I

Le Mexique est sans contredit le pays le plus extraordinaire qu'il soit.

Les contes des Mille et une Nuits eux-mêmes, où se révèle la prodigieuse fécondité de l'imagination si riche et si puissante des Orientaux, ne sont que des récits sans couleur, sans intérêt et presque positifs, d'un monde essentiellement matériel, comparés, dans de certaines limites, bien entendu, aux excentricités fantaisistes de la civilisation mexicaine.

Dans cette contrée étrange, l'incroyable est le seul réel, et l'impossible le seul vrai. L'illogisme et l'imprévu forment là des bases sur lesquelles repose l'échafaudage fantastique de toutes les croyances et de toutes les aspirations d'une nationalité pour ainsi dire en gestation perpétuelle, qui n'a pas encore réussi, après trente ans de luttes sanglantes, à s'affirmer, et qui, par conséquent, ne saurait être comparée à aucune autre.

En un mot, le Mexique échappe complètement à l'analyse, et demeurera longtemps encore, je le crains, à l'état de sphinx indéchiffrable.

Les Américains du Nord qui en convoitent si ardemment la possession n'ont jamais posé le pied sur la terre mexicaine sans éprouver une instinctive terreur. Ce peuple qui, pourtant, dans son insatiable esprit de conquête, ne respecte et ne redoute rien, semble comprendre que, du jour où il se sera emparé du Mexique, commencera sa décadence, et que l'édifice qu'il a su si laborieusement élever sur le sable s'écroulera à tout jamais.

Les Français qui, partout où ils ont passé, ont laissé de ce passage, si rapide qu'il fût, des traces profondes parmi les populations, n'ont pu pénétrer jusqu'à la chair de ce peuple railleur dont ils ont à peine entamé l'épidémie. C'est un Protée insaisissable, qui échappe, comme en se jouant, à toutes les mains qui prétendent le serrer.

En effet, que faire dans un pays où la vertu semble être un mythe, et où tout ce qui est vice ou passion désordonnée a droit de cité, tient le haut du pavé et se pavane cyniquement au soleil?

Aussi, les bandits italiens et les brigands de la Grèce, qui croient être si solidement organisés, rougiraient de honte et d'envie s'ils connaissaient les exploits de leurs confrères mexicains.

Ceux-ci sont une force; ils ont élevé le brigandage à la hauteur d'une institution, et, dans maintes circonstances, ils ont traité d'égal à égal avec le président de la République lui-même, et l'ont contraint à reconnaître ses torts et presque à leur faire des excuses.

A ce sujet, il me revient en mémoire une aventure assez singulière, à laquelle, bien qu'elle soit vieille de près de vingt-cinq ans déjà, l'audacieux attentat commis par les bandits de Marathon donne en ce moment une actualité qui m'engage à la raconter ici.

J'avais à cette époque vingt-cinq ans à peine. Après avoir longtemps erré dans les solitudes du Sinaloa et de la Sonora, me trouvant riche de plusieurs milliers de piastres, l'idée m'était venue d'abandonner pour quelque temps la vie sauvage du chasseur des grandes savanes, et d'aller pendant quelques mois m'endormir dans les délices si vantés de la grande métropole mexicaine.

Après avoir changé mon or contre une lettre de crédit sur une des premières maisons de banque de la capitale de la République, et m'être muni de plusieurs lettres de recommandation, ce viatique des voyageurs dans l'embarras qui veulent se lancer dans le monde, je me mis en route pour Mexico, où j'arrivai par une belle matinée du commencement du mois de mai, sans que, par un hasard singulier, il me fût arrivé aucune aventure désagréable pendant un voyage de près de deux mois, fait seul et à cheval à travers les provinces les plus mal famées de la République.

Ma première visite en entrant dans la ville fut naturellement pour mon banquier.

Après m'être fait compter une somme assez forte sur ma lettre de crédit, comme le commis principal de la maison auquel je m'étais adressé me paraissait être un homme du meilleur monde, fort aimable et surtout fort au courant des affaires de la ville, j'exhibai mes lettres de recommandation, et je les lui présentai, en lui disant avec un sourire que j'essayai de rendre le plus gracieux possible:

—Excusez-moi, monsieur, mais vous vous êtes montré si courtois envers moi, que je me hasarde, si ce n'est pas abuser de votre complaisance, à vous demander, non pas un service, le mot serait peut-être trop ambitieux mais certains renseignements qui me sont indispensables.

—De quoi s'agit-il, monsieur? me répondit le commis de l'air le plus bienveillant; je serai heureux si vous me procurez l'occasion de vous être agréable.

