SCENE PREMIERE.

BRUTE, STRATON, quelques Chefs de l'armée.

BRUTE.

Je rends graces aux Dieux de ce que dans l'orage
Chacun de vous conserve un genereux courage;
C'est beaucoup de dompter avec les ennemis,
Les extremes dangers où l'honneur nous a mis;
C'est beaucoup, il est vray, puis que cette victoire
Nous fait des monumens au Temple de memoire:
Mais il faut persister, & ne s'arrester pas
Que nous n'ayons trouvé la paix ou le trespas.
Je veux dire une paix qui purge nostre terre
Par la mort des Tyrans des semences de guerre:
Paix qui rende l'esclat à ce siecle pervers,
Et qui puisse durer autant que l'Univers.
Allons donc, mes amis, au plus fort de la presse
Chercher parmy le sang cette belle Deesse,
Elle suit les lauriers, vit prés les gens de coeur,
Et ne quite jamais le party du vainqueur;
Ainsi voit-on souvent dedans l'ordre des choses,
Naistre plusieurs effets contraires à leurs causes:
Nos ennemis rangez pour ce dernier effort,
Portent peinte en leur front l'image de la mort,
Je les voy tous tremblans à l'abord de nos armes,
Ceder aux mouvemens des premieres alarmes:
Ils fuyent, & fuyans, nous laissent le bon-heur,
La paix, la liberté, le repos & l'honneur.
Avançons ce moment pour haster nostre gloire,
Et volons, s'il se peut, apres une victoire,
Dont la possession nous acquiert desormais
La beauté d'un renom qui ne moura jamais:
Ouy, nous vivrons, amis, malgré les destinées,
Autant que le Soleil reglera les années;
Si nous luy faisons voir cette derniere fois
Que nous avons pour but le soustien de nos lois,
Et que nous n'avons pas cette vieille manie
De triompher des Rois, mais de la tyrannie.
Ce monstre est en horreur aux yeux des immortels,
Puis qu'il porte ses loix au delà des autels,
Et que son droit sanglant mit dans la sepulture
Avec le droit des gens celuy de la Nature:
Mais je croy que bien-tost lâchement abatu
Il viendra rendre l'ame aux pieds de la Vertu;
Nos Citoyens alors par des voix esclatantes
Chanteront le retour des libertez absentes;
Rome franche des Rois & de leurs cruautez,
Estalera sa gloire avecque ses beautez;
Les guerres des Tyrans y seront estoufées,
Et ne paroistront plus que parmy nos trofées,
Nostre Aigle dont le vol sembloit estre intermis,
Reverra tous les lieux qui luy furent sousmis.
Le Senat reprendra cét esclat honorable,
Qui par tout l'Univers l'a rendu venerable,
Et les Tribuns remis auront la faculté
De maintenir le peuple en son authorité;
Pour nous qui soustenus d'une ferme esperance
Aurons presté nos bras à cette delivrance,
On ne nous descendra de nos chars glorieux,
Que pour nous eslever sur des trosnes des Dieux.
Soleil, fay que bien-tost ce beau jour nous esclaire;
Mais je te parle en vain, tu ne le sçaurois faire,
Si nous ne dissipons par des coups furieux
Ce nuage ennemy qui te cache à nos yeux.
Allons y donc, amis, & que toute la terre
Tremble sous nos efforts comme sous le Tonnerre,
Que le sang espanché fasse soudre un estang
Pour noyer les poltrons qui fuiront de leur rang,
Afin qu'à l'advenir il ne naisse point d'homme
Qui s'ose rebeller contre l'honneur de Rome,
Et que ses Citoyens soient exempts desormais,
D'acheter par leur sang la victoire & la pais.

STRATON.

Brute, la liberté, l'honneur & la victoire
Demeureront toujours dedans nostre memoire:
Vive donc toujours Brute, & meurent les Tyrans.

BRUTE.

A moy donc compagnons, & qu'on garde les rangs.