XIV.
Mon coeur s'est affligé du départ des nuages,
Navires indolents, cygnes appareilleurs,
Eux qui partent sans cesse et qui s'en vont ailleurs
Et vivent la bonne aventure des voyages.
Bohémiens des crépuscules, ils s'en vont,
Clairs fichus! Au hasard erre la caravane…
Ils sont tout assombris dès que le ciel se fane,
Et ce sont les pays traversés qui les font.
Ô petite nuée, au vent, qui se modèle
Sur la forme d'un astre ou d'un continent blond
Que, dans sa course molle, elle admire en surplomb;
Ciel du soir où chaque île a vu sa soeur jumelle!
C'est de toujours partir qu'on est toujours changeant!
Beaux nuages, brume frêle qui s'abandonne!
Moi je vis comme un arbre — et me sens monotone…
Ah! se quitter enfin soi-même, en voyageant.
Partir! Être le nuage qui se disperse,
Qui se livre, docile, au vent, aux tours, aux mâts;
Ne vouloir être aussi que selon les climats
Et selon la douceur de l'heure qu'on traverse.
Recommencer sa vie en la changeant! Oui, c'est
Se refaire une autre âme en face d'autres fleuves;
Se sentir toujours neuf devant des roses neuves;
S'éveiller chaque jour comme si l'on naissait!
Mais qu'est-ce une autre terre, une autre floraison,
Et le temps qui chemine avec d'autres visages?
C'est dans soi qu'on peut voir les plus beaux paysages,
Faible âme, qu'aimantait ce départ d'horizon!
Le voyage est un leurre; on cesse jour à jour
D'être soi, pour changer selon le site et l'heure;
Ne vas-tu donc pleurer que si la source pleure,
Et ne penser à Dieu que si tinte une tour?
Sois toi-même en restant dans ta maison fermée,
Au lieu de devenir un autre à chaque adieu;
Bonheur subtil d'orner en soi sa destinée
D'un voyage qu'on rêve et qui n'a pas eu lieu!