L'ENLÈVEMENT
«Écuyer, selle mon cheval favori; je veux chercher le repos que je ne puis trouver dans ce château: j'y suis trop à l'étroit pour pouvoir respirer» Ainsi s'écriait le chevalier Charles d'Eichenhorst, le coeur rempli d'un noir pressentiment et agité comme un homme souillé de quelque forfait.
Il s'élance au galop du haut de la montagne; les étincelles jaillissaient sous les pieds de son cheval: il jette un regard dans la plaine, et la suivante de Gertrude se montre à ses yeux. Il frissonne de la tête aux pieds, comme saisi d'un accès de fièvre brûlante.
«Dieu vous garde, noble seigneur, qu'il vous donne la paix et la prospérité! Ma pauvre maîtresse m'envoie vers vous pour la dernière fois, elle est à jamais perdue pour vous. Son père l'a promise au chevalier Plump, de Poméranie; il lui a donné sa parole.
Charles, s'est-il écrié, j'en jure par ma lance et par mon épée, si tu oses penser encore à elle, les souterrains de mon château te serviront de demeure, et les reptiles qui l'habitent seront tes compagnons. Je ne prendrai de repos ni jour ni nuit avant de t'avoir terrassé, et de t'avoir arraché le coeur!
La malheureuse fiancée est maintenant devant lui; elle laisse couler ses larmes et appelle la mort à grands cris. Le Seigneur exaucera bientôt ses voeux: si vous entendez le glas funèbre des cloches, vous comprendrez bien leur langage.
Va, dis-lui que je vais mourir, s'écriait-elle tout en pleurs. Porte-lui ce dernier adieu. Va, sous la garde de Dieu; donne-lui cet anneau et cette écharpe: qu'il les conserve pour l'amour de moi.»
Cette terrible nouvelle éclata à ses oreilles, semblable au fracas du tonnerre; ses yeux s'obscurcirent, et les montagnes semblèrent chanceler autour de lui. Mais aussitôt, s'élançant comme la tempête, il fit voler un nuage de poussière, et le désespoir lui rendit ses forces.
«Dieu te récompense, fidèle suivante; qu'il te récompense, puisque je ne puis moi-même te payer ton zèle, qu'il te comble de ses bénédictions: va, cours vers elle, dis-lui que je la sauverai; fût-elle chargée de mille chaînes.
Ne crains rien, hâte-toi; quand des géants veilleraient sur elle, je voudrais encore la leur enlever. Dis-lui qu'à minuit je serai sous les murs du château. Il arrivera ce qu'il pourra: bonheur ou malheur, je brave le destin.
Pars, hâte-toi.» À ces mots, la jeune fille s'enfuit comme une biche légère. Pour lui, il soupira profondément, et s'essuya les yeux pour retrouver la vue. Il lança ensuite son cheval en tous sens. La sueur inondait la croupe du noble animal. Enfin il prit une résolution et s'y arrêta.
Il fit retentir son cor d'argent du haut de ses tours et aussitôt une foule de vassaux fidèles accourut à la hâte. Il les prit chacun en particulier, et leur donna de secrètes instructions. «Soyez tous prêts et attentifs au signal de mon cor.»
La nuit avait couvert de ses voiles sombres les montagnes et les vallons. Les lampes du château de Hochburg avaient cessé de briller. Tout dormait; Gertrude seule veillait en pensant au chevalier.
Voilà qu'un doux son d'amour s'élève du pied de la muraille. «Me voici, ma Gertrude; allons, descends, c'est moi, c'est ton chevalier qui t'appelle; l'échelle est prête, et mon coursier va nous emporter loin d'ici.
—Oh! non, mon Charles, non! cesse de tenir ce langage; si je fuyais seule avec toi je serais déshonorée; mais qu'un dernier baiser d'amour nous console avant que je sois vêtue de la robe des morts.
—Eh quoi! sur ma parole de chevalier tu pourrais asseoir le monde: tu peux me confier, avec courage et franchise, ton honneur et ta personne. Nous irons chez ma mère et le prêtre nous unira. Viens, tu es en sûreté, abandonne-toi au ciel et à moi.
—Mais, mon père, un baron de l'empire, si fier de ses ancêtres et de sa noblesse! Sa colère me fait déjà trembler. Il n'aura de repos ni jour ni nuit avant de t'avoir arraché le coeur, et de l'avoir jeté devant mes pieds.
—Songe seulement à te bien tenir en selle, et nous n'avons plus rien à craindre. L'Orient et l'Occident nous sont ouverts. Mais ne tarde pas davantage. Écoute! il me semble entendre du bruit. Pour l'amour de Dieu! hâte-toi! Viens! La nuit a des oreilles. Si tu hésites, nous sommes perdus!»
La jeune fille trembla, elle hésita; le frisson parcourait ses membres; il saisit sa main d'albâtre et l'entraîna sur son coeur. Oh! quel embrassement mêlé de désir et de refus, de plaisir et de crainte, sous les regards silencieux des étoiles voyageant dans l'immensité des cieux!
Il prit son amie entre ses bras, la plaça sur son cheval polonais, et se mit lui-même derrière elle, rejetant son cor sur ses épaules. Il donne de l'éperon, et Hochburg les vit s'éloigner rapidement.