—Figurez-vous, monsieur, répondis-je, que je suis une espèce de sauvage; je n'ai aucune expérience de la vie civilisée; cette fois est la première que je mets le pied dans une grande capitale et je ne crains pas de vous avouer tout franchement que l'aspect de vos rues magnifiques, de vos monuments splendides, de vos équipages brillants et de tant d'autres choses que je ne connaissais pas, a produit un tel effet sur moi, que je ne sais plus où j'en suis; je crois marcher comme dans un rêve.

—Oh! Cet étourdissement vous passera vite, monsieur, me répondit le jeune homme en souriant, lorsque vous aurez vu les choses de près. C'est surtout pour le Mexique qu'a été fait le proverbe: «Tout ce qui reluit n'est pas or.»

Avant deux jours, vous serez complètement remis de votre étonnement, et ce que vous trouvez aujourd'hui si extraordinaire ne vous paraîtra plus que très naturel.

—Dieu veuille que vous disiez vrai, monsieur, répondis-je. Mais comme je me ferais un scrupule d'abuser de vos moments, si vous me le permettez, je vous exposerai tout de suite ma requête.

—C'est cela, reprit-il gaîment. Voyons, qu'est-ce qui vous tourmente?

—Eh, eh! Bien des choses, repris-je; et tout d'abord, je ne vous cacherai pas que je suis très embarrassé pour mon logement.

—Si ce n'est que cela, c'est la moindre des choses. Ensuite?

—Ensuite, repris-je en étalant mes lettres sur la table, voici plusieurs lettres de recommandation qui mont été remises à mon départ du Sinaloa, et dont je vous avoue que je ne sais trop ce que je dois faire.

—Ah! Vous avez des lettres de recommandation? reprit-il en jetant les yeux sur les adresses. Eh! Mon Dieu! Pourquoi ne me disiez-vous pas cela tout de suite? Votre logement est trouvé, et vous n'avez plus à vous en inquiéter.

—Comment cela?

—C'est bien simple. Au Mexique, l'hospitalité règne partout avec la même force, aussi bien dans les villes que dans les savanes. Tenez, je vois écrit sur cette lettre: Al señor don Diego Palacios, su amigo don Antonio Díaz.

—Eh bien? repris-je en le regardant les yeux écarquillés.

—Eh bien! Rien de plus simple. Don Diego Palacios est un ancien officier supérieur de l'armée retiré maintenant, qui est à la tête d'une belle fortune, possède une famille charmante, jouit d'une excellente réputation, et qui, sur la présentation de cette lettre, vous recevra à bras ouverts.

—Ah! m'écriai-je; vous croyez qu'il me recevra?

—A bras ouverts, j'en ai la conviction; il ne saurait en être autrement, surtout si vous avez été à même de rendre quelques services à son ami don Antonio. Avez-vous rendu service à don Antonio?

—Eh, eh! fis-je; je crois lui avoir un peu sauvé la vie.

—Alors c'est parfait; rendez-vous tout droit chez don Diego et vous verrez de quelle façon vous serez accueilli.

—Pardon, vous me piquez au jeu, répondis-je vivement; et ne serais-ce que pour savoir à quoi m'en tenir sur l'hospitalité mexicaine, dont j'ai souvent entendu parler sans en avoir jamais usé, je l'avoue, je suivrai votre conseil.

—Suivez-le, vous vous en trouverez bien, d'autant plus que, par ses relations, don Diego Palacios vous ouvrira les portes de toutes les grandes maisons de Mexico. Son fils, le colonel don Juan Palacios, est secrétaire particulier du président de la République, qui l'aime beaucoup, ce qui, vous le comprenez, lui donne un immense crédit.

—Oh! Je ne suis pas ambitieux, répondis-je naïvement.

—C'est possible; mais vous avez des yeux, sans doute?

—Oui, et qui, même, sont très bons.

—Eh bien! Alors, s'écria-t-il en riant, vous trouverez à les employer utilement à admirer doña Incarnación Palacios, la sœur du colonel, un charmant lutin de dix-sept ans, dont l'incomparable beauté révolutionne toute la ville.

—Oh, oh! fis-je. Et il demeure loin d'ici, don Diego Palacios?

—Mon Dieu, non; il habite calle de Tacuba, à deux pas d'ici; tout le monde vous indiquera sa maison.

—Je vous remercie de vos excellents renseignements, répondis-je en prenant mon chapeau et remettant mes lettres dans ma poche.

