SCENE IV.

CASSIE, PINDARE, ET DEMETRIE.
CASSIE.

Quoy, je voy l'ennemy qui s'en vient à grands pas,
Et vous voulez encor differer mon trespas?
Vous n'aimastes de moy que ma bonne fortune,
Car depuis mon malheur, ma voix vous importune;
Le soin de m'obeïr ne vous semble plus cher,
Et vous estes pour moy plus durs que ce rocher:
Ingrats à quel dessein, est-ce pour me remettre
Es mains de l'ennemy, & me donner un Maistre?

PINDARE.

Vous soupçonnez à tort nostre fidelité,
Mais ce trespas me semble un peu precipité,
Titine.

CASSIE.

Ha! ce seul nom m'est un sujet de rage,

PINDARE.

Qui reviendra bien-tost calmera cét orage.

CASSIE.

Je l'ay precipité dans l'excez du danger,
Mais bien-tost par ma mort il se verra venger.
Sus donc, ne tardez plus, contentez mon envie,
Vous me tuez cent fois en me donnant la vie.
Quoy, vous baissez les yeux, mouvemens imparfaits,
Demetrie, Pindare, où sont donc mes bien-faits?
Je vous ay rendus francs, & vostre ingratitude
Me veut laisser croupir dedans la servitude,
Insensibles, cruels, pour estre malheureux,
Ne suis-je plus en droit de dire je le veux?

PINDARE.

Devoirs, faveurs, bien-faits, liberté redonnée,
Venez vous presenter à mon ame obstinée;
Chassez ces mouvemens de tendresse & d'amour,
Et que l'obeïssance y domine à son tour.
Mes voeux sont exaucez, cher Maistre je vous cede,
Et puis que vostre bien depend de ce remede;
Quoy que ce lache coeur y souffre du combat,
Je veux estre meurtrier pour n'estre pas ingrat:
Mais si dans vostre esprit la pitié trouve place,
Jusques apres cela ce qu'il faut que je face,
Et de combien de morts pour une seule mort
Cét acte me prepare à ressentir l'effort,
Faire mourir celuy de qui je tiens la vie,
Qui seul peut affranchir nostre Rome asservie,
Que je perde celuy que la faveur de Mars
A mille fois sauvé du milieu des hazards:
Et bref qu'en un moment je defasse un ouvrage,
Que des siecles ont fait pour honorer nostre âge,
Mon Maistre, mon Seigneur, seul apuy du païs,
Ha! que je suis brutal si je vous obeïs.

CASSIE.

Tous ces foibles discours offensent mon courage,
Icy l'amour me nuit, & la pitié m'outrage,
Si toutefois on peut donner des noms si saints
Au profane mespris qui choque mes desseins,
Pindare tu me hais en m'aymant de la sorte,
Je ne sçaurois survivre à la liberté morte:
Ouvre moy l'estomach, mais tu jettes ce fer
Qui me devroit ouvrir la porte de l'Enfer,
Peut-estre que ta lame aux ennemis fatale
Frapant contre un amy, craint d'estre desloyale;
Si c'en est le sujet, pousse la hardiment,
Tu m'as fait ennemy par ton retardement:
Mais pour ne pas troubler son visage ordinaire,
Tien, voicy ce poignard qui t'offre de le faire,
Aussi depuis long-temps choisi pour ce dessein,
Il en seroit jaloux s'il ne m'ouvroit le sein.

DEMETRIE.

Puis-je voir achever un acte si barbare?

CASSIE.

Ne differe donc plus brave & sage Pindare,
Il a rougi du sang du Tyran des Romains,
Lors que dans le Senat il mourut par nos mains.

PINDARE.

Puis que dans ce dessein vostre ame est obstinée,
Et que je dois ceder à cette Destinée,
Ce coup en vous perçant me va percer le coeur.

CASSIE.

Adieu, ne suy jamais le party du vainqueur.

PINDARE.

Que dois-je devenir apres une avanture,
Dont l'effroyable objet fait trembler la Nature?
Faut-il que ce poignard apres un tel forfait
Laisse encore durer le meurtrier qui l'a fait?
Ouy, qu'il vive l'ingrat, puis qu'une mort soudaine
Pour expier son crime auroit trop peu de peine,
Qu'il vive, mais vivant que ses cuisans remorts
L'exposent tous les jours à de nouvelles morts.

DEMETRIE.

Je veux ceder au temps, & tarissant mes larmes
Porter aux ennemis ces malheureuses armes,
Peut-estre cét objet disposera leurs coeurs
A n'user pas sur moy du pouvoir des vainqueurs.