LENARDO ET BLANDINE
L'amour le plus tendre enflammait les regards de Lenardo et de Blandine. Blandine était la plus belle des princesses: Lenardo le plus beau de tous les pages.
De tous côtés, princes, ducs et comtes, couverts d'or et de diamants, accouraient pour disputer la main de la plus belle des princesses.
Mais, ni l'or, ni les bijoux, ni les diamants ne plaisaient à son coeur comme la fleur modeste cueillie par le beau page.
Si Lenardo n'était pas issu d'une illustre origine, il possédait de nobles sentiments. Le valet et le chevalier sont tous deux créés d'un peu de boue. L'élévation de l'âme est la seule noblesse.
Un jour la princesse, entourée d'une foule joyeuse de courtisans, se reposait sous un pommier. Elle savourait avec délices les fruits que cueillait l'agile Lenardo.
Elle choisit dans sa corbeille d'argent une pomme aux couleurs d'or et de pourpre. Elle la lui présente et lui dit:
«Prends cette pomme, qu'elle soit la récompense de tes soins. Les meilleurs fruits ne sont pas tous pour les princes. Celui-ci est séduisant au dehors: je souhaite que ce qu'il contient te plaise encore davantage.»
Le page se dérobe aux regards importuns. Retiré dans sa retraite, il ouvre le fruit précieux. O surprise! une tablette y était adroitement cachée. Il lit ces mots:
«O toi, plus aimable que les comtes et les seigneurs! toi dont les sentiments sont plus nobles et plus tendres que ceux des hommes sortis de races antiques.
À l'heure de minuit, abandonne le lit et le sommeil. Rends-toi sous l'arbre qui porte la pomme de l'amour. Le bonheur t'y attend. C'est t'en dire assez.»
Cette nouvelle parut au page si heureuse et si surprenante, qu'il en douta longtemps. Son coeur flottait entre l'ivresse de l'amour et les tourments de l'incertitude.
Mais, à l'heure de minuit, à l'heure où les astres innombrables abaissaient leurs regards silencieux sur la terre, il sort de son lit, il abandonne le sommeil, et se rend au jardin, au lieu désigné.
Il attendait assis sous l'arbre de l'amour; un bruit léger se fait entendre, le gazon est pressé par des pieds délicats; avant que Lenardo se soit retourné, deux bras d'albâtre l'enlacent, et une haleine suave a passé sur son visage.
Il veut parler; des baisers voluptueux ferment ses lèvres, et, sans qu'un mot ait été prononcé, une main caressante l'entraîne.
Blandine le conduit avec précaution et d'un pas timide «Viens, mon ami, viens avec moi: la brise nocturne est glacée. Il n'est ici aucun abri. Viens dans ma chambre discrète.»
À travers les épines, les pierres et les ronces, ils arrivent à une ancienne grotte faiblement éclairée par la pâle lueur d'une lampe; ils traversent un long souterrain.
Princes, seigneurs et gardes, tout dormait. Mais hélas! veillait la noire jalousie. Lenardo! Lenardo! quel sera ton sort avant que le coq ait fait entendre le chant du matin!
De la plus riche province d'Espagne était venu un prince orgueilleux, couvert d'or et de diamants. Il était venu pour demander la main de la belle princesse.
Il brûlait, d'une passion ardente; mais en vain. Depuis plusieurs années il restait en Bourgogne, sans espoir de succès, et sans vouloir abandonner son entreprise.
Aussi l'orgueilleux étranger ne connaissait de repos ni le jour ni la nuit: et à l'heure du rendez-vous, il était dans le jardin.
Il vit et entendit tout; car tout se passa près de lui. Il grinçait des dents, et le sang ruisselait de ses lèvres. «Avertissons sur-le-champ, le prince de Bourgogne.»
Et, au même instant, il pénètre dans l'appartement du prince, malgré les gardes. «Je veux lui parler sur l'heure, dit-il, car la trahison le menace.»
—Réveille-toi, prince de Bourgogne; l'ornement de ton trône a perdu son éclat. Blandine, ta fille, est à cette heure dans les bras d'un valet!»
Le vieillard se réveille: sa fille était tout son bonheur. Il l'aimait plus que sceptre et couronne, il la préférait même à l'éclat du trône.
Furieux, il s'élance de son lit: «Tu mens, traître, tu mens; mais tout ton sang paiera ton mensonge, si tu as osé me tromper!»
—Vieillard, je me livre en otage. Mais hâte-toi. Tu verras la vérité. Si j'ai menti, que la Bourgogne s'abreuve de mon sang!
Guidé par le serpent, le Prince, le poignard à la main, se dirige vers l'entrée de la caverne.
