VIII.--LE CAMP DES AUCAS.

--Maintenant, senorita, demanda Sanchez à dona Linda dès que la barque fut hors de vue, quelles sont vos intentions?

--Voir Neham-Outah dans son camp.

--C'est le déshonneur, c'est la mort.

--Non, don Sanchez, c'est la vengeance.

--Vous le voulez?

--J'y suis résolue.

--Bien, je vous conduirai moi-même au camp des Aucas.

Tous les trois retournèrent à la maison de don Luis Munoz sans échanger une parole. La nuit était complètement venue. Les rues étaient désertes, la ville silencieuse était illuminée par l'incendie de la Poblacion-del-Sur, et l'on voyait au milieu des décombres et des ruines passer les silhouettes diaboliques des Indiens.

--Allez vous préparer, senoritas, je vous attends ici toutes deux, dit Sanchez d'une voix découragée.

Maria et don Linda entrèrent dans la maison. Sanchez, pensif et triste, s'assit sur une des marches du perron. Bientôt les jeunes filles reparurent, revêtues de costume complet des aucas, le visage peint, et méconnaissables.

--Oh! fit le bombero, voilà deux vraies indiennes.

--Croyez-vous, répondit dona Linda, que don Juan Perez ait seul le privilège de se changer à volonté?

--Qui ne peut lutter avec une femme? fit Sanchez en secouant la tête. Et maintenant qu'exigez-vous de moi?

--Votre protection jusqu'aux premières lignes indiennes.

--Ensuite?

--Le reste nous regarde.

--Mais vous ne comptez pas rester seules ainsi au milieu des païens?

--Il le faut, don Sanchez.

--Maria, reprit celui-ci, veux-tu retomber entre les mains de tes persécuteurs?

--Rassurez-vous, mon frère: je ne cours aucun danger.

--Cependant...

--Je vous réponds d'elle, interrompit dona Linda.

--A la grâce de Dieu! murmura-t-il d'un air de doute.

--Marchons! dit la fiancée de Fernando en s'enveloppant dans les plis d'un large manteau.

Sanchez allait devant elles. Les feux mourants du Carmen éclairaient la nuit dune lueur pâle et incertaine; un silence de plomb pesait sur la ville, interrompu de temps en temps par la clameur rauque des oiseaux de proie qui déchiraient les cadavres indiens et espagnols. Les trois personnages cheminaient parmi les décombres, trébuchant contre des pans de mur croulés, enjambant les corps et troublant l'horrible festin des urubus et des vautours, qui s'envolaient avec de sourds glapissements. Ils traversèrent la ville dans presque toute sa longueur et arrivèrent enfin, après mille détours et mille peines, à l'une des barrières qui faisait face au camp des indiens, dont on voyait scintiller à peu de distance les nombreuses lumières et dont on entendait les cris sauvages.

Le bombero échangea quelques mots avec les sentinelles et passant hors des barrières, suivi des deux femmes, il s'arrêta.

--Dona Linda, dit-il d'une voix entrecoupée, voici le camp des indiens devant nous.

--Je vous remercie, don Sanchez, dit-elle en lui tendant la main.

--Senorita, ajouta Sanchez, qui retint la main de la jeune fille, il en est temps encore; renoncez à votre funeste projet, puisque votre fiancé est sauvé et retournez à San-Julian.

Au revoir! répondit résolument dona Linda.

--Au revoir, mura tristement le digne homme. Toi, Maria, reste avec moi, je t'en supplie.

--Où elle va j'irai, mon frère.

Les adieux furent courts, comme on pense, le bombero dès qu'il fut resté seul, poussa un soupir ou plutôt un rugissement de douleur, et il reprit à grands pas la route du Carmen.

--Pourvu que je n'arrive pas trop tard, se dit-il à lui-même, et qu'il n'ait pas encore vu don Luciano Quiros.

Il arriva au fort au moment où le gouverneur et don Juan franchissaient le pont-levis, mais absorbé dans ses pensées, il ne remarqua pas les deux cavaliers. Ce hasard fut la cause d'un malheur irréparable.

