IV

La stupeur fut générale à Mexico lorsqu'on apprit l'arrestation du colonel don Juan Palacios.

D'abord on refusa d'y croire. La chose semblait tellement monstrueuse que ceux qui, les premiers, osèrent en parler furent traités de calomniateurs.

La famille du colonel était peut-être la plus respectée de la ville. Les Palacios dataient de loin; leur illustration remontait, sans mélange de sang indien, aux premiers jours de la conquête. En effet, on retrouve dans les vieilles chroniques du temps, au nombre des hardis compagnons de Fernand Cortez, un don Diego Palacios, gentilhomme andalou qui en plusieurs circonstances, est cité avec honneur. Les Palacios étaient donc, sans contredit, une des premières familles de l'Amérique; ils appartenaient à cette caste privilégiée que l'on nomme les conquistadores et les Cristianos viejos.

Avant la révolution et depuis, ils avaient toujours joué un grand rôle dans l'histoire de leur pays et rempli avec honneur les plus hautes fonctions.

Oser accuser un descendant de cette famille, dont jusqu'alors le nom s'était conservé sans tache, était quelque chose de tellement extraordinaire que, je le répète, la population presque tout entière répondit à cet acte de vigueur du président par une protestation énergique, et l'opinion publique, qui n'avait pour ainsi dire pas hésité à admettre la culpabilité du président, loin de se modifier, crut plus que jamais à la complicité du général Comonfort dans tous les actes commis depuis cinq ou six ans par les malfaiteurs inconnus, et ne craignit pas d'attribuer l'arrestation du colonel Palacios à la découverte fortuite de secrets très compromettants, découverte faite par le colonel et que le président avait un puissant intérêt à ne pas laisser divulguer.

Par hasard, à cette époque, le gouverneur de Mexico était un certain don Melchior Céspedes, homme intègre, habile, d'une bravoure à toute épreuve, et surtout complètement dévoué au président de la République.

Don Melchior, sans se laisser intimider par les lettres anonymes qui lui arrivaient par paquets, par les menaces déguisées qu'on lui adressait presque à brûle-pourpoint et par deux tentatives d'assassinat auxquelles il réussit à échapper, poursuivit l'instruction de cette affaire avec la plus grande vigueur, soutint les jueces de letras, autrement dit les juges d'instruction, hommes timorés par excellence, qui redoutaient, avant tout, de se compromettre, de se faire des ennemis puissants, et qui n'auraient pas mieux demandé, moyennant finances, que d'étouffer l'affaire; bref, grâce à don Melchior Céspedes, cette affaire fut menée avec une habileté telle, que bientôt les débats commencèrent devant le tribunal.

Jusque-là aucune preuve sérieuse n'avait encore justifié les mesures de rigueur prises contre le colonel don Juan Palacios.

Vingt et quelques brigands avaient été arrêtés, interrogés de toutes les façons, mais vainement; aucun d'eux ne connaissait le colonel même de vue et n'avait eu de rapports avec lui. Et cependant, malgré cette absence de preuves contre celui que l'accusation considérait comme le chef et l'âme de cette vaste association de malfaiteurs, l'inquiétude, l'anxiété même témoignée par certaines personnes de la plus haute société mexicaine, la sollicitude acharnée que mettaient ces personnes à essayer d'assoupir l'affaire, étaient pour le gouvernement autant de certitudes morales de la culpabilité du colonel.

La terreur était tellement grande à Mexico, que c'était à peine si les juges osaient siéger.

En effet, pendant le cours de l'instruction, il s'était passé certains événements qui avaient jeté un reflet encore plus lugubre sur cette sinistre affaire.

Un juez de letras, plus courageux ou peut-être plus ambitieux que les autres, avait voulu faire preuve de zèle. On le trouva un matin pendu, dans la cour de sa maison, au bras d'un lampadaire. Une autre fois, un témoin à charge très important, au moment où il se préparait à parler, fut, dès ses premiers mots, saisi de convulsions horribles et tomba mort aux pieds du juge chargé de l'interroger.

D'un autre côté, la famille Palacios, croyant fermement et sincèrement à l'innocence du colonel, usait de toute son influence et remuait ciel et terre pour obtenir la mise en liberté du jeune homme.

Elle réussit, jusqu'à un certain point, à obtenir ce qu'elle désirait. La veille même du jour où les débats allaient commencer, don Melchior Céspedes fut révoqué de ses fonctions de gouverneur.

