II.--L'ÉTAT DE SIÈGE.
--Le coup est rude, dit le gouverneur après le départ de don Fernando; mais, vive Dieu! les païens trouveront à qui parler, Major, prévenez les officiers de se réunir tout de suite en conseil de guerre, afin d'aviser aux moyens de défenses.
--A la bonne heure! répondit le major, je suis content de vous: vous redressez fièrement la tête, et je vous retrouve enfin, mon ami.
--Ah! mon cher Blumel, le pressentiment d'un malheur abat le courage, tandis que le danger si grand qu'il soit, dès que nous l'avons en face de nous, cesse de nous causer de l'effroi.
--Vous avez raison, fit le major, qui sortit pour s'acquitter de la commission de son chef.
Les officiers de la garnison, au nombre de six, sans compter le colonel et le major, se furent bientôt réunis chez le gouverneur.
--Asseyez-vous, caballeros, leur dit-il. Vous n'ignorez pas sans doute le motif de cette convocation. Les indiens menacent la colonie; une ligue puissante s'est formée entre les Patagons. De quelles forces disposons-nous?
--Les armes et les munitions ne nous manquent pas, répondit le major; nous avons ici plus de deux cents milliers de poudre, des pistolets, des sabres et des lances à foison; nos canons sont abondamment fournis de boulets et de mitraille.
--Bien.
--Malheureusement, reprit le major, les soldats...
--Combien en avons-nous?
--L'effectif devait être de 170; mais la mort, les maladies et les désertions l'ont réduit à 80 à peine!
--Quatre-vingt! fit le colonel en secouant la tête; en présence d'une invasion formidable, comme il s'agit de la défense commune, ne pouvons-nous pas obliger les habitants à se mettre sous les armes?
--C'est leur devoir, dit un des officiers.
--Il faut, continua don Luciano, qu'une force imposante couronne nos murailles. Voici donc ce que je propose. Tous les esclaves noirs seront enrôlés et formés en compagnie; les négociants feront un corps à part; les gauchos, bien montés et bien armés défendront les approches de la ville et feront des patrouilles au dehors pour surveiller la plaine. Nous réunirons ainsi 700 hommes, nombre suffisant pour repousser les Indiens.
--Vous savez, colonel, objecta un officier, que les gauchos sont de mauvais drôles et que pour eux la moindre perturbation est un prétexte de pillage.
--Aussi, seront-ils chargés de la défense extérieure. Ils camperont en dehors de la colonie; et, pour diminuer parmi eux les chances de révolte, on les dispersera en deux compagnies, dont l'une parcourra les environs, tandis que l'autre se reposera. En les tenant ains en haleine, nous n'aurons rien à redouter.
--Quant aux créoles et aux étrangers, dit le major, il sera bon, je crois, de leur intimer l'ordre de rentrer toutes les nuits au fort pour les armer en cas de besoin.
--Parfaitement. On doublera aussi les bomberos pour parer à une surprise, et des barrières seront élevées à l'entrée de la ville, afin de nous garantir des Indiens.
--Si tel est votre avis, colonel, interrompit le major, un homme va être expédié aux estancieros qui, avertis de l'approche de l'ennemi par trois coups de canon tirés du fort, se réfugieront au Carmen.
--Faites, major. Ces pauvres gens seraient impitoyablement massacrés par les sauvages. Il faudra aussi prévenir les habitants des deux villes que toutes les femmes, quand les païens seront en vue, doivent se retirer dans le fort, si elle ne veulent pas tomber aux mains des Indiens. Dans le dernière invasion, vous vous le rappelez, ils en ont enlevé plus de deux cents. Maintenant, messieurs, il nous reste à faire bravement notre devoir et à nous confier à la volonté de Dieu.
Les officiers se levaient et se préparaient à prendre congé de leur chef, quand un esclave annonça un nouveau bombero.
--Introduisez-le; et vous, caballeros, veuillez vous rasseoir.
L'éclaireur était Julian, le frère de Sanchez. Parti quatre heures plus tard de l'endroit où ils étaient embusqués, Julian était arrivé une heure à peine après son frère. La promptitude de sa course indiquait la gravité des nouvelles qu'il apportait. Il avait gardé son air narquois, quoique son visage fût pâle, ensanglanté et noir de poudre. Ses habits lacérés, le bandeau qui enveloppait le sommet de sa tête, son bras en écharpe et surtout quatre chevelures qui pendaient à sa ceinture témoignaient qu'il avait passé sur le ventre des Indiens pour arriver au Carmen.
--Julian, lui dit le gouverneur, votre frère sort d'ici.
--Je le sais, colonel.
--Vos nouvelles sont-elles pires que les siennes?
--C'est selon la façon de les prendre.
--Qu'entendez-vous par ces paroles?