Là s'élevait autrefois un château redoutable. Mais depuis longtemps il n'en restait que des débris. Les voûtes seules subsistaient encore, recouvertes de ronces et de broussailles.
Le souterrain était presqu'ignoré; mais l'Espagnol en sut trouver l'entrée, et ils arrivèrent jusqu'à la chambre d'été de la princesse.
Ils aperçurent la lueur de la lampe. Elle leur servit de guide pour s'approcher de la porte. Ils marchaient sans bruit, et respiraient à peine.
Et s'approchant encore plus, ils prêtèrent une oreille attentive: «Entends-tu, Prince. On parle bas. Si tu ne crois pas maintenant, tu ne croiras jamais.»
Le vieillard écoute, et reconnaît la voix des deux amants: au milieu des baisers et des tendres caresses, ils causaient joyeusement.
—Oh! mon ami! pourquoi es-tu embarrassé devant moi, qui suis à toi pour la vie. Le jour je suis la fille du Prince, mais la nuit je ne veux être que ton esclave.
—Ah! si au lieu d'être fille d'un roi, tu étais la plus pauvre des filles des champs, que je serais heureux! Je ne sais quels tristes pressentiments viennent se mêler à mon amour.
—Oh! mon ami! laisse là les idées sombres! Regarde-moi bien. Je ne suis plus princesse. Aux charmes du pouvoir, à l'attrait de la couronne, je préfère le bonheur de l'amour.
—Garderas-tu toujours ces sentiments? Hélas! un jour viendra pourtant où l'un des seigneurs qui t'offrent leurs hommages obtiendra ta main!
Les torrents se gonflent et s'écoulent. Les vents s'élèvent et s'abaissent bientôt. Le coeur des femmes est, dit-on, semblable aux ondes et aux vents; ton amour passera-t-il comme eux?
—Ne crains rien de tes rivaux; aucun d'eux n'obtiendra de moi cette douce parole que je t'ai donnée pour la vie.
Oui! mon amour est comme l'onde et le vent, l'onde s'écoule et le vent s'enfuit, mais ils ne cessent pas pour cela. Ainsi, mon amour renaîtra sans cesse[14].
—Je ne sais, mais je crains. Je pressens un sinistre avenir. Les unions se rompent et les alliances se brisent, quand elles ne sont pas sanctifiées par la bénédiction du ciel.
Si ton père, si le roi apprenait…» le glaive trancherait ma vie, et toi tu gémirais jusqu'à la fin de tes jours dans les horreurs d'un cachot!
—O mon ami, le ciel protégera des noeuds formés par l'amour et la fidélité. Notre bonheur, caché dans l'ombre et le silence de la nuit, ne peut redouter aucune trahison.
Viens mon ami, viens mon époux, et qu'un baiser scelle notre union.» Ses lèvres s'approchèrent des lèvres de rose de Blandine et ses craintes s'évanouirent.
Longtemps encore ils devisèrent ensemble, mêlant à leurs discours des caresses et des baisers. Le roi, furieux, voulut enfin pénétrer dans la chambre; les serrures et les verrous s'y opposaient.
Il attendit donc, semblable au chien qui guette sa proie à la sortie du terrier. Mais, après s'être enivré de tous les plaisirs de l'amour, Lenardo sentit de nouvelles terreurs.
«Réveille-toi, Princesse; le chant du coq a retenti. Laisse-moi m'éloigner avant que le jour paraisse.»
—O mon ami, reste encore, le chant du coq n'annonce que la première veille de la nuit!
—Regarde, princesse: l'horizon blanchit. Laisse-moi m'éloigner avant que le matin ne me surprenne.
—Oh! mon ami, reste encore, c'est la lueur des astres nocturnes, et elle ne trahit pas les secrets de l'amour.
—Écoute, entends-tu l'hirondelle saluer l'aurore de son chant accoutumé?
—C'est la voix du rossignol qui célèbre la nuit et l'amour.
—Non! non! Le coq annonce le jour, l'horizon blanchit, le vent du matin s'élève, et je reconnais le gazouillement de l'hirondelle. Laisse-moi m'éloigner! mon coeur a de tristes pressentiments!
—Adieu donc, mon ami! Mais, non, reste encore. Dieu! quelle tristesse me saisit! Approche, que je mette la main sur ton coeur: comme il palpite! O coeur, sois-moi fidèle! continue de m'aimer! À demain, à la nuit!
—Dors tranquille, mon amie.» Il dit, et se dérobe à ses embrassements. Il se glisse le long du souterrain, à la lueur de la lampe! mais l'effroi s'était emparé de lui, et un frisson mortel parcourait tous ses membres.