Quant aux deux jeunes filles, elles se dirigèrent à l'aventure vers les lumières du camp, à peu de distance duquel elles firent halte pour reprendre haleine et calmer le mouvement de leur coeur qui battait à se rompre dans leur poitrine. Proches du danger qu'elles allaient chercher, elles sentaient leur courage les abandonner, et la vue des toldos indiens les glaçait de terreur. Chose étrange! ce fut Maria qui ranima la fermeté de sa compagne.

--Senorita, lui dit-elle, je serai votre guide. Laissons ici ces manteaux qui nous feraient reconnaître pour des blanches. Marchez près de moi, et quoi qu'il advienne, ne témoignez ni surprise ni crainte, surtout ne parlez pas, ou c'en est fait de nous.

--J'obéirai, répondit Linda.

--Nous sommes, continua Maria, deux Indiennes qui on fait à Gualichu un voeu pour la guérison de leur père blessé; surtout pas un mot, mon amie!

--Allons, et que Dieu nous protège!

--Ainsi soit-il! répondit Maria en se signant.

Elles se remirent en marche, et au bout de cinq minutes elles entrèrent dans le camp où les Indiens se livraient à la joie la plus extravagante. Ce n'étaient que chants et cris de toutes parts. Ivres d'aguardiente, ils dansaient burlesquement au milieu de barils défoncés et vides qu'ils avaient pillés à la Poblacion-del-Sur et dans les estancias. Désordre inouï! bizarre tohu-bohu! Tous ces fous furieux méconnaissaient même le pouvoir de leurs ulmenes, qui, du reste, étaient la plupart plongés dans l'ivresse la plus grossière.

Grâce à la cohue générale, Linda et Maria purent escalader furtivement la ligne du camp; alors, le coeur palpitant, les membres frissonnants d'effroi, mais calmes de visage, elles se glissèrent comme des couleuvres parmi les groupes, passant inaperçues des buveurs qui se heurtaient à tout instant, perdues dans ce dédale humain, errant au hasard et s'en rapportant à la Providence ou à leur bonne étoile pour découvrir dans ce pêle-mêle de toldos l'habitation du grand toqui. Elles marchaient depuis longtemps sans savoir où, mais enhardies par le succès de toutes les mauvaises rencontres évitées, moins craintives, elle échangèrent parfois un regard d'espérance, lorsque tout à coup un Indien, d'une taille athlétique, saisit dona Linda par la ceinture, l'enleva de terre comme un enfant et lui appliqua sur le cou un vigoureux baiser.

A cet outrage inattendu, Linda poussa un cri d'effroi, se dégagea de l'étreinte de l'Indien et le repoussa loin d'elle avec force. Le sauvage trébuche sur ses jambes avinées et son corps mesura six pieds du sol; mais il se releva et bondit comme un jaguar sur la jeune fille.

Maria s'interposa entre eux.

--Arrière! dit-elle en posant courageusement sa main sur la poitrine de l'Indien; cette femme est ma soeur.

--Churlakin, reprit l'autre, ne supporte pas une insulte.

Le sauvage fronça les sourcils et dégaina son couteau.

--Veux-tu donc la tuer? fit Maria épouvantée.

--Oui, répondit Churlakin. A moins qu'elle ne me suive dans mon toldo, où elle sera la femme d'un chef, d'un grand chef.

--Tu es fou, répliqua Maria; ton toldo est plein, il n'y a pas de place pour un autre feu.

--Il y a place pour deux feux encore, répondit l'indien en riant; et, puisque cette femme est ta soeur, tu viendras avec elle.

Au bruit de cette discussion, un cercle infranchissable de sauvages avait entouré les deux femmes et Churlakin. Maria ne savait comment sortir du danger.

--Eh bien! reprit Churlakin en saisissant la chevelure de dona Linda qu'il enroula autour de son poignet et en brandissant son couteau, toi et ta soeur me suivrez-vous ans mon toldo?

--Puisque tu le veux, chien, dit-elle au chef d'une voix accentuée, que ton destin s'accomplisse! Regarde-moi; Gualichu ne laisse pas impunément insulter ses esclaves. Me reconnais-tu?

Elle tourna son visage du côté d'un vaste brasier qui flambait à quelques pas et environnait tous les objets d'une lueur claire. Les Indiens s'écrièrent de surprise en la reconnaissant et reculèrent. Churlakin lui-même lâcha les cheveux de dona Linda.

