence...
Or, ayant tout rangé sous mon omnipotence,
les Rois, les Empereurs, les Dieux, les Eléments,
servi par les sorciers et par les nécromants,
je compris que la vie est une farce amère
et, pensif, conculcant les cinq mondes vautrés
à mes pieds, je revins, près de ma vieille mère,
deviner les rébus des journaux illustrés!
PSEUDO-SONNET
PLUS SPÉCIALEMENT TRUCULENT ET ALLÉGORIQUE
Nargue Legrand-du-Saulle et sois un Grand-du-Cèdre.
X. Flumen.
Il hurlait: «Mon nombril est un chrysobéryl!
«mon corps est serti de feldspath et d’argyrose,
«ma couche est le pistil entr’ouvert d’une rose
«et c’est d’or pur que ZEUS fit mon membre viril![C]
«Mon père l’IBIS NOIR et ma mère l’ÉTOILE
«Gamma du Petit-Chien dorment sur le Liban:
«voilà pourquoi je hais l’infâme Caliban;
«à quatorze ans j’entrai chez un marchand de toiles
«peintes! Cet homme-là ne fut qu’un propre à rien!
«Nabuchodonosor!!! ô quel Assyrien!!!
«Moi! j’ai des cornes de Licorne dans la bouche!
«Gazelle de sinople aux juillets pluvieux!...»
Et, comme il achevait, le médecin, un vieux
rasé, dit au gardien: Qu’on le mène à la douche!
PSEUDO-SONNET
Pessimiste et Objurgatoire
Itaque multi extitere qui non nasci
optimum senserent aut quam citissime aboleri.
Pline l’ancien.
Père, qui m’engendras du tarse au métacarpe
malgré Schopenhauer et la loi de Malthus;
toi, mon appartement lorsque j’étais fœtus,
ma Mère;—et toi, Parrain, dénommé Polycarpe;
Maître qui m’enseignas, ô merci, que la carpe
est un cyprinoïde et qu’en latin hortus
traduit le mot jardin; Flamande sans astuce,[D]
nourrice au lait crémeux, simple enfant de la Scarpe;
prêtre, qui m’aspergeas de l’eau du baptistère
et par qui je connus (sublime et doux mystère!)
vers l’âge de douze ans, la saveur du Sauveur,
hélas! ne pouviez-vous, me prenant par l’échine,
quand je bavais, môme gluant, déjà rêveur,
m’offrir à des cochons, comme l’on fait en Chine?
PSEUDO-SONNET
Africain et gastronomique ou (plus simplement) repas de famille
Prenez et mangez: ceci est mon corps.
Au bord du Loudjiji qu’embaument les arômes
des toumbos, le bon roi Makoko[E] s’est assis.
Un m’gannga tatoua de zigzags polychromes
sa peau d’un noir vineux tirant sur le cassis.
Il fait nuit: les m’pafous ont des senteurs plus frêles;
sourd, un marimeba vibre en des temps égaux;
des alligators d’or grouillent parmi les prêles,
un vent léger courbe la tête des sorghos;
et le mont Koungoua rond comme une bedaine,
sous la Lune aux reflets pâles de molybdène,
se mire dans le fleuve au bleuâtre circuit.
Makoko reste aveugle à tout ce qui l’entoure:
avec conviction ce potentat savoure
un bras de son grand-père et le juge trop cuit.
PSEUDO-SONNET
IMBRIAQUE ET DÉSESPÉRÉ
Que fait pourtant un pauvre ivrogne?
Il se couche et n’occit personne!
Olivier Basselin.
Let us have wine: and women, mirth and laughter:
Sermons and soda-water the day after!
Man, being reasonable, must get drunk:
The best of life is but intoxication!
Lord Byron.
Gin! Hydromel! Kummel! Whisky! Zythogala!
J’ai bu de tout! parfois soûl comme une bourrique!
l’Archiduc de Weimar jadis me régala
d’un vieux Johannisberg à très cher la barrique!
Dans le crâne scalpé du sachem Ko-Gor-Roo
Boo-Loo, j’ai puisé l’eau des torrents d’Amérique!
Pour faire un grog, vive l’acide sulfurique!
Tout petit je suçai le lait d’un kanguroo![F]
(Mon père est employé dans les pompes funèbres:
c’est un homme puissant! J’attelle quatre zèbres
à mon petit dog-cart et je m’en vais au trot!)
Or, aujourd’hui noyé de Picons et d’absinthes
je meurs plus écœuré que feu Jean des Esseintes:
Mon Dieu! n’avoir jamais goûté de vespetro!
PSEUDO-SONNET
ASIATIQUE ET LITTÉRAIRE
L’Extrême-Orient s’européanise de plus
en plus: l’Inde, le Japon, la Chine, la
presqu’île Indochinoise dévorent aujourd’hui
nos romans et nos brochures.
Télesphore Coulaud, juge de paix.
Emmi les hauts roseaux, les rotangs et les joncs que
réfléchit l’étang mauve où nagent les cyprins,
la frêle Hadja-Sari, fille des mandarins
au teint jaune citrin navigue dans sa jonque;
la salangane vole, effroi des moucherolles[G]
à son nid de fucus, potage expectatif;
un friselis frivole affole les corolles
des lotus fiers d’avoir Loti pour génitif.
On entend miauler un tigre dans les jungles.
