XIX.

Le sommeil met aux yeux un tain spirituel
Grâce auquel leurs miroirs exigus se prolongent
Par delà la mémoire et le temps actuel.
Ils voient plus loin et mieux, tandis qu'on croit qu'ils songent
Et tout l'Univers joue en ces glaces sans fond.
Ah! les pauvres regards, si nus durant la veille!
Dans les yeux endormis, un beau cygne appareille;
Et ces ombres soudain que des nuages font!
C'est un bonheur en fuite, un malheur qui s'avance;
L'automne s'y mélange à des roses d'enfance;
On se voit mort, tandis qu'on se revoit amant;
Ce n'est plus le présent seulement qu'on reflète;
Sur l'eau frêle des yeux court un pressentiment;
Puis l'âme a revécu ses lendemains de fête;
Ô rêve, où toute la Destinée apparaît!
Car le sommeil a fait en nous du clair de lune
Où toute notre vie afflue et ne fait qu'une:
Vieux souvenirs tels que des cors dans la forêt;
Maux futurs dont on sent le vent de l'aile presque;
Le passé, l'avenir — en une seule fresque…
Phénomène du rêve où tout s'unifia!

L'espace s'est fondu dans le temps qui s'abroge;
Est-ce qu'on sait encor les pays qu'il y a?
Et, comme un puits tari, se dénude l'horloge.
Rêver, c'est se prévoir en son éternité!
Vie anticipative! Ô fantasmagorie!
Patrimoine divin qu'on aurait escompté:
N'est-ce pas, pour notre âme, une avance d'hoirie
Sur sa vie immortelle et sur sa part de ciel
Que cette clairvoyance au delà du réel,
Ô prunelles soudain devenant plus lucides?
Car le sommeil, pour y capturer l'horizon,
A versé sur leur plaque inerte ses acides,
Et l'homme endormi voit par delà sa maison!

Mais au réveil ce tain spirituel dégèle,
Il fond; et l'oeil déclos n'est plus qu'un miroir frêle,
Miroir quotidien et borné dont le tain
Est suffisant aux fins de la vie ordinaire;
OEil sorti du sommeil et qui ne mire guère
Que les chambres et les seuls arbres du jardin.