--Dam! reprit le bombero en se dandinant légèrement; si vous aimez votre tranquillité, je ne viens pas vous rassurer; si vous sentez le besoin de monter à cheval et de voir de près les Patagons, vous pourrez vous en passer la fantaisie, et ce que j'ai à vous dire vous fera infiniment de plaisir.
Malgré la gravité des circonstances et l'anxiété des auditeurs, ils sourirent de la singulière argumentation de Julian.
--Expliquez-vous, lui dit le gouverneur.
--Dix minutes après le départ de mon frère, répliqua le bombero, je furetai dans des buissons que j'avais vu s'agiter d'une manière insolite. Je découvris un nègre, blême sous sa peau noire et auquel la frayeur semblait avoir coupé la langue. Enfin il se décida à parler. Il appartenait à un pauvre vieillard, nommé Ignacio Bayal, l'un des deux seuls hommes échappés au massacre des habitants de la péninsule de San José, lors de la dernière invasion des Patagons. L'esclave et le maître cherchaient du bois, lorsque ceux-ci apparurent à peu de distance. L'esclave avait eu le temps de se blottir dans un terrier de biscacha, mais le vieillard était tombé sous les coups des sauvages qui le criblèrent de pointes de lances et de bolas perdidas. Je rassurai le nègre, mais aussitôt; j'aperçus une multitude d'Indiens qui chassaient devant eux des prisonniers et des bestiaux, qui sur leur passage mettaient tout à feu et à sang et marchaient rapidement sur le Carmen.
L'estancia de Punta-Rosa et celle de San-Blas sont à cette heure un monceau de cendres, qui sert de tombeau à leurs propriétaires. Voilà mes nouvelles, Seigneurie; faites-en ce que vous voudrez.
--Et ces chevelures sanglantes? demanda le major en désignant les trophées humains qui pendaient à la ceinture du bombero.
--C'est une affaire personnelle, fit Julian avec un sourire. Par amitié pour les Indiens, j'ai préféré leur prendre leur chevelure que leur laisser ma tête.
--Peut-être n'est-ce qu'une troupe de pillards des pampas qui vient voler du bétail et qui se retirera avec son butin.
--Hum! dit Julian en hochant la tête, ils sont trop nombreux, trop bien équipés et ils s'avancent avec trop d'ensemble. Non, colonel, ce n'est pas une escarmouche, c'est une invasion.
--Merci, Julian! dit le gouverneur, je suis content de vous. Retournez à votre poste et redoublez de vigilance.
--Simon est mort, colonel, c'est vous dire combien mes frères et moi nous aimons les Indiens.
Le bombero se retira.
--Vous le voyez, messieurs, dit don Antonio, le temps presse. Que chacun aille à son devoir!
--Un instant! fit le major Blumel, j'ai encore un avis à émettre.
--Parlez mon ami.
--Nous sommes comme perdus sur ce coin de terre et éloignés de tout secours; nous pouvons être assiégés dans le Carmen et bloqués par la famine. Je demande, dans les circonstances impérieuses où nous sommes, qu'on expédie une barque à Buenos-Ayres, pour peindre notre situation et demander du renfort.
--Que pensez-vous, messieurs, de l'avis du major? demanda le colonel en promenant un regard interrogateur sur les officiers.
--Excellent, colonel! répondit l'un d'eux.
--Ce conseil va être exécuté sur-le-champ, reprit don Luciano. Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer.
On organisa la défense du fort et de la ville avec une rapidité inconcevable, pour qui connaît l'indolence espagnole; le danger donnait du courage aux timides et redoublait l'ardeur des autres. Deux heures plus tard les bestiaux étaient rentrés et parqués dans la ville, les rues barricadées, les canons mis sur pied, et les femmes et les enfants renfermés dans les bâtiments attenant au fort. Une barque cinglait vers Buenos-Ayres, et cent cinquante hommes déterminés s'étaient retranchés dans la Poblacion-del-Sur, dont ils avaient crénelé les maisons.
Le gouverneur et la major Blumel se multipliaient, encourageant là les soldats, aidant ici les travailleurs et donnant de l'énergie à tous.
Vers trois heures de l'après-midi, un vent assez violent s'éleva tout à coup qui amena du sud-ouest une fumée épaisse, occasionnée par l'embrasement de la campagne et voilant au loin les objets. Les habitants du Carmen furent dévorés d'inquiétude.
Tel est le stratagème simple et ingénieux dont se servent les nations australes pour favoriser leur invasion sur le territoire des blancs, cacher leurs manoeuvres et dissimuler le nombre à l'oeil perçant des bomberos. La fumée, comme une muraille flottante, séparait les Indiens du Carmen, et, à cause de la clarté des nuits, ils avaient choisi la pleine lune.
Les éclaireurs, malgré les flots de fumée qui protégeaient l'ennemi, arrivaient au galop les uns après les autres, et ils annoncèrent que pendant la nuit ils seraient devant le Carmen. En effet, les hordes indiennes, dont le nombre croissait sans relâche, couvraient toute la plaine, et s'avançaient avec une rapidité effrayante.