Mais, hélas! la nuit entend tout, et aucune parole ne fut perdue. Dans la chambre voisine veillait la gouvernante de Gertrude. Le coeur pressé par l'appât du gain et la soif de l'or, elle s'élança en sursaut pour tout découvrir au vieillard.
«Debout, debout, noble baron quittez votre lit. Votre fille s'est enfuie, elle vous couvre de honte et de chagrin. Déjà Charles d'Eichenhorst traverse avec elle les forêts et les plaines; ne perdez pas un instant si vous voulez les rejoindre!»
Au même instant le baron saisit ses armes, parcourt le château, et appelle ses vassaux. «À cheval! mon gendre, prends ton épée et ta lance; on enlève ta fiancée, courons au ravisseur.»
Le jour allait paraître; les deux amants s'avançaient avec rapidité. Un bruit sourd comme celui de l'orage éloigné se fait entendre. Bientôt ils distinguaient des pas de chevaux. Plump, furieux, arrive sur eux à bride abattue; il les dépasse, et sa lance siffle aux oreilles de Gertrude épouvantée.
«Arrête, arrête, larron d'honneur; ta proie est de peu de valeur; mais n'importe, affronte une lance, et nous verrons si tu enlèveras encore des fiancées. Et toi, courtisane vagabonde, arrête, que ma vengeance t'étende à côté de ton séducteur, et que l'infamie vous couvre tous deux!»
—Tu mens, Plump de Poméranie, j'en jure par Dieu et mon honneur de chevalier. Descends, que mon épée t'enseigne la courtoisie. Arrête, Gertrude. À pied, monsieur l'insolent, que je vous donne une leçon de politesse!»
Oh! quelle fut la douleur de Gertrude à la vue des glaives étincelants! Les premiers rayons de l'aurore vinrent briller sur leurs lames acérées. L'écho s'éveilla autour d'eux au cliquetis de leurs armes, et la terre fumait sous leurs pas.
L'épée du chevalier terrassa son discourtois ennemi comme un coup de foudre. L'amant de Gertrude ne reçut point de blessure, et Plump ne se releva plus. Mais, hélas! que le ciel les protège! À peine le combat était-il terminé, que les autres arrivèrent en toute hâte.
Alors le cor de Charles retentit dans la forêt, et ses vassaux se précipitèrent de tous côtés. «Arrête, baron, écoute-moi; regarde, vois-tu ces guerriers? ils sont prêts au combat et n'attendent que mon signal.
Arrête, écoute-moi, évite de longs repentirs. Ta fille m'a donné sa foi depuis longtemps, elle a reçu la mienne. Pourrais-tu déchirer nos deux coeurs! Ses larmes et son sang iront-ils t'accuser devant Dieu et les hommes? Si tu le veux, avance, et nous allons combattre.
Mais écoute encore un instant: je t'en conjure au nom du ciel, avant que tu te rendes la proie du remords. Mon amour pour ta fille a toujours été pur et sans tache. Mon père, accorde-moi sa main, le ciel m'a donné des richesses et surtout une noblesse qui ne craint aucun reproche.»
Oh! comme Gertrude, pleine d'angoisses et de craintes, se flétrit de la pâleur de la mort! Son père, bouillant de colère, semblait une fournaise ardente. Elle se jeta à terre, et se tordit les mains en versant un torrent de larmes.
«Oh! mon père, ayez pitié de votre fille! Que le ciel vous pardonne, comme vous nous pardonnez! Croyez-moi, mon père, je ne me serais jamais décidée à fuir, sans mon aversion pour Plump.
Combien de fois m'avez-vous bercée sur vos genoux et portée dans vos bras! Combien de fois m'avez-vous appelée votre fille chérie, la consolation de votre vieillesse! Oh! mon père, rappelez-vous ces temps passés! Ne détruisez pas mon bonheur, et songez que du même coup vous tuez votre fille!»
Le vieux baron détourna la tête, et passa la main sur son front bruni par le soleil. Son coeur était touché et son regard attendri; mais il maîtrisa son émotion pour empêcher les pleurs de faire honte à son caractère de chevalier.
Enfin, la colère et le ressentiment durent céder à la tendresse paternelle: un torrent de larmes vint inonder ses yeux. Il releva sa fille prosternée à ses pieds; et, laissant un libre cours à son amour pour elle, il se sentit presque défaillir d'un mal doux et enchanteur.
«Eh bien! que Dieu me pardonne mes torts, comme je te pardonne les tiens. Je te rends toutes mes affections, je te les rends devant le Dieu du ciel;» et se tournant vers le chevalier: «Qu'elle soit ton épouse, reçois sa main; et avec elle ma bénédiction!
Viens, sois mon fils, je serai ton père. J'ai déjà oublié toute offense. Ton père fut jadis mon ennemi mortel, il me causa bien des tourments; c'était lui que je haïssais dans son fils.
Répare ses erreurs, mon fils, et que ma fille et moi nous trouvions la récompense de ma bonté dans la bonté de ton coeur. Que celui qui veille sur nous, que Dieu vous bénisse, dans vous et votre postérité.»