Alors une panique effrayante s'empara du barreau. Juges et avocats, ne se sentant plus soutenus, refusèrent énergiquement de siéger. Ce fut un sauve-qui-peut général.

Don Juan Palacios et ses complices présumés restèrent en prison, où ils demeurèrent à peu près oubliés.

Pendant tout le cours de cette affaire, ce qui me surprit le plus, ce fut la conduite de don Luis Gálvez. Ce jeune homme aux traits doux, presque efféminés, au parler zézayant, déploya une indomptable énergie et une activité incroyable pour servir le frère de celle qu'il aimait. Il affirmait partout l'innocence du colonel, semait l'or à pleines mains pour lui être utile, et afin de donner plus de force à ses affirmations, il demanda à don Diego Palacios la main de doña Incarnación et l'épousa à la face de tout Mexico.

Plus de deux mille personnes assistèrent à ce mariage, et, chose singulière, le colonel don Juan Palacios, libre sur parole, fut présent à la cérémonie nuptiale et signa sur le registre. Le soir il figura parmi les convives invités au repas de noce, parut au bal où il dansa plusieurs fois, et ne rentra dans sa prison qu'au soleil levant, accompagné par une foule d'amis qui ne voulurent le quitter que sur le seuil de la sinistre maison.

Avant de se séparer, les deux beaux-frères avaient eu un long et mystérieux entretien.

Dès qu'il fut marié, don Luis Gálvez vint habiter la maison de son beau-père dans la calle Tacuba.

Je savais que le jeune homme appartenait à une bonne famille de race espagnole et qu'il jouissait d'une fortune relativement assez considérable; mais à peine fut-il marié que je reconnus combien je m'étais trompé sur le chiffre de cette fortune.

Don Luis Gálvez qui, quelque temps auparavant, avait nettement refusé toute situation diplomatique, avait subitement changé d'avis aussitôt après son mariage. Il avait fait agir tant de hautes influences et avait manœuvré si habilement, qu'il réussit à se faire nommer secrétaire de la légation mexicaine à Washington.

Il est vrai qu'il avait en même temps reçu l'ordre d'être rendu à son poste au bout d'un mois.

Don Luis ne réclama pas. Ce temps lui parut plus que suffisant pour terminer ses préparatifs. Mais comme, disait-il, il voulait faire grande figure à Washington et montrer aux Américains du Nord de quelle façon les Mexicains comprenaient le luxe et jusqu'à quel point ils savaient le pousser quand cela leur plaisait, il liquida sa fortune, s'entendit avec de grandes maisons de banque anglaises et françaises, et se munit de lettres de crédit nombreuses sur de riches banquiers de New-York.

Je fus littéralement stupéfié lorsque j'appris par hasard, de la bouche même de don Luis Gálvez qui, vis-à-vis de moi, étranger, croyait ne pas devoir se cacher, que ces lettres de crédit se montaient à la somme énorme de six millions de piastres, c'est-à-dire plus de trente millions de francs. D'où pouvait provenir une si immense fortune? Voilà ce qu'il me fut impossible de découvrir, d'autant plus que rien ne m'autorisait à interroger Don Luis à ce sujet.

Quelques jours plus tard, le nouveau marié fit ses adieux à ses amis, prit officiellement congé du président de la République, et après avoir tendrement embrassé sa femme qui ne devait le rejoindre à Washington que lorsqu'il y serait définitivement installé, il partit pour la Veracruz.

L'affaire des invisibles, ainsi qu'on la nommait, paraissait complètement oubliée, quoique don Juan demeurât toujours en prison. Rien ne m'intéressait plus à Mexico; je résolus d'en partir.

Cependant, avant de retourner sur le territoire indien, je me déterminai à visiter Puebla, Orizaba, et, d'étape en étape, de ville en ville, j'arrivai, sans trop savoir comment, jusqu'à la Veracruz, où je me trouvais déjà depuis un mois, quand j'appris que don Melchior Céspedes avait été de nouveau nommé gouverneur de Mexico.

Cette nouvelle, qui n'avait pour moi rien de bien intéressant en réalité, ne laissa pas cependant que de me causer une certaine émotion. En effet, il était de toute évidence que don Melchior Céspedes revenant au pouvoir, il reprendrait aussitôt le procès interrompu, soit par la lâcheté, soit par l'incurie de l'homme qui lui avait succédé.

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis l'arrestation du colonel Palacios, et pendant tout ce laps de temps, le prisonnier, bien traité et presque libre dans sa prison, n'avait pas été interrogé une seule fois.

