IV

En mer

Cependant maître Pécou faisait vigoureusement ramer ses canotiers, afin de ne pas arriver à terre longtemps après son capitaine: mais quelque désir qu'il eût de se presser, il ne put atteindre la plage aussitôt qu'il l'eût voulu, parce que, ne connaissant pas la côte, et voguant pour ainsi dire à l'aveuglette, son canot toucha à plusieurs reprises. Cela lui fit perdre un temps considérable et l'obligea à changer plusieurs fois de direction.

Aussi, lorsqu'il arriva à terre, le capitaine était-il débarqué depuis longtemps déjà.

Le vieux marin fit accoster son canot et celui du capitaine le long du rivage, afin de pouvoir s'en servir au besoin, et, sautant sur le sable avec ses hommes, il s'avança avec précaution dans l'intérieur des terres.

A peine avait-il fait quelques pas que le bruit d'une course furieuse parvint jusqu'à lui, et, du chemin creux dont nous avons parlé, il vit s'élancer en désordre, suivis de près par un grand nombre de soldats mexicains, les quelques marins survivant à ceux qui avaient accompagné le capitaine.

Maître Pécou ne perdit pas la tête dans cette circonstance critique.

Cachant ses hommes derrière un bouquet d'arbres qui s'élevait à peu de distance, il se prépara avec un grand sang-froid à faire une diversion en faveur de ses camarades.

Ceux-ci, adossés contre un rocher, à dix pas au plus de la mer, combattaient en désespérés contre un nombre infini d'ennemis. Un moment encore, et tous les français auraient succombé dans ce combat inégal.

Tout à coup le cri: «En avant!» fut poussé derrière les Mexicains avec une clameur terrible, accompagnée d'une décharge qui vint semer le désordre, l'épouvante et la mort dans leurs rangs.

C'était maître Pécou qui opérait sa diversion.

Les Mexicains qui se croyaient vainqueurs, furent terrifiés par cette attaque imprévue, qu'ils crurent faite par un corps considérable, à cause de la vigueur avec laquelle elle était conduite. Persuadés que les Français avaient débarqué en grand nombre, ils hésitèrent, reculèrent et finirent par se débander dans toutes les directions, saisis d'une terreur panique que leurs officiers ne purent maîtriser et qui les entraîna pour la plupart loin du champ de bataille.

Loïck, ranimé par l'arrivée providentielle du vieux marin, entoura sa jambe d'un mouchoir, se releva, et, soutenu par l'inconnu, qui, pendant l'action ne l'avait pas quitté d'un pas, il se remit en retraite vers ses embarcations en entraînant Frédérique et suivi de ses braves matelots, qui, comme des lions aux abois, se retournaient à chaque instant pour fondre à coups de hache sur les Mexicains, que le général était enfin parvenu à réunir, mais qui, cependant, n'osaient s'approcher trop près deux.

Toujours combattant, ils atteignirent enfin les canots.

Loïck fit placer dans le premier les blessés et les morts qu'il était parvenu à enlever aux Mexicains; et, montant dans le second avec les hommes valides, il parvint à quitter la côte en remorquant le canot où étaient les blessés.

Une partie de l'équipage de sa péniche faisait feu contre les ennemis qui garnissaient le rivage, tandis que les autres nageaient à force de rames dans la direction du brick.

Bientôt la côte disparut dans la brume, les cris s'éloignèrent, les coups de feu cessèrent, et tout retomba dans le silence.

—Ah! dit Loïck avec un soupir de soulagement; sans toi, père, j'étais perdu.

—Pardieu! répondit maître Pécou avec satisfaction, je me doutais bien que tu allais faire une folie; aussi, malgré tes cachotteries, je me suis méfié de quelque chose, mon gars.

Frédérique, les mains jointes et les yeux au ciel, priait avec ferveur, rendant grâces à Dieu de sa délivrance miraculeuse.

—Voilà celle que j'avais juré de sauver au péril de ma vie, dit Loïck avec amour.

—Et tu as été bien près de perdre ton enjeu, dit Maître Pécou. Après ça, ajouta-t-il avec galanterie, je comprends qu'on risque sa peau pour amariner une aussi gentille corvette. C'est égal, il faisait rudement chaud tout à l'heure.

—Nous n'avons plus rien à craindre, n'est-ce pas, Loïck, demanda la jeune fille avec un sentiment de crainte.

—Non, mon ange adoré; rassure-toi, répondit le capitaine. Nous sommes en sûreté maintenant.

—Peut-être, dit l'inconnu, qui jusqu'alors était resté silencieux, interrogeant la nuit avec inquiétude.

—Que voulez-vous dire? s'écria le capitaine.

—Voyez, répondit-il en désignant la pointe d'Altata, à l'abri de laquelle est bâtie la ville d'Otomate et devant laquelle les embarcations passaient en ce moment.

