XI.

L'Aquarium prend en pitié les autres eaux.

Le Ruisseau se déchire en courant la vallée,
Eau râpée aux cailloux et sans cesse en allée,
Comme en fuite, portant les glaives des roseaux,
Ces glaives de douleur du Coeur de l'Eau docile.

Le Fleuve aussi s'exalte et se fatigue en vain
À s'élargir, déjà plus humain que divin,
Hélas! car tout son songe intérieur vacille
De porter des vaisseaux, de réfléchir des tours
Et d'être au gré de l'heure en ses vastes détours!

Même l'eau du Canal n'est pas assez recluse,
Trop impressionnable aux nuages, au vent,
Au jeu de s'argenter parfois à quelque écluse
Qui le fait blanc comme les cygnes l'énervant.

L'eau du Jet d'eau surtout est trop impatiente
De se grandir, de se lever comme un cimier,
Comme un beau vol de colombes qui s'oriente
Et que la lune attire en son clair colombier.
Ah! ce leurre du ciel lointain et de la lune!
Car le Jet d'eau retombe en plumes, une à une;
C'est chaque fois, dans la vasque, comme une mort,
Comme un deuil blanc qui s'émiette et qui surnage.
Plus de reflets! L'eau trouble est pleine de carnage;
Triste aboutissement d'un orgueilleux effort,
Quand il était facile et suave pour elle
D'être visionnaire en restant naturelle!

La Mer aussi, qui voulut trop, souffre; elle geint
De se briser aux rocs aigus des promontoires;
Flots opaques, et gris comme un jour de Toussaint;
Flux incessants et qu'on dirait expiatoires,
Sans cesse labourés par le vent et l'éclair,
Sans cesse fatigués par les vaisseaux véloces;
Mer infinie en qui se fane un trésor clair:
Perles, coraux, et tous ces beaux écrins de noces,
Richesse intérieure, orfèvrerie en feu,
Dont, trop vouée à vivre, elle a joui si peu!

L'Aquarium les plaint, toutes ces eaux vassales
Que la vie intéresse, et s'y associant;
Tandis que lui, de son seul songe, est conscient;
Il n'a pas d'autre but que ses fêtes mentales
Et l'anoblissement de l'univers qu'il est;
Eau de l'Aquarium dont la pâleur miroite,
— C'est comme si du clair de lune se gelait! —
Car dans le verre elle s'est close et se tient coite,
Moins en souci des vains reflets et du réel
Que d'être ainsi quelque mystère qui scintille
Et de réaliser ce qu'elle a d'éternel,
Avec l'orgueil un peu triste d'être inutile!

LE SOIR DANS LES VITRES