--Oh! dit-il consterné, c'est l'esclave blanche de l'arbre de Gualichu.

Le cercle s'était agrandi autour des deux femmes; mais les superstitieux Indiens, cloués dans une immobilité pleine de terreur, les regardaient fixement.

--Le pouvoir de Gualichu, ajouta Maria pour compléter son triomphe, est immense et terrible. C'est lui qui m'envoie. Malheur à qui voudrait s'opposer à ses desseins! Arrière, tous!

Et, s'emparant du bras de Linda, tremblante, elle s'avança d'un pas ferme, et au geste d'autorité qu'elle fit en étendant la main, le cercle se divisa, et les Indiens s'écartèrent à droite et à gauche Pour leur livrer passage.

--Je me sens mourir, murmura dona Linda.

--Courage, senora, nous sommes sauvées.

--Oh! oh! fit une voix goguenarde; que se passe-t-il ici?

Et un homme se plaça devant les jeunes filles en leur lançant un regard moque.

--Le matchi! dirent les Indiens, qui, rassurés par la présence de leur sorcier, se pressèrent de nouveau autour des prisonnières.

Maria tressaillit intérieurement en voyant sa ruse compromise par la venue du matchi, et conseillée par le désespoir, elle tenta un dernier effort.

--Gualichu qui aime les Indiens, dit-elle, m'a envoyée vers le matchi des Aucas.

--Ah! répondit le sorcier d'un accent railleur; et que me veut-il?

--Nul autre que toi ne doit l'entendre.

Le matchi vint auprès de la jeune fille, lui posa la main sur l'épaule et la regarda d'un air de convoitise.

--Veux-tu me sauver? lui demanda-t-elle à voix basse.

--C'est selon, répondit l'autre dont l'oeil étincelait de luxure; cela dépend de toi.

Elle réprima un geste de dégoût.

--Tiens! dit-elle en détachant de ses bras ses riches bracelets d'or incrustés de perles fines.

--Oh! fit l'Indien, qui les cacha dans sa poitrine; c'est beau; que veut ma fille?

--Délivre-nous d'abord de ces hommes.

--Fuyez! dit le matchi en se tournant vers les spectateurs. Cette femme porte un mauvais sort; Gualichu est irrité; fuyez!

Le sorcier s'était immédiatement composé un visage à la hauteur de la circonstance; sa conversation mystérieuse avec la femme blanche et l'effroi peint sur ses traits suffirent aux Indiens, qui, sans en demander davantage, se dispersèrent de droite et de gauche et disparurent derrière les toldos.

--Vous voyez, dit le sorcier avec un sourire d'orgueil, je suis puissant et je peux me venger de ceux qui me trompent. Mais d'où vient ma fille blanche?

--De l'arbre de Gualichu, répondit-elle avec assurance.

--Ma fille a la langue fourchue du cougouar, reprit le matchi qui ne croyait ni à ses aroles ni à son Dieu: me prend-elle pour un nandus?

--Voici un magnifique collier de perle que Gualichu m'a remis pour l'homme inspiré des Aucas.

--Oh! fit le sorcier, quel service puis-je rendre à ma fille?

--Conduis-nous au toldo du grand chef des nations patagones.

--Ma fille désire parler à Neham-Outah?

--Je le désire.

--Neham-Outah est un chef sage; recevra-t-il une femme?

--Il le faut.

--Mien. Mais cette femme? ajout-t-il en désignant dona Linda.

--C'est une amie de Pincheira; elle veut aussi parler au grand toqui.

--Les guerriers fileront la laine des lamas, dit le sorcier en secouant la tête, puisque les femmes font la guerre et s'assoient au feu du conseil.

--Mon père se trompe: Neham-Outah aime ma soeur.

--Non, fit l'Indien.

--Que mon père se hâte! Neham-Outah nous attend, reprit Maria, impatiente des tergiversations du sauvage. Où est le toldo du grand chef?

--Suivez-moi, mes filles blanches.

Il se plaça entre elles deux, les saisit chacune par un bras et les guida à travers le dédale inextricable du camp. Sur leur passage les Indiens terrifiés s'enfuyