CHAPITRE VI

LEÏLAH

Don Juan dans l'armée de Souvarow.—L'accueil du grand général.—L'assaut d'Ismaïlia.—Don Juan sauve la petite Leïlah.—Le pillage, le viol.—Récompense de Don Juan.

Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, en dépit de leur courage, n'avaient pas réussi à s'emparer de la forteresse turque. Enfin Souvarow, cet homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut envoyé pour prendre le commandement de l'armée. De suite tout changea, et la résistance turque faiblit.

La veille du grand assaut, quelques Cosaques rôdant à la tombée de la nuit rencontrèrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, lui et ses camarades, au quartier général. Leurs costumes étaient musulmans, mais il était facile de voir que ce n'était là que déguisement.

Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en manches de chemise, sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-même:

«D'où venez-vous?

—De Constantinople. Nous sommes des captifs échappés.

—Qui êtes-vous?

—Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres sont des femmes; le troisième n'est ni homme ni femme...»

Le général jeta sur la troupe un coup d'œil rapide:

«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il est absurde d'avoir amené ici ces trois personnes, mais qu'importe! N'étiez-vous pas dans le régiment de Nicolaïew?

—Précisément.

—Vous avez servi à Widdin?

—Oui.

—Vous conduisiez l'attaque?

—C'est vrai.

—Qu'êtes-vous devenu depuis?

—Je le sais à peine...

—Vous étiez le premier sur la brèche?

—Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui pouvaient y être.

—Ensuite?

—Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit prisonnier.

—Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons est deux fois aussi forte que celle où vous avez été blessé. Où voulez-vous servir?

—Où vous voudrez.

—Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vêtements déchirés, de quoi est-il capable?

—Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en amour, c'est lui qui devrait monter le premier à l'assaut.

—Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis à divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut Ismaïlia...

—Et quels seront nos postes?

—Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le jeune étranger restera auprès de moi: c'est un beau garçon. On peut envoyer les femmes aux bagages ou à l'ambulance.»

Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à pleurer.

«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson?

—N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et non les nôtres. Ces deux dames turques favorisèrent notre fuite. Nous désirons qu'elles soient traitées avec tous les égards.»

Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et soupirs, se retirèrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient s'armer pour brûler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal.


Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, Juan et Johnson combattirent de leur mieux. Ils avançaient, marchant sur les cadavres, taillant d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux comme une pluie.

Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il monta vaillamment à l'escalade des murailles.

La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea longtemps. Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles de crimes.

Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacrées... Belle comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant au milieu de ces corps endormis dans leur sanglant repos.

Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Comparé à ces hommes, l'animal le plus sauvage des déserts de Sibérie a des sentiments purs et polis, l'ours est civilisé, le loup plein de douceur...

Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite tête dont les blonds cheveux se hérissaient d'épouvante. Quand Juan aperçut ce douloureux spectacle, il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.

Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, les mit en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres où elle s'était cachée et qui, un moment plus tard, fût devenu sa tombe.

Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage, mais ce n'était qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux, elle regardait Don Juan avec une surprise effarée.

Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. Dans celui de Juan brillaient le plaisir, la douleur, l'espérance, la crainte... Les yeux de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse.

Sur ces entrefaites passa Johnson:

«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de gloire. Là, au bastion de pierre, entouré de ses dernières batteries, le vieux pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons l'enlever...

—Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis l'abandonner...

—Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est une bien jolie enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir entre votre réputation et votre sensibilité, votre gloire et votre compassion...

Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux qui lui parurent les moins propres à l'assaut final et au pillage et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le lendemain. Juan consentit à l'accompagner.

Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent à avoir raison du vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumées.

Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginité... Cependant, la fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans le désordre, six vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par les grenadiers.

En général, la continence fut cependant assez grande. Il y eut même du désappointement parmi certaines prudes sur le déclin qui s'étaient, d'ores et déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit des commères demander d'un ton aigre-doux si «le viol n'allait pas bientôt commencer».

Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: «Gloire à Dieu et à l'Impératrice. Ismaïlia est à nous.»

On applaudit fort Juan de son courage et de son humanité. On le félicita d'avoir sauvé la petite musulmane. Pour sa récompense, Souvarow le chargea de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin qu'il venait de rédiger.

L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était désormais sans foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient péri sur le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit vœu de la protéger et tint sa promesse.