—Vous allez chez don Diego Palacios, n'est-ce pas? me demanda le jeune homme en souriant.

—Je le crois bien, m'écriai-je en riant; après ce que vous m'avez dit, je serais fou de ne pas le faire.

—Eh bien! Bonne chance, don Gustavo, reprit-il en me serrant la main; vous viendrez me dire comment vous avez été reçu.

—Je n'y manquerai pas, répondis-je en lui rendant son étreinte.

Sur ce, je le quittai, je remontai à cheval, et cinq minutes plus tard je m'arrêtais devant la porte de don Diego Palacios.

Au premier appel du heurtoir, la porte s'ouvrit, et un peon d'un certain âge, proprement vêtu, ce qui me donna une bonne opinion de ses maîtres, car en général, au Mexique, la toilette des domestiques est assez négligée, me demanda poliment ce que je désirais.

Je répondis à cet homme que j'étais porteur d'une lettre que je m'étais chargé de remettre à don Diego Palacios lui-même.

Le peon s'inclina, me fit entrer sous le zaguán et, après avoir refermé la porte derrière moi, il m'aida poliment à mettre pied à terre, dit deux mots à voix basse à un autre peon qui venait de paraître, m'invita à suivre ce second domestique, et s'éloigna avec mon cheval.

Après m'avoir fait traverser plusieurs pièces assez luxueusement meublées, le peon s'arrêta dans un salon, et me demanda qui il devait annoncer à son maître.

—Votre maître ne me connaît pas, répondis-je; dites-lui seulement qu'un étranger arrivant de Sinaloa est chargé de lui remettre une lettre de la part de son ami don Antonio Díaz.

—Veuillez vous asseoir, caballero, me dit le peon en s'inclinant.

Puis il s'éloigna et me laissa seul dans le salon.

Mais je ne demeurai pas longtemps abandonné à moi-même.

La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, de haute taille, aux traits fins et distingués, à la démarche imposante, s'approcha vivement de moi, le bras tendu et la main ouverte.

—Je suis don Diego Palacios, me dit-il; disposez de moi, et veuillez me dire tout d'abord en quoi je puis vous servir.

La franchise et la bonne humeur qui éclataient sur sa physionomie me prouvèrent que don Diego ne me faisait pas un compliment banal, mais qu'il pensait réellement ce qu'il disait.

Je pressai la main qu'il me tendait, et, sans lui répondre autrement, je lui présentai la lettre que don Antonio m'avait remise pour lui.

Après s'être excusé, don Diego ouvrit la lettre qu'il parcourut rapidement des yeux.

—Señor, me dit-il au bout d'un instant, en fixant sur moi un clair et chaleureux regard, cette lettre était inutile; votre nom seul suffisait pour vous faire bien accueillir dans une maison dans laquelle depuis longtemps grâce à Dieu vous êtes connu. Don Antonio, dans plusieurs de ses lettres, nous a parlé de vous avec les plus grands éloges, et nous a dit l'éminent service que vous lui aviez rendu.

J'essayai de balbutier une excuse modeste, mais je fus interrompu par don Diego.

—Depuis quand êtes-vous à Mexico? me dit-il.

—Depuis une heure, répondis-je.

—Me permettez-vous de vous demander où vous êtes descendu?

—Ma première visite a été pour vous, señor; je ne suis encore descendu nulle part.

—Ah! Voilà qui est bien, s'écria don Diego en montrant la joie la plus vive; je vous remercie, caballero, d'en avoir agi ainsi avec moi. Puisque vous êtes ici, vous n'en sortirez plus, je vous fait prisonnier.

—Oh! murmurai-je en essayant de me défendre.

—Toute résistance est inutile, señor, reprit-il en riant, je vous tiens, et je ne vous lâche pas. Cette maison et tout ce qu'elle contient est à votre disposition. Veuillez donc vous considérer ici comme chez vous, et cela pendant tout le temps que vous resterez à Mexico, et j'espère que nous vous retiendrons longtemps parmi nous.

Sans attendre ma réponse, il me saisit par le bras, et, moitié de gré, moitié de force, sans me laisser le temps de la réflexion, il m'entraîna dans un salon voisin, où trois personnes étaient assises: un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, aux traits mâles et caractérisés, revêtu d'un brillant costume d'officier supérieur; une jeune fille d'une exquise beauté, âgé de seize ou dix-sept ans à peine, et une dame d'un certain âge, fort bien conservée et qui, quelques années auparavant, avait dû être charmante.