Tout à coup le Prince et l'Espagnol se jettent sur lui, et le poignardent. Il jette un cri étouffé. «Tu as épousé l'héritière de Bourgogne, je te paie sa dot!»
—Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi!» Son oeil se ferme, son âme épouvantée s'enfuit privée des secours de la religion.
L'Espagnol, écumant de rage, lui déchire le sein; et, avec une horrible joie: «Laisse-moi mettre la main sur ton coeur! ô coeur, tu étais aimé, et tu es encore attendu demain à la nuit!»
Il arrache ce coeur sanglant: sa rage se change en une effrayante ironie: «Te voilà donc! Comme tu palpites! Aime-la bien! Aime-la surtout demain à la nuit!»
Pendant cette scène d'horreur, la princesse sentait un effroi qu'elle ne pouvait dompter: un sommeil lourd et agité l'accablait.
Il lui semblait voir une couronne sanglante ornée de perles de sang, un festin ensanglanté et une danse infernale.
Elle passa la journée dans son lit, abattue de tristesse et de lassitude. «Quand donc sonnera minuit, pour me ramener celui qui seul peut me consoler?»
Minuit arriva. Les astres silencieux brillaient au firmament. «Que je suis oppressée! quelles sombres terreurs! Mais, Dieu! J'entends ouvrir la porte dérobée!»
Un page, vêtu de deuil, entra, portant un flambeau, un anneau rompu et taché de sang; il les déposa devant elle et sortit.
Un page vêtu de pourpre lui succède; il dépose un vase d'or fermé d'un couvercle scellé du sceau royal.
Enfin un troisième, vêtu d'un habit d'argent, se présente, remet une lettre à la princesse tremblante, s'incline, et se retire en silence.
Glacée d'effroi, elle ouvre la lettre, la parcourt d'un oeil égaré; sa vue se trouble et s'obscurcit comme chargée d'un épais brouillard: elle tombe sans connaissance.
Bientôt rassemblant des forces convulsives, elle se relève et s'élance, elle danse en chantant. «Allons, de la joie, troubadours; de la joie, nobles dames; de la joie, nobles seigneurs!
À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles! Comme la couronne retentit sur ma tête! Allons, abandonnez-vous au plaisir, chevaliers, et vous aussi, nobles suzeraines!
Voyez-vous, l'ami de mon coeur s'élancer avec grâces. Une étoile de pourpre orne sa poitrine couverte d'une tunique d'argent. De la joie!
Pourquoi restez-vous éloignés! Pourquoi ce sourire de mépris? Princes, princesses, il est mon époux, je suis son épouse; les anges du ciel nous ont fiancés.
Allons! à la danse, à la danse joyeuse! Pourquoi donc vous tenir éloignés? Pourquoi ce sourire de dédain? Fi! noble canaille! tes royales bassesses me révoltent!
D'où sont sortis le valet et le chevalier! de la boue. La noblesse est dans les sentiments. Mon époux est plus noble que vous, car son âme est au-dessus de vos stupides prétentions!
À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles, comme la couronne retentit sur ma tête! Allons, de la joie! c'est aujourd'hui le jour des noces!»
Ainsi, elle chanta et dansa jusqu'à ce que la rosée de la mort couvrît son front et ses joues; alors elle tomba sur le parquet.
Et quand sa vie expirante se ranima pour la dernière fois, elle saisit le vase d'or, le serra sur sa poitrine et le découvrit.
Fumant et palpitant encore, comme s'il était sensible à son désespoir, le coeur de son amant parut à ses regards. Alors ses yeux laissèrent échapper un torrent de larmes amères.
«Oh! mortelle douleur, tu es semblable à l'eau et au vent! le vent s'enfuit, l'eau s'écoule, mais ils se renouvellent sans cesse; et toi, douleur, comme eux tu es éternelle.»
Enfin, elle arrive aux dernières angoisses de la cruelle agonie; et, d'une étreinte convulsive, elle serre le vase contre son sein.
«Pour toi je vivais, avec toi je meurs sans regret! Oh! malheur! malheur! ton poids m'accable et m'écrase! Oh! malheur, tu es pesant comme une montagne! Je succombe. Mon Dieu, ayez pitié de moi!»
Ses yeux se fermèrent pour jamais. Un cri d'effroi retentit dans le palais: «Sire, accourez, votre fille se meurt!»
Cette nouvelle éclata comme la foudre aux oreilles du vieillard. Il chérissait tant sa fille! il l'aimait plus que sceptre et couronne!
L'Espagnol s'offrit à ses regards, et sa vue rendit le prince furieux: «C'est à tes conseils, monstre, que je dois mon infortune; tout ton sang me le paiera et abreuvera le sol de la Bourgogne!