Je fis immédiatement mes préparatifs de départ, et le soir même je me mis en route pour Mexico.

Rien ne me pressait; aussi je voyageais en véritable flâneur; il me fallut huit jours pour atteindre Paso del Macho, endroit fort désert à cette époque, et qui, dit-on, depuis la guerre du Mexique, est devenu un véritable village. On n'y voyait qu'une espèce de tour sarrasine et un misérable rancho dans lequel un Indien de mauvaise mine débitait aux plus injustes prix, aux malheureux voyageurs qui pour leur malheur s'arrêtaient chez lui, des liqueurs tellement frelatées, qu'il était littéralement impossible de les reconnaître soit au goût, soit à l'odeur, et qui, en somme, étaient exécrables.

Ce fut bien malgré moi que je m'arrêtai dans ce rancho, mais il était tard, le temps était à l'orage, j'étais fatigué; bon gré, malgré, je mis pied à terre.

Mon cheval, plus intelligent que moi, semblait avoir deviné dans quel mauvais lieu je le menais: la pauvre bête protesta énergiquement contre cette halte.

Après l'avoir tant bien que mal installé dans le corral, et lui avoir donné la provende, je pénétrai enfin dans le rancho.

Je constatai avec un plaisir égoïste qu'un autre voyageur y était arrivé avant moi.

On ne saurait s'imaginer quelle consolation méchante on éprouve en voyage lorsque, en arrivant dans une mauvaise auberge, on voit qu'on ne sera pas seul à souffrir des exécrables ratatouilles que l'on sera obligé de manger, du coucher ignoble auquel on devra se résigner, et du vol manifeste qui, au moment de l'écot, couronnera le tout.

Je saluai l'inconnu, et comme l'homme est un animal essentiellement sociable, j'allai tout droit m'asseoir à l'angle diamétralement opposé à celui qu'avait choisi le voyageur: j'allumai une cigarette, et feignant de m'absorber dans mes pensées, je baissai la tête sur la poitrine.

La vérité est que je ne pensais à rien du tout, si ce n'est peut-être à la maigre chère que j'allais être forcé de faire.

J'avais remarqué que mon compagnon d'infortune avait tressailli légèrement en me voyant entrer. Dès que je fus assis, il se leva, pris son verre de tepache de la main gauche, et vint, sans cérémonie, s'installer en me saluant, dans le français le plus pur, d'un:

—Bonjour, don Gustave! Comment vous portez-vous?

Je relevai la tête et regardai mon homme d'un air ébahi.

—Vous ne me reconnaissez pas? me dit-il en souriant.

—Ma foi non, lui répondis-je, et je parierais même que cette fois est la première que je me rencontre avec vous.

—Ne pariez pas, vous perdriez!

—Bah!

—Parole d'honneur. Vous allez en juger. Je suis don Luis Gálvez.

—Allons donc! m'écriai-je en haussant les épaules, vous vous moquez de moi? Je connais parfaitement don Luis: il est brun, il n'a pas de barbe, et vous, vous êtes blond, vous portez toute la barbe. D'ailleurs, en supposant que vous soyez don Luis et que vous portiez un déguisement, il est une chose qu'on ne peut changer et à laquelle je vous aurais reconnu.

—Quelle chose?

—Les yeux, pardieu!

—Voilà où vous vous trompez, don Gustavo; les yeux se changent tout aussi bien que les autres parties du visage; il ne s'agit pour cela que de se teindre les cils, les sourcils et le bord des paupières. Allons, tant mieux! Je vois que mon déguisement est complet. Si je vous ai trompé, j'en tromperai bien d'autres!

—Je le crois bien! avec votre teint blanc, votre barbe rouge en éventail et vos cheveux ébouriffés, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un commis-voyageur français de mes amis. Mais qui a pu vous pousser à vous métamorphoser ainsi?

—Vous le saurez bientôt; mais d'abord, où allez-vous?

—Eh! A Mexico, naturellement.

—Moi aussi. Nous ferons, si vous le voulez, route ensemble.

—Je ne demande pas mieux, cher don Luis.

—Ne m'appelez pas ainsi. Je me nomme maintenant Ernest Guichard.

—C'est bon à savoir; je m'en souviendrai.

—Je ne comptais guère vous trouver ici.

—Ma foi, la surprise est réciproque; je vous croyais à Washington.

—J'en suis revenu.