Par ordre du gouverneur, on tira les trois coups de canon d'alarme. Alors on vit accourir en foule les estancieros, qui traînaient à leur suite leurs bestiaux, leurs meubles, et qui, à l'aspect de leurs maisons incendiées et de leurs riches moissons détruites, versaient des larmes de désespoir. Ces pauvres gens campèrent où il plut à Dieu, dans les carrefours de la ville, et, après avoir conduit leurs femmes et leurs enfants dans le fort, ceux qui avaient l'âge viril prirent les armes et s'élancèrent aux barrières et aux barricades, résolus à venger leur ruine.
La consternation et la terreur étaient générales. Partout des pleurs et des sanglots étouffés. La nuit vint sur ces entrefaites ajouter à l'horreur de cette situation et envelopper la ville de son crêpe funèbre. De nombreuses patrouilles sillonnaient les rues, et, par intervalles de hardis bomberos glissait furtivement dans l'obscurité pour guetter les approches du péril prochain.
Vers deux heures du matin, au milieu d'un silence désolé, on entendit un bruit léger, de minute en minute, et tout à coup, comme par enchantement les Aucas couronnèrent le sommet des barricades de la Poblacion-del-Sur, et, agitant des torches enflammées, ils poussèrent leur cri de guerre.
Un instant, les habitants crurent la ville prise; mais le major Blumel, qui commandant ce poste, était engarde contre les ruses des Indiens. Au moment où les Aucas se préparaient à escalader les barricades, éclata une vive fusillade qui les rejeta en bas des retranchements. Les Argentins s'élancèrent à la baïonnette. Ce fut une mêlée effroyable, d'où s'échappaient des cris d'agonie, des malédictions et le sourd cliquetis du fer contre le fer. Ce fut tout, les Espagnols regagnèrent leur positions, les Indiens disparurent, et la ville, naguère rougie par la clarté des torches, retomba dans l'ombre et le silence.
Le coup de main des Indiens avait échoué. Ils allaient ou se retirer ou bloquer la ville. Mais, au point du jour, toutes les illusions des habitants se dissipèrent; l'ennemi n'avait pas songé à la retraite. Spectacle navrant! la campagne était dévastée; on apercevait encore au loin les feux mourants des incendies. Là, une troupe de cavaliers aucas entraînait des chevaux; ici, des guerriers la lance debout, épiaient les mouvements des habitants de la ville; derrière eus, des femmes et des enfants chassaient des bestiaux qui poussaient de longs beuglements; puis, çà et là, des prisonniers, hommes, femmes et enfants conduits à coups de bois de lance, tendaient vers la ville leurs bras suppliants; les Patagons plantaient des piquets et élevaient de nombreux toldos; enfin, à perte de vue, de nouveaux indiens débordaient sur la plaine et de tous côtés.
Les plus anciens soldats du fort, témoins des guerres précédentes, s'étonnaient de l'ordre de l'ennemi dans sa marche serrée. Les toldos étaient habilement groupés; l'infanterie exécutait avec précision des mouvements qui, jusqu'alors, lui avaient été inconnus, et, chose inouïe, qui stupéfia le colonel et le major, ce fut de voir les Aucas tirer une parallèle autour de la place et élever presque instantanément des retranchements en terre qui les mirent à l'abri du canon.
--Sangre de Dios! s'écria le colonel, un traître est parmi ces misérables: jamais ils n'ont fait la guerre ainsi.
--Hum! murmura le major en mordant sa moustache grise; si Buenos-Ayres n'envoie pas de secours, nous sommes perdus.
--Oui, mon ami, nous y laisserons notre peau.
--Et ceux qui arrivent dans la plaine... Mais que signifie le son de cette trompette?
Quatre Ulmenes, précédés d'un Indien qui portait un drapeau blanc, étaient arrêtés à demi-portée de canon de la première barrière de la Poblacion-del-Sur.
--Ils semblent, dit le colonel, demander à parlementer. Me croient-ils assez niais pour donner dans le piège? Major, un coup de canon à mitraille dans ce groupe de païens pour leur apprendre à nous traiter comme des imbéciles.
--Nous aurions tort, colonel. Sachons ce qu'ils veulent.
--Mais qui de vous sera assez fou pour se risquer au milieu de ces bandits sans foi ni loi?
--Moi, si vous le permettez répondit simplement le major.
--Vous! s'écria don Luciano étonné.
--Oui, moi. Des malheureux ont été confiés à notre garde et à notre honneur. Je ne suis qu'un homme; ma vie importe peu à la défense de la ville; je suis vieux, colonel, et je vais essayer de sauver les habitants du Carmen.
Le gouverneur étouffa un soupir, serra affectueusement la main de son vieil ami:
--Allez, lui dit-il d'une voix émue, et que Dieu vous protège!
--Merci! répondit le major Blumel.