ACTEURS
BRUTE.
STRATON, Amy de Brute.
CASSIE.
PORCIE, Femme de Brute.
OCTAVE.
MARC-ANTHOINE.
TITINE.
PINDARE, Affranchi de Cassie.
DEMETRIE.
LA SUIVANTE DE PORCIE.
LES MESSAGERS.
LES CHEFS DE L'ARMEE DE BRUTE.
LES CHEFS DE L'ARMEE D'ANTHOINE.
LE MEDECIN D'OCTAVE.
* * * * *
La Scene est en la plaine de Philipes en Macedoine.
LA VENGEANCE DE LA MORT DE CÆSAR.
PROLOGUE DE LA RENOMMEE.
Esprise d'un ardent desir
De voir les veritables sources
Des grands sujets de tant de courses
Qui ne me laissent pas un moment de loisir;
J'ay voulu descendre en ces lieux
Que des illustres demy Dieux
Signalent tous les jours par de nouveaux Oracles,
Où j'ay veu ce grand Roy, dont le nom seulement
Porte par tout l'estonnement,
Et force la Nature à souffrir de miracles.
Prés de luy cét esprit fameux,
Dont j'ay tant chanté les merveilles
Charmoit les yeux & les oreilles
Et faisoit confesser que tout luy doit de voeux.
Aussi confuse à cét aspect,
Mon front s'est couvert d'un respect
Que jamais tous les Dieux n'avoient peu faire naistre,
Mes bouches ont perdu l'usage de la voix,
Mon cor m'est eschappé des doigts,
Et j'ay repris mon vol sans me faire cognoistre.
Mais ayant rapellé mes sens,
Je vay dire à toute la terre.
Que dans la paix & dans la guerre
Ce Prince peut toujours braver les plus puissans,
Tout tremble à ses moindres projets.
S'il vouloit gagner des sujets,
Et faire une entreprise égale à sa puissance,
Malgré l'empeschement des peuples & des Rois,
Tous les hommes seroient François,
Les bords de l'Univers seroient ceux de la France.
Comme Alcide dans le berceau,
Forçant la foiblesse de l'âge
Estoufa la sanglante rage
Des serpents qui venoient le pousser au tombeau.
Ce Prince à peine avoit encor
Cét honorable chapeau d'or.
De qui toujours la peine est fidelle compagne,
Quand avec le flambeau de la rebellion
Il estouffa ce grand Lyon,
Qui pour le devorer estoit venu d'Espagne.
Depuis ses plus charmans esbats,
Ont esté parmy les armées
A voir de bandes animées
S'entreverser le sang au milieu des combats:
Car cét ennemy conjuré,
Qui depuis long-temps a juré
De ne laisser jamais ses voisins dans le calme,
Donnant à ses desseins cent visages divers,
A fait agir tout l'Univers
Pour despoüiller son front d'une si belle palme.
Mais ce miracle des mortels
Qui mille fois le jour m'oblige
A proclamer comme un prodige
La moindre des Vertus qui luy font des Autels;
Par de moyens miraculeux
Previt ses desseins frauduleux,
Et destourna si bien les coups de cét orage,
Que bien loing de l'effect qu'on s'en estoit promis,
Il tomba sur vos ennemis
Qui fremissent encor & de honte & de rage.
C'est icy, genereux François,
Que l'honneur de vostre patrie
Vous permet sans idolatrie
D'adorer en luy seul le soustien de vos lois.
Voyez ce grand Astre d'amour
Ne reposer ny nuict ny jour,
Et pour vous acquerir une paix de durée,
Perdre tous ses plaisirs dans des soucis cuisans
Qui rendroient les Sceptres pesans
Entre les fortes mains d'Atlas & Briarée.
Voyez vostre Nef se vanter
Que sur l'Empire de Neptune,
Malgré les vents & la Fortune
Il n'est rien dont l'effort la puisse espouventer,
L'ennemy suit à son abord,
Elle a de tout costez le port,
La mer tout à l'entour ne monstre point de ride,
Jamais l'anchre ne fut en un si Riche lieu,
Et cét illustre demy-Dieu
La boussole à la main la conserve & la guide.