Le capitaine saisit sa longue-vue.

Une douzaine de grandes barques chargées de soldats sortaient du port et se dirigeaient vers les Français.

La mer était houleuse, la brise forte, et la chaloupe du capitaine, surchargée, n'avançait que lentement, obligée de lutter contre le vent en remorquant la seconde.

Le péril auquel on avait cru échapper renaissait sous une autre forme, et cette fois prenait des proportions réellement effrayantes. Les Mexicains se rapprochaient de plus en plus et ne devaient pas tarder de se trouver à portée de fusil.

Le brick, dont on apercevait la haute mâture, n'était, il est vrai, qu'a deux encablures au plus des chaloupes françaises; mais les quatre hommes qui étaient restés à bord ne suffisaient pas pour exécuter la manœuvre nécessaire pour qu'il se rapprochât et vint en aide à ses embarcations.

La position devenait réellement critique.

Loïck prit immédiatement son parti.

—Enfants, dit-il, que les cinq meilleurs nageurs d'entre vous se jettent à la mer et aillent avec moi chercher le navire.

—Loïck! s'écria Frédérique épouvantée, que vas-tu faire?

—Te sauver, répondit le jeune homme prêt à s'élancer.

—Je ne le souffrirai pas, garçon, dit vivement maître Pécou; tu es blessé, et tu ne...

—Silence, monsieur! répondit le capitaine avec autorité. Je commande seul à mon bord.

Le vieux marin baissa la tête en essuyant une larme.

Loïck et les cinq matelots plongèrent résolument dans la mer et s'éloignèrent.

Frédérique se laissa tomber anéantie dans le fond de la chaloupe. Maître Pécou cherchait avec la longue-vue de nuit à découvrir son fils adoptif. De grosses larmes coulaient le long de ses joues hâlées, et tous ses membres étaient agités de mouvements convulsifs.

Les Mexicains approchaient.

Déjà on pouvait facilement distinguer le nombre des embarcations. Un bateau à vapeur sortait à toute vitesse de la rade d'Otomate pour se joindre à la flottille d'abordage et assurer le succès de l'attaque.

En ce moment un cri lugubre, désespéré comme un dernier accent d'agonie, traversa l'espace et fit tressaillir d'épouvante tous ces hommes, qu'aucun danger ne pouvait émouvoir.

—A moi, à moi! criait une voix étouffée.

—Loïck! Loïck! s'écria Frédérique, se levant à demi-folle et faisant un mouvement pour s'élancer.

Maître Pécou l'arrêta par la ceinture, et malgré sa résistance et ses cris de douleur, il la remit aux mains de l'inconnu.

—Veillez sur elle, dit-il; moi, je vais sauver mon fils ou mourir avec lui.

Et à son tour il plongea dans les flots.

Loïck avait trop présumé de ses forces. A peine dans l'eau, sa blessure lui avait causé des souffrances insupportables. Sa jambe s'était engourdie. Avec cette ténacité qui le caractérisait, il avait voulu lutter contre la douleur et la vaincre; mais la nature avait été plus forte que sa volonté et son énergie. Un brouillard passa sur ses yeux; ses forces l'abandonnèrent, et il se sentit couler. Alors il poussa un cri d'appel, cri suprême, auquel son père adoptif avait répondu en volant à son secours.

Dix minutes se passèrent, dix minutes d'angoisses inexprimables pendant lesquelles les individus qui restaient à bord de la chaloupe n'osèrent pas prononcer un mot.

—Courage, les gars! cria tout à coup la voix haletante de maître Pécou; il est sauvé!

Un soupir de bonheur s'exhala de toutes les poitrines oppressées.

Les marins poussèrent une exclamation de joie, et se courbant sur les avirons, ils redoublèrent d'efforts.

Une décharge épouvantable leur répondit, et les balles vinrent s'aplatir en sifflant contre les plats-bords de la péniche et faire bouillonner la mer autour d'elle.

Les Mexicains, arrivés à portée, ouvraient un feu terrible contre les Français.

Ceux-ci ne répondirent pas, et continuèrent à ramer.

Un grondement sourd se fit entendre, suivi d'un cri de désespoir et d'imprécations, et une masse noire passa au vent de la péniche.

C'était le brick qui venait au secours de son équipage, et qui, en passant, coulait et dispersait les embarcations ennemies.

En mettant le pied sur le pont, Frédérique s'évanouit. Loïck, la prenant dans ses bras, la descendit dans sa cabine.

Au même instant un mousse, se précipitant dans la chambre, cria:

—Capitaine! Capitaine! les Mexicains, les Mexicains!