Ces trois personnes étaient: doña Manuela Palacios, la femme de don Diego, et ses deux enfants, don Juan et doña Incarnación.

A la façon dont je fus accueilli sur La présentation de mon hôte, je vis que celui-ci m'avait dit vrai et que, bien que je ne fusse pas personnellement connu, j'étais loin, cependant, d'être un étranger pour la famille.

Devant une réception aussi cordiale et aussi chaleureuse, tout refus devenait impossible. Je me laissai faire une douce violence, et j'acceptai, tout joyeux, l'offre hospitalière qui m'était si affectueusement faite.

Dès ce moment, je fus établi dans la maison, et considéré non pas seulement comme un ami, mais comme un proche parent de la famille.

—Vous arrivez à propos, me dit don Diego; il est onze heures, et nous allions nous mettre à table; j'espère que vous n'avez pas déjeuné?

—Moi? Pas le moins du monde! répondis-je en riant; depuis quatre heures du matin je suis à cheval, trottant par monts et par vaux, pour arriver plus vite.

—Tant mieux, fit mon hôte en se frottant les mains; alors vous ferez honneur au déjeuner.

Ces divers incidents s'étaient passés avec une rapidité telle, que je n'avais pas eu un instant pour réfléchir à ce qui m'arrivait, et ce ne fut que plus tard, lorsque je me retirai pour faire la siesta dans la chambre qui avait été préparée pour moi, que j'essayai de remettre un peu d'ordre dans mes idées.

Je m'étais pris, presque à l'improviste, d'une véritable affection pour les membres de cette charmante famille.

De don Diego et de sa femme je n'en dirai rien, sinon qu'ils personnifiaient pour moi la bonté et la franchise.

Quant à doña Incarnación, si je n'avais pas eu, à cette époque, des idées aussi arrêtées sur, ou plutôt contre le mariage, il est évident que j'en serais immédiatement tombé éperdument amoureux.

Seul, le colonel don Juan Palacios n'excitait pas en moi une aussi vive sympathie.

C'était, je l'ai dit, un fier et beau jeune homme, à la tournure martiale, à la physionomie douce et intelligente, dont les grands yeux noirs rayonnaient d'éclairs, et cependant, il y avait en lui un je ne sais quoi que je ne pouvais expliquer et qui me repoussait instinctivement.

Son regard, qui ne se fixait jamais, était presque insaisissable; une profonde ride s'était creusée entre ses sourcils; deux plis à demi dissimulés par sa moustache relevaient les coins de sa bouche et imprimaient à son sourire quelque chose d'amer et presque de cruel.

J'essayai vainement de combattre cette répulsion sans cause logique que me faisait éprouver la vue de ce jeune homme, mais ce fut en vain; je n'y pus parvenir.

Du reste, j'avais cru m'apercevoir, malgré les témoignages d'amitié et les offres gracieuses qu'il me prodiguait, que l'impression que j'avais faite sur lui ne m'était pas non plus favorable.

Nos deux natures étaient antipathiques.

Il était évident pour moi que, si nous ne pouvions être ennemis, jamais nous ne serions réellement amis.

Lorsque je descendis pour le dîner, je remarquai que don Juan était absent.

Un jeune homme nommé don Luis Gálvez le remplaçait.

Il ne me fallut qu'un coup d'œil pour reconnaître que don Luis Gálvez aimait doña Incarnación et qu'il lui faisait une cour assidue.

Quant à la jeune fille, il me fut impossible de deviner si elle accueillait favorablement les assiduités de don Luis.

Du reste, j'aurais vivement désiré qu'il en fût ainsi.

Jamais couple plus charmant et mieux choisi ne me sembla réunir toutes les véritables conditions de bonheur, soit au moral, soit au physique.

Don Luis Gálvez avait vingt-six ans; il appartenait à l'une des meilleures familles du Mexique; il était riche et jouissait de l'estime générale.

J'appris plus tard qu'il se destinait à la diplomatie. Il était même, je crois, question de l'attacher au consulat général du Mexique en Angleterre, poste fort honorable, mais qui ne semblait que médiocrement sourire au jeune homme, qui préférait de beaucoup rester à Mexico, pour des raisons qu'il se gardait d'expliquer, mais que ses regards ardents, incessamment fixés sur doña Incarnación, laissaient parfaitement deviner.

Le repas fut très gai, plein d'entrain et de laisser aller; il se serait sans doute prolongé pendant longtemps encore, si, tout à coup, nous n'avions été interrompus par les cris désespérés et les exclamations interminables des domestiques.

Dès le premier moment, don Diego n'attacha pas une grande importance à ces clameurs qui, pensait-il, ne pouvaient se prolonger fort longtemps; mais comme au lieu de cesser elles prenaient des proportions formidables, que des rassemblement nombreux se formaient dans la rue et que ces rassemblements devenaient menaçants, force nous fut de nous lever de table et d'essayer de connaître la cause de ce tumulte.

Cette cause, nous ne l'apprîmes que trop tôt, et le récit de ce qui venait de se passer nous frappa d'une épouvante et d'une stupeur indicibles.

La rue de Tacuba est une des grandes artères de Mexico; elle est très large, très belle, et habitée en général par la population riche de la ville.

Précisément en face de la maison de don Diego Palacios se trouvait un cercle, nommé le cercle des Anglais.

L'étage supérieur avait été loué au consul de Hanovre.

Or, vers quatre heures du soir, une calèche attelée de deux chevaux, et dans laquelle se trouvaient trois moines dominicains, était entrée au galop dans la rue de Tacuba, venant de la Plaza Mayor.

Cette calèche s'était arrêtée devant la porte de la maison du cercle des Anglais, où se trouvaient alors réunies et jouant au monte au lansquenet et à d'autres jeux, cinquante ou soixante personnes ayant toutes une position élevée soit dans l'armée, soit dans la magistrature, soit dans la diplomatie.

Les trois moines dominicains avaient mis pied à terre, et, sans s'arrêter devant le club, à la porte duquel se tenaient deux valets en grande livrée, ils étaient montés à l'étage supérieur.

Les trois moines avaient frappé doucement à la porte.

Cette porte leur avait été ouverte, ils étaient entrés, étaient demeurés pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure au plus dans l'appartement du consul, sans que nul bruit insolite vint donner l'éveil aux personnes qui se trouvaient à l'étage inférieur ni aux valets qui se tenaient sur l'escalier, puis ils étaient ressortis et étaient remontés dans leur calèche, qui s'était immédiatement éloignée au galop.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'un grand tumulte se produisit dans le cercle.

Des goutes de sang avaient tout d'un coup filtré à travers le plafond et tombaient en une pluie sinistre sur les tables de jeu.

Une vive épouvante saisit les membres du cercle. Ils se précipitèrent au dehors en criant: Au meurtre!

Quelques-uns, mieux avisés que les autres, s'élancèrent vers l'appartement du consul de Hanovre.

Ils défoncèrent les portes et pénétrèrent dans l'appartement.

Alors un spectacle horrible s'offrit à leurs regards terrifiés.

Le consul de Hanovre, sa femme, son fils, âgé de huit ans, et ses deux domestiques gisaient sur le parquet, au milieu d'une mare de sang.

Ils avaient chacun, non seulement la gorge coupée, mais un poignard enfoncé dans le cœur.

Le désordre de meubles prouvait que le vol avait été le seul mobile de cet horrible attentat.

En effet, la veille, le consul de Hanovre avait, disait-on, reçu 150,000 piastres en or appartenant à différents négociants, et qu'il devait, le lendemain même, expédier en Europe.

Au moment où l'on achevait de nous raconter cette lugubre histoire, don Juan Palacios entra dans le salon.

Il était pâle, agité, un tic nerveux crispait les muscles de sa face.

Personne ne remarqua, dans le premier moment, l'état extraordinaire dans lequel se trouvait le jeune homme.

Moi seul je m'en aperçus.

—C'est horrible, n'est-ce pas? lui dis-je en le regardant fixement.

—Oui, me répondit-il, horrible, en effet.

Son visage devint plus pâle encore, et, se détournant brusquement, il sortit du salon.

—Pauvre Juanito, murmura doña Incarnación en suivant son frère du regard, cette nouvelle affreuse le désespère.

—Cela se comprend, reprit vivement don Luis Gálvez, qui, lui aussi, était blanc comme un linceul, voilà quatre ans que le président de la République et lui, aidés par le gouverneur, essaient vainement d'arrêter ces meurtres qui épouvantent la ville.

—On n'y réussira jamais, dit froidement don Diego. C'est encore un coup des invisibles, et ces misérables semblent avoir fait un pacte avec le démon.

Je remontai tristement chez moi; j'ouvris la fenêtre, et, laissant machinalement errer mon regard sur la foule hurlant dans la rue:

—Tout cela n'est pas clair, murmurai-je. Pourquoi donc ces invisibles sont-ils introuvables? Est-ce qu'on redoute de les découvrir trop haut?

Et je m'abîmai dans de tristes réflexions.