—Je le vois bien.

—Ah ça, don Gustavo, vous n'êtes pas un homme à secrets?

—Moi, Dieu m'en garde! Je n'ai jamais voulu en avoir, c'est trop ennuyeux à garder!

—Eh bien, franchement, entre nous, quel motif vous conduit à Mexico?

—Vous voulez le savoir?

—Cela me fera plaisir?

—Eh bien, je vous avoue que j'ai appris la nomination de don Melchior Céspedes au poste de gouverneur de Mexico. Cela, je ne sais pourquoi m'a fort inquiété pour don Juan Palacios. J'ai longtemps habité la maison de son père, où j'ai toujours été traité avec les plus grands égards, et ma foi, pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité? mon intention est d'essayer de consoler don Diego, et si cela m'est possible, d'être utile à don Juan.

—Touchez-là, vous êtes un homme! s'écria vivement don Luis; je vous remercie de cette pensée. Moi non plus, je ne veux pas avoir de secrets pour vous; le même motif que le vôtre, à peu près, me conduit à Mexico, avec cette différence toutefois que moi j'y vais dans l'intention de sauver don Juan qui, ainsi que vous le savez, est mon beau-frère et que j'aime beaucoup.

—Don Juan Palacios est innocent et ne peut courir aucun danger!

Le jeune homme jeta un regard investigateur autour de lui, alluma une cigarette, se leva, et me faisant signe de le suivre:

—Venez donc faire un tour dehors, me dit-il; le temps est magnifique, et de la façon dont s'y prend notre hôte, nous ne mangerons pas avant une heure.

Je me levai et le suivis sans faire d'observations.

Après trois ou quatre tours sur la large esplanade qui s'étend devant le rancho, don Luis me dit tout à coup:

—Caray! Vous êtes un honnête homme! Je ne veux pas vous tromper.

—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

—Ceci, tout simplement: vous croyez don Juan innocent? Eh bien, il est coupable, très coupable même, et voilà justement pourquoi je veux le sauver. Tant que nous n'avons eu affaire qu'à des Jueces de letras poltrons, et que le gouverneur lui-même encourageait dans leur poltronnerie, naturellement nous n'avions qu'à laisser aller les choses; mais aujourd'hui tout est changé. Je connais de longue date don Melchior Céspedes; c'est un homme d'une rare énergie; il est furieux de l'avantage que nous avons pris sur lui en réussissant à le renverser; il a fait le serment, si jamais il revenait au pouvoir, de se venger du tour que nous lui avons joué. Don Melchior est connu pour tenir ses serments. Pendant les dix-huit mois qu'il a passés dans l'obscurité, il n'a pas interrompu un seul instant ses recherches et ses investigations, si bien qu'il arrive aujourd'hui armé de toutes pièces, et ayant en main les preuves qui lui manquait la première fois. Il est évident pour tout le monde que don Juan sera condamnée à mort. Or, il ne faut pas que don Juan meure. S'il se sentait abandonné, il pourrait parler, et ses révélations seraient terribles. Savez-vous, cher don Gustavo, qu'en ce moment, Mexico se partage en deux camps égaux: les voleurs et les volés?

—Oh, oh! interrompis-je, cela est impossible!

—Cela est. Vous comprenez donc les conséquences que pourrait avoir une révélation. Aussi voulons-nous l'éviter à tout prix. Le temps presse d'autant plus que doña Incarnación a commis une grave imprudence il y a huit ou dix jours.

—Doña Incarnación, votre femme!

—Mon Dieu, oui. Elle adore son frère, et avant de partir pour Washington, j'ai cru devoir lui révéler toute cette histoire.

—Vous la connaissez donc, alors?

—Heu... oui, me répondit don Luis en détournant la tête avec embarras. Mon beau-frère m'en avait fait la confidence, le jour même de mon mariage.

—Ah diable! Pas auparavant, vous en êtes sûr?

—Allons, allons, il est impossible de vous rien cacher, fit-il en riant faux. Convenez que vous vous trouviez dans votre chambre, certain soir?

—J'en conviendrai si vous le voulez, mais vous reconnaîtrez, cher don Luis, que je n'ai jamais soufflé mot de cette aventure.

—Je le reconnais et vous en remercie. Du reste, j'avais le pressentiment que depuis longtemps vous saviez à quoi vous en tenir sur notre compte.

—Revenons à doña Incarnación, s'il vous plaît.