Voyez vos ennemis domptez
En vos batailles signalées
Graver dessus leurs Mausolées
La valeur de celuy qui les a surmontez.
Admirez que si l'Espagnol
N'eust pas voulu porter son vol
Sur les terres d'autruy, comme l'Aigle Romaine,
Les drapeaux que sur luy vous avez emportez,
Pourroient couvrir de tous costez
Les steriles deserts de son petit domaine.
Admirez que dans le discort
Qui divise l'Europe entiere,
Vous avez une ample matiere
De mespriser les vents, & de dormir au port.
Qui diroit à voir vos esbats.
Que dans de si sanglans combats
Les armes des François fussent interessées?
Si je n'avois le soin de prescher en tous lieux
Qu'un grand esprit aymé des Dieux
Vous fait jouyr en paix du fruict de ses pensées.
Puis tous d'une commune voix,
Faites retentir dans les nuës
Combien ses vertus recogneuës
Portent haut la splendeur du Trosne de vos Roix.
Tous les peuples que le Soleil
Esclaire de son teint vermeil
Tremblent espouvantez au seul nom de la France;
Et l'orgueilleux Tyran des hardis Otthomans,
Conserve dans ses documens
Plus cher que le Croissant son serment d'aliance.
Ce grand esprit portant icy
La valeur des peuples de Thrace,
Y porta le Mont de Parnasse,
Apollon & ses soeurs le suivirent aussy.
C'est là que quelquefois lassé
Du soin present & du passé,
Il voit avec plaisir grimper mille Poëtes,
Et ne desdaigne pas, tant son coeur est humain,
D'ouvrir avec sa propre main
Des bouches qui sans luy demeureroient muetes.
J'ay sceu par un de mes Couriers,
Que pour fuyr l'ingratitude,
On voit des fruicts de cét estude
Qu'on ne sçauroit payer avec mille lauriers.
L'un fait voir Hercule enchanté
Par les charmes d'une beauté
Negliger sa valeur ainsi que son espouse,
Et confesser enfin qu'estre victorieux
Des montres les plus furieux
Est moins que de dompter une femme jalouse.
L'autre nous monstre clairement
Dans la perte de Massinisse,
Que qui veut bastir sur le vice
Esprouve tot ou tard quel est ce fondement.
L'autre nous fait voir que l'amour
Desrobe le lustre & le jour
Aux belles actions d'un Empereur de Rome;
Et l'autre nous montrant un Roy dans sa maison
Frustré de l'effet du poison,
Fait voir qu'est devant Dieu la sagesse de l'homme.
L'autre, du premier des Cæsars
Nous fit voir la fin deplorable,
Et combien il fut miserable
De ne mourir plustost au milieu des hazards.
Ce Prince l'honneur des guerriers,
Le front couronné de lauriers,
Fut de la trahison la sanglante victime,
Dans les pompes du Trosne il trouva le tombeau,
Son favory fut son borreau,
L'injustice son Juge, & la vertu son crime.
Mes yeux apres ce coup fatal,
Firent l'office de mes bouches,
Et les ames les plus farouches
Pasmerent au recit d'un crime si brutal.
Tout l'Univers alloit mourir
Quand le Ciel pour le secourir
Fit partir de ses mains un équitable foudre,
Les plaines de Philippe en virent les effets,
Tous les meurtriers furent defaits,
Cæsar y triompha qui n'estoit plus que poudre.
Jamais un plus beau chastiment
Ne tint la Justice occupée:
Jamais on ne vit son espée
Abbatre de mutin plus equitablement.
Cét objet pleut tant à mes yeux,
Que j'arreste encore en ces lieux
Pour en voir le portrait sur ce fameux Theatre,
Où Brute & sa vertu confesseront en fin
Qu'à moins que d'un coup du Destin,
Un Trosne bien fondé ne se sçauroit abatre.