CHAPITRE II

LE NAUFRAGE

Les filles de Cadix.—L'embarquement.—Mélancolie de Don Juan.—Le mal de mer.—La tempête.—Le grog.—Tristesse du licencié Pedrillo.—Dans les canots.—Le navire sombre.—La chaloupe s'éloigne.—La faim.—Le tirage au sort.—Pedrillo mis à mort et mangé.—Le châtiment.—Le dénuement.—La terre!—Vers le rivage.—Naufrage de la chaloupe.—Don Juan atteint le rivage et s'évanouit.

Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant que le Pérou eût appris à se révolter, l'entrepôt du commerce colonial. Et puis on y trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le cœur se gonfle à les regarder marcher. C'est quelque chose de divin, d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe nouvellement dompté? le caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits pieds, et le tour de leurs jambes!

Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard irrésistible, qui vous rend pâle de bonheur, vous brûle jusqu'au fond du cœur. Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de dire ses prières.

C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: comme si un vaisseau espagnol était une arche de Noé qui lui devait offrir asile contre la perversité de la terre, et d'où il prendrait son vol un jour ainsi que la colombe de promission!

Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de l'argent. Son voyage devait durer quatre printemps.

Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; elle, lui remit une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de crédit.


Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu à l'Espagne. Les premières séparations sont toujours pénibles. Lors même que l'on quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on ne peut s'empêcher de tourner les yeux vers son clocher.

Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: une mère, une maîtresse et point d'épouse. Ainsi il pleurait comme les Hébreux captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de Sion. Et en même temps il réfléchissait et prenait la résolution de se corriger.

«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être ne te reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné à périr comme l'exilé, par la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est fini entre nous, adieu aussi, ma chère Julia!»

Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.

«Que si jamais je t'oublie, je jure...—mais non, cela est impossible, cela ne saurait être—cet océan azuré se convertira en air, la terre elle-même en mer avant que ton image ne disparaisse de mon cœur, ô ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de la tienne. Ah! quand l'âme est malade, rien ne la peut guérir...»

Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premières atteintes du mal de mer.

«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah! que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux comparés à ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, portez-moi un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? O Julia, ma Julia bien-aimée, entends mes supplications.»

Ici le vomissement lui coupa la parole.

L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un éternuement vienne interrompre ses soupirs.

L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, au milieu des mugissements des vagues, eût-il résisté à l'état d'un estomac qui en était à son premier voyage en mer?


Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que la famille de Moncada s'était fixée avant la naissance de Don Juan. Les deux familles étaient alliées, et il avait pour les Moncada une lettre d'introduction.

Sa suite se composait de trois domestiques et d'un précepteur, le licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de tous ses vœux.

La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à carguer les voiles...

À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se précipita aux pompes.

Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le navire sur le flanc.

On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.


Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.

Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'abandonner définitivement à l'ivresse.

«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!» Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur, qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.

Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don Juan comme un autre Sancho Pança.


Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de fortune.

La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer mugissante.

Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés. Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.

Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.


Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.


Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.

Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.

Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.

À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors, cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement brusque et plongea la tête la première.

Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.

Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le brisement des vagues inexorables.


Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et trente dans la chaloupe.

Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux cents âmes avaient pris congé de leurs corps.

Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.

Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.

Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut avec ses neuf passagers.

Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec parcimonie les rations de biscuit et d'eau.

Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la tempête.


Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils avaient prudemment ménagées.


Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils faire avec leur unique aviron?

Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan, son épagneul fut tué et distribué par rations.

Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de son épagneul et la partagea avec Pedrillo.


Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau. Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau, vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups des désirs de cannibales.

L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son voisin, chacun avait reconnu la sienne.

On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.

Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.


Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi catholique.

Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau, mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée, l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se partagèrent les restes.

Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât avec eux son pasteur et maître.

Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis soudain mourir avec un rire d'hyène.


Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres méditaient une dissection nouvelle.

Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras; mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que lui avaient fait les dames de Cadix...

On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent cesser de manger de la chair humaine.

La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non, ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire!


Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour de la chaloupe.

La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence; les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants, ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde partagea cette dernière illusion.

Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!

Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore, jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient... Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller, mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.


Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna; ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres îles.

Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.

Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs intestins!

Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants, ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait. Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut submergée...


Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager... Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la grève...

Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de l'argile...