—Eh bien, ma charmante femme, qui est un peu folle et qui adore son frère, vous disais-je, a perdu la tête en apprenant que don Melchior était de nouveau gouverneur de Mexico, et, sans faire part de son projet à personne, elle est allée tout droit le trouver, lui a nettement demandé la mise en liberté immédiate de son frère, et comme le gouverneur n'a pas voulu se laisser fléchir, elle n'a fait ni une ni deux: elle a sorti un stylet de son corsage et a voulu le planter dans la poitrine de don Melchior. Malheureusement, heureusement, veux-je dire,—la langue m'a fourché, fit-il en souriant,—heureusement, dis-je, que, celui-ci a avancé le bras, qu'il a eu traversé de part en part; sans cela il était mort.

—Oh, oh! m'écriai-je avec inquiétude, voilà qui complique singulièrement l'affaire! Doña Incarnación est sans doute arrêtée?

—Pas le moins du monde. Don Melchior Céspedes est trop fin pour commettre une telle bévue. Il a reçu le coup de poignard, n'a rien dit et a laissé doña Incarnación se retirer. Elle a quitté immédiatement la ville et est maintenant à l'abri de toutes recherches.

—Je suis charmé de ce dénoûment. Mais voyons, franchement, cette association de malfaiteurs existe-t-elle réellement?

—Mon cher ami, il faut que vous sachiez que don Juan Palacios est un homme doué d'un vaste génie, et qui, s'il fût né dans un autre pays que le Mexique, serait inévitablement arrivé aux plus hautes positions sociales. Il est parvenu à réunir dans ses mains toutes les cuadrillas de salteadores qui couvrent le Mexique, et vous savez si elles sont nombreuses?

—Oui, répondis-je, il y en a quelques-unes.

—Toutes dépendent et relèvent de lui. Elles sont organisées sur un pied réellement grandiose. Grâce à sa position de secrétaire du président de la République, don Juan pouvait facilement indiquer aux salteadores, non seulement les expéditions fructueuses, mais encore donner de fausses indications et de fausses directions aux escortes et aux troupes chargées de poursuivre les voleurs. Le partage du butin était fait par lui, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il prélevait amplement sa part. L'association était organisée sur de telles bases, je dis était, parce qu'il est probable, hélas, que nos beaux jours sont passés, était, dis-je, organisée de telle façon, qu'un grand nombre de nos compagnons ne connaissaient pas leur chef et que, par conséquent, il leur était impossible de le dénoncer. Vingt ou trente au plus, des plus déterminés d'entre nous, possédaient le secret de notre grande famille et servaient d'intermédiaires entre le chef et les associés, et surtout faisaient exécuter le règlement.

—Comment! Vous aviez un règlement?

—Oui, un règlement, et qui, croyez-le bien, laisse loin derrière lui tous ceux que vous autres, Européens, dans vos ventes de charbonniers, vous avez pu imaginer.

—Savez-vous que vous piquez vivement ma curiosité, et je désirerais connaître quelques articles de ce règlement?

—Rien ne nous presse; je puis vous satisfaire, d'autant plus que maintenant ce ne sera plus que lettre morte, hélas! Écoutez ceci: d'abord, pour faire partie de notre association, il fallait devoir au moins deux morts, c'est-à-dire avoir assassiné deux hommes.

—Oh! Je comprends. Il y a trop longtemps que je suis au Mexique pour ignorer cette locution. Mais pourquoi deux morts? Une me paraît très suffisante!

—Don Juan n'en jugeait pas ainsi, et voici la raison qu'il m'en a donnée:

—Tout homme, dans un moment de colère, ou par jalousie, ou étant ivre, peut se laisser entraîner à en tuer un autre; mais celui qui commet un second assassinat prouve qu'il a des instincts sanguinaires et que sa conscience est au-dessus des remords.

—Diable! Voilà qui est un peu bien subtil!

—Écoutez: Tout individu qui désirera faire partie de notre société parce qu'il en aura surpris quelques secrets sera refusé, surveillé attentivement, et s'il fait une démarche jugée suspecte, poignardé.—Tout individu joueur, buveur ou doué d'une complexion amoureuse sera refusé, car il est certain qu'un jour ou l'autre, soit étant ivre, soit après avoir perdu au jeu, soit enfin dans les bras de la femme qu'il aime ou qu'il croira aimer, il révèlera les secrets de la société.

—Ah ça, mais savez-vous que don Juan Palacios est tout simplement un profond politique?

—Voici un dernier article, cher don Gustavo, qui vous prouvera qu'en effet notre chef est réellement un homme de génie: Tout membre de notre société qui aura conçu des soupçons sur la fidélité d'un autre de nos affidés devra garder ses soupçons pour lui, sans jamais essayer, sous aucun prétexte, d'en faire part au chef; mais il sera tenu de poignarder le traître de sa main et de garder un secret inviolable sur cette exécution vis-à-vis même des chefs de la société.

—Caray! m'écriai-je, voilà qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer!

—Oui, vous le voyez, nous étions organisés solidement. Aussi depuis six ans nous avons tenu en échec toutes les forces de la République et souvent battu le gouvernement lui-même, ainsi que vous en avez été témoin il y a dix-huit mois. Nos affidés occupaient tous les échelons de l'échelle sociale, avaient entrée dans toutes les familles, les yeux et les oreilles partout. De là nos incontestables succès.

—Et vous ne vous tenez pas encore pour battus?

—Non pas; j'espère même que nous serons vainqueurs. Où descendez-vous à Mexico?

—Mais, tout naturellement, chez don Diego Palacios. Ce serait lui faire injure que d'agir autrement.

—Don Diego Palacios et toute sa famille ont quitté Mexico depuis huit jours. Vous trouverez la maison fermée.

—Alors je descendrai tout simplement à l'hôtel français.

—Cela vaudra mieux. Maintenant, écoutez ceci, don Gustavo: vous êtes un charmant compagnon; nous continuerons donc notre route côte à côte; seulement, comme vous êtes étranger et qu'avant tout il faut que vous ne soyez pas compromis dans cette affaire, à une lieue où deux de la ville nous nous séparerons, et nous entrerons chacun par un côté différent, et si le hasard nous met en présence plus tard, nous aurons l'air de ne pas nous connaître.

—Je vous remercie, cher don Luis. Du reste, maintenant que je sais que don Diego n'est pas à Mexico, mon inquiétude est moindre, et mieux vaut, en effet, que je reste spectateur désintéressé de ce qui se passera.

Ce qui fut dit fut fait. Trois jours après, nous entrions à Mexico chacun par une porte différente, et nous nous séparions pour ne plus nous revoir.

Don Luis avait dit vrai. Les débats avaient recommencé, et ainsi qu'il l'avait prévu, don Juan Palacios, accablé sous les preuves accumulées contre lui, avait été condamné à mort avec vingt-deux de ses complices, tous pauvres diables appartenant à la plus basse classe, qui jamais n'avaient vu leur chef et n'avaient rien pu déclarer contre lui.

La contenance de don Juan Palacios devant le tribunal fut calme, froide et railleuse; mais il ne prononça aucun nom et ne fit aucune révélation.

Lorsqu'on lui lut la sentence qui le condamnait au garrote vil et que le président lui annonça qu'il ne lui restait plus que quarante-huit heures pour se réconcilier avec Dieu, il sourit d'un air narquois et dit en saluant ironiquement le tribunal:

—Doucement, caballeros, nous n'en sommes pas encore là; je crois au contraire que j'ai beaucoup de temps devant moi.

Le lendemain, lorsque le corregidor et les alguaziles, accompagnés du gouverneur, pénétrèrent dans la prison, leur stupéfaction fut grande en trouvant la cellule du condamné vide.

Le colonel don Juan Palacios avait disparu.

Mais il avait laissé une lettre.

Cette lettre contenait en substance ceci:

«Adieu, ingrats compatriotes! Vous n'êtes pas dignes de comprendre un homme tel que moi; je m'exile chez nos voisins de la République des États-Unis, dont j'espère devenir bientôt un des citoyens les plus remarquables. Les Yankees sauront m'apprécier à ma juste valeur. Ils se connaissent en hommes.»

Don Melchior Céspedes, piqué au jeu par cette épître narquoise et essentiellement andalouse, essaya, mais en vain, de reprendre son prisonnier.

Les bandits subalternes furent exécutés, mais leur exécution ne consola que médiocrement le pouvoir du nouvel échec que la fuite du chef de l'association lui faisait subir.

Au résumé, jusqu'à la fin, dans leur lutte contre le gouvernement mexicain, les bandits avaient toujours eu le dessus.

Quant à don Juan Palacios, il réussit à passer aux États-Unis, où il est probable qu'il sera parvenu à occuper une haute position, soit dans un sens, soit dans un autre.

Il avait tout ce qu'il faut pour cela.