Le sang de ma fille t'accuse devant le tribunal de Dieu; il prononce ton arrêt!» Et, tirant son poignard, il en perça la vipère étrangère.
«Oh! malheureux Lenardo! Blandine, ma fille! pardonne-moi: ne m'accusez pas devant le tribunal suprême, je suis votre père, ne m'accusez pas!»
Ainsi le prince se livrait au repentir, mais trop tard. Son forfait fut en vain arrosé de ses larmes. Le même tombeau renferma le corps des deux amants!
[1] Bürger est né à Wolsmerwende, dans la principauté d'Halberstadt, le 1er janvier 1748. Un soir, il entendit une jeune paysanne chanter les mots suivants: La lune est si claire, Les morts sont si vite à cheval! Dis, chère amie, ne frissonne-tu pas? Ces paroles retentirent sans cesse à ses oreilles, et saisirent tellement son imagination, qu'il n'eut pas de repos avant d'avoir composé quelques strophes sur ce refrain. Il les montra à ses amis, qui le pressèrent vivement de ne pas laisser son ouvrage imparfait: ce n'était d'abord que des couplets isolés qu'il réunit ensuite dans un même cadre. Lorsque Lénore fut achevée, Bürger la lut à la société littéraire de Goettingue; arrivé à ces vers: «Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer; d'un coup de sa houssine légère, il frappe… les verrous se brisent…» il frappa contre la cloison de la chambre, ses auditeurs tressaillirent, et se levèrent en sursaut: le poète qui tremblait pour le succès d'un ouvrage aussi différent des formes ordinaires, commença à espérer qu'il avait réussi. Il en eut bientôt la certitude par la vogue prodigieuse que Lénore obtint dans toute l'Allemagne; les paysans mêmes chantent cette romance, comme les gondoliers de Venise répètent les vers du Tasse: Bürger est le poète le plus populaire de l'Allemagne. Il n'est personne qui ne sache par coeur des fragments de ses poésies. Il mourut de misère, et on se hâta de lui élever un monument… [2] Dis un: Notre père qui êtes aux cieux. [3] Le Saint-Sacrement [4] La mère de Lénore lui parle ici de Jésus-Christ, que les catholiques regardent comme réponse de toutes les vierges dans le ciel. [5] Le verbe insulter était intransitif à l'époque de la traduction. [6] Ces paroles sont le commencement du chant des morts en Allemagne. [7] Le manteau tomba comme de l'amadou brûlé. [8] Taubenhain: Bosquet des Tourterelles [9] Le coordonnant et ne devrait unir que des termes de même nombre. [10] Falkenstein: Pierre du Faucon [11] La pierre des Corbeaux: Autrefois les coupables étaient suppliciés au lieu où le crime avait été commis, et leurs corps restaient placés sur la roue même où ils avaient expiré: cette roue était élevée sur un poteau qui passait par son axe et supportait la tête du cadavre. On voit encore de ces horribles monuments dans quelques parties de l'Allemagne. [12] «Ce qu'il y a de vraiment beau dans cette poésie de Bürger, c'est la peinture de l'ardente volonté du chasseur. Elle était d'abord innocente comme toutes les facultés de l'âme; mais elle se déprave toujours de plus en plus, chaque fois qu'il résiste à sa conscience et cède à ses passions. Il n'avait d'abord que l'enivrement de la force; il arrive enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et les mauvais penchants de l'homme sont caractérisés par les deux chevaliers blanc et noir. Les mots toujours les mêmes, prononcés pour arrêter le chasseur, sont aussi ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont parfaitement connu l'effroi que cause, en certaines circonstances, le retour des mêmes paroles. Il semble que l'on réveille ainsi le sentiment de l'inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les puissances surnaturelles doivent être monotones; ce qui est immuable est uniforme, et c'est un grand art dans certaines fictions, que d'imiter par les paroles la fixité solennelle que l'imagination se représente dans l'empire des ténèbres et de la mort.» (Madame de Staël: De l'Allemagne) [13] Ancienne orthographe du mot «laisse» [NduC] [14] Dans une petite pièce de Goethe, intitulée Joery et Boetely, on retrouve la même idée et à peu prés les mêmes images: voici la chanson de Goethe. Boetely: L'eau murmure et ne s'arrête pas. Les astres errent sans cesse dans le ciel. Les mages s'enfuient avec vitesse. Ainsi murmure l'amour, et il passe. Joery: Les eaux murmurent; les nuages fuient, mais les astres demeurent; ils errent et ils restent. Ainsi, dans les coeurs fidèles, l'amour s'agite et ne fuit pas.