Pendant que les Français étaient occupés à transborder leurs blessés, persuadés que les barques mexicaines avaient toutes été coulées, ils n'avaient pas songé à surveiller leurs ennemis. Ceux-ci avaient habilement profité de cette négligence pour se rallier, et, se réunissant sous l'avant de l'Épervier, ils s'étaient audacieusement élancés à l'abordage en grimpant après les chaînes de haubans, la civadière, etc. Heureusement pour les Français, les filets d'abordage étaient tendus, et la surprise des Mexicains n'eut pas tout le succès qu'ils en attendaient.

Les Français, obéissant à la voix de leur capitaine, se précipitèrent avec furie sur les Mexicains, déjà presque maîtres de l'avant du navire.

Alors, sur un espace de quelques mètres carrés, commença un de ces combats maritimes, sans ordre et sans tactique, où la rage supplée à la science, lutte horrible, à coup de pique, de hache et de sabre, où chaque blessure est mortelle, et qui rappelle ces hideux combats à outrance du moyen âge, dans lesquels la force brutale seule faisait loi.

Le général Timpfler, furieux d'avoir laissé échapper sa proie, fou de jalousie et de luxure trompée, semblait se multiplier, s'élançant au plus épais de la mêlée, cherchant sa nièce et brûlant de tuer celui qui la lui avait si brusquement ravie.

Le hasard sembla le servir un instant, en le plaçant tout à coup en face du capitaine.

—A nous deux! s'écria-t-il en poussant un cri de joie.

Loïck leva sa hache.

—Non, non, fit l'inconnu en l'arrêtant.

Et, se plaçant devant le jeune homme, il continua en s'adressant au général:

—Me reconnais-tu, Timpfler? s'écria-t-il. Je suis Hans de Walkefield, que tu as fait dégrader de capitaine et déporter aux îles Fiji après avoir déshonoré sa sœur, Héléna de Walkefield.

—A toi la mort! répondit le général en grinçant des dents.

—C'est toi qui va mourir, misérable, reprit Walkefield; mais avant, je veux que tu saches que c'est moi qui, pour me venger, ai conduit les Français dans ta maison; c'est grâce à moi que ta nièce n'est plus en ton pouvoir.

En entendant ces paroles, qui lui révélaient le complot dont il était victime, le général se précipita avec rage sur son ennemi.

Celui-ci ne fit rien pour l'éviter, au contraire. Il le saisit dans ses bras nerveux, et, s'abandonnant complètement sur lui, il chercha à le renverser, tout en lui tailladant le corps avec la pointe de son poignard.

Ces deux hommes, les regards étincelants, les lèvres écumantes, animés d'une haine implacable, luttant l'un contre l'autre comme deux bêtes fauves, poitrine contre poitrine, visage contre visage, silencieux, cherchant chacun à tuer son adversaire, et se souciant peu de vivre, pourvu que son ennemi mourût, étaient horribles à voir.

Les Mexicains et les Français, saisit d'horreur, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, spectateurs muets et atterrés de ce hideux combat.

Enfin, Walkefield tomba en entraînant le général.

Celui-ci poussa un cri de triomphe, qui s'éteignit presque aussitôt dans un râle d'agonie. Son ennemi venait de lui ouvrir la poitrine et de lui percer le cœur avec son poignard; mais, en expirant, le général eut encore la force de porter à son adversaire un dernier coup qui fut mortel.

Les Mexicains, privés de leur chef, ne songèrent plus qu'à fuir, et se jetèrent en désordre dans leurs barques.

Cinq minutes plus tard, il n'en restait plus un seul à bord du brick.

—Vois, vois, s'écria Frédérique Milher, qui, revenue de son évanouissement, était montée sur le pont. Mon Dieu, mon Dieu, cette fois, nous sommes perdus!

Et elle montra à Loïck le bateau à vapeur, qui, arrivé à portée de fusil, se préparait à amariner l'Épervier.

—Oh! C'est trop de fatalité! s'écria Loïck avec désespoir.

—Nous sommes sauvés, dit maître Pécou; nous sommes sauvés! Voyez, il vire de bord.

L'équipage du brick poussa un hurrah de joie et de triomphe . . . . . . .

Au premier rayon du soleil levant, une flottille, composée de quatre navires complètement armés et faisant flotter à leurs cornes le pavillon tricolore apparaissait dans la brume matinale, doublant le cap San Lucas, et manœuvrant majestueusement à deux portées de canon au plus de l'Épervier.

Cette flottille était montée par trois cent cinquante flibustiers de toutes les nations, qui avaient été embarqués à San Francisco sur des navires français en destination de Guaymas.

Le bâtiment mexicain fuyait à toute vapeur, se dirigeant vers Mazatlán, seul port où il pût se trouver en sûreté.

Les deux fiancés tombèrent dans les bras l'un de l'autre; leurs épreuves étaient finies.

—C'est égal, dit maître Pécou en tournant deux ou trois fois sa chique dans sa bouche; il faut avouer tout de même que nous avons bigrement de la chance, et que nous avons été bien près d'avaler notre gaffe!