VI.
Quel léthargique aquarium somnolait là,
Entre les agressifs blocs d'ombre d'une grotte,
D'un vert fluide à qui du songe se mêla.
Couleur glauque d'un puits où toute l'aube flotte,
Ou d'un miroir perdu qu'on heurte au fond d'un bois
Et dans lequel tous les feuillages aboutissent.
Aquarium en fièvre, aux muettes parois,
Où des brumes sans cesse et des tulles se tissent;
Alors ce sont soudain des obscurcissements;
Puis c'est une éclaircie et de brusques trouées
(Ainsi dans les miroirs et dans les yeux stagnants);
Et les pâles cloisons sont un peu tatouées
Par les herbes et les poissons, les imageant…
C'est l'instant du prestige! Émoi de l'eau recluse!
Est-ce que c'est du clair de lune qui s'infuse?
Toute une vie occulte y prend un bain d'argent
Dans l'enchevêtrement silencieux d'un saule
Qui serait tout entier entré parmi cette eau…
Remuement incessant comme dans un cerveau;
Clarté terne d'éclipse et d'un minuit du pôle!
On voit se dérouler des Limbes, dirait-on,
Comme si ces poissons, ces herbages, ces pierres,
N'étaient autres que quelques âmes prisonnières
Qui, captives du verre, attendent leur pardon;
Des âmes s'épurant, comme à demi damnées,
Dans ce bassin opaque où s'exila leur sort,
— Lieu qui n'est plus la vie et qui n'est pas la mort! —
Des âmes expiant et qui sont condamnées
À n'être ainsi qu'un minéral, qu'un végétal,
Ou qu'un poisson aveugle en ce muet cristal;
Et l'on voit chavirer ces âmes somnambules
S'évertuant sans cesse à se sauver un peu
De leur forme avilie en cet abîme bleu;
Combat obscur! Et ces intermittentes bulles,
Qui faufilent de lentes gouttes l'eau sans pli,
Ne sont-ce pas des pleurs, rosée expiatoire
Des âmes qui font là comme leur purgatoire,
Larmes montant à la surface de l'oubli!