Or, de ses doigts menus que terminent des ongles
pointus, Hadja-Sari, princesse de Bangkok,
avec un geste mièvre et des mines jolies
feuillette, abandonnant la rame à ses coolies
un roman très cochon que signa Paul de Kock.
PSEUDO-SONNET
que les amateurs de plaisanterie facile proclameront le plus beau du recueil
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Nemo (Nihil, cap. 00).
31 février 53490.
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I cannot conceive you to be human creatures
but a sort of species hardly a degree above
a monkey, who has more diverting tricks than
any of you, and is an animal less mischievous
and expensive.
Swift (Letter to a very young lady).
Donc voici! Moi, poète, en ma haute sagesse
Respuant l’Ève à qui le Père succomba,
J’ai choisi pour l’aimer une jeune singesse
Au pays noir dans la forêt de Mayummba.
Fille des mandrills verts, ô guenuche d’Afrique,
Je te proclame ici la reine et la Vénus
Quadrumane, et je bous d’une ardeur hystérique
Pour les callosités qui bordent ton anus.
J’aime ton cul pelé, tes rides, tes bajoues
Et je proclamerai devant maintes et maints,
Devant M. Reyer, mordieu, que tu ne joues
Oncques du piano malgré tes quatre mains;
Et comme Salomon pour l’enfant sémitique,
La perle d’Issachar offerte au bien-aimé,
J’entonnerai pour toi l’enamouré cantique,
O ma tour de David, ô mon jardin fermé...
C’était dans la forêt vierge sous les tropiques
Où s’ouvre en éventail le palmier chamœrops;
Dans le soir alangui d’effluves priapiques
Stridait, rauque, le cri des nyctalomerops:
L’heure glissait, nocturne, où gazelles, girafes,
Couaggas, éléphants, zèbres, zébus, springbocks[I]
Vont boire aux zihouas sans verres ni carafes,
Laissant l’homme pervers s’intoxiquer de bocks;
Sous les cactus en feu tout droits comme des cierges
Des lianes rampaient (nullement de Pougy);
Autant que la forêt, ma Singesse était vierge;
De son sang virginal l’humus était rougi.
Le premier, j’écartai ses lèvres de pucelle
En un rut triomphal, oublieux de Malthus,
Et des parfums salés montaient de son aisselle
Et des parfums pleuvaient des larysacanthus;
Elle se redressa, fière de sa blessure,
A demi souriante et confuse à demi;
Le rugissement fou de notre jouissure
Arrachait au repos le chacal endormi.
Sept fois je la repris, lascive: son œil jaune
Clignotait, langoureux, tour à tour, et mutin;
La Dryade amoureuse aux bras du jeune Faune
A moins d’amour en fleurs et d’esprit libertin!
Toi, Fille des humains, triste poupée humaine
Au ventre plein de son, tondeuse de Samson,
Dalila, Bovary, Marneffe ou Célimène,
Contemple mon épouse et retiens sa leçon;
Mon épouse est loyale et très chaste et soumise
Et j’adore la voir, aux matins ingénus,
Le cœur sans artifice et le corps sans chemise,
Au soleil tropical, montrer ses charmes nus;
Elle sait me choisir ignames et goyaves;
Lorsque nous cheminons par les sentiers étroits,
Ses mains aux doigts velus écartent les agaves,
Tel un page attentif marchant devant les rois,
Puis, dans ma chevelure, oublieuse du peigne,
Avec précaution elle cherche les poux,
Satisfaite, pourvu que d’un sourire daigne
La payer une fois, le Seigneur et l’Epoux.
Si quelque souvenir de soûleur morte amasse
Des rides sur mon front que l’ennui foudroya,
Pour divertir son maître elle fait la grimace,
Grotesque et fantastique à délecter Goya!
Un étrange rictus tord sa narine bleue,
Elle se gratte d’un geste obscène et joli
La fesse, puis s’accroche aux branches par la queue
En bondissant, Foottit, Littl-Tich, Hanlon-Lee!
Mais soudain la voilà très grave! Sa mimique
Me dicte et je sais lire en ses regards profonds
Des vocables muets au sens métaphysique,
Je comprends son langage et nous philosophons.
Elle croit en un Dieu par qui le soleil brille,
Qui créa l’univers pour le bon chimpanzé
Puis dont le Fils Unique, un jour s’est fait gorille
Pour ravir le pécheur à l’enfer embrasé!
Simiesque Javeh de la forêt immense,
O Zeus omnipotent de l’Animalité,
Fais germer en ses flancs et croître ma semence,
Ouvre son utérus à la maternité.
Car je veux voir, issus de sa vulve féconde,
Nos enfants libérés d’atavismes humains
Aux obroontchoas, que la serpe n’émonde
Jamais, en grimaçant grimper à quatre mains!...
Et dans l’espoir sacré d’une progéniture
Sans lois, sans préjugés, sans rêves décevants,
Nous offrons notre amour à la grande nature,
Fiers comme les palmiers, libres comme les vents!!!
SARDINES A L’HUILE
Sardines à l’huile fine sans têtes et sans
arêtes.
(Réclame des Sardiniers, passim).
Dans leur cercueil de fer blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets!
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé,
sous les brumes argentées,
la Mer du Nord enchantée...
Maintenant dans le fer blanc
et l’huile au puant relent,
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients!—
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où, durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons!...—
sans voix, sans mains, sans genoux,[J]
Sardines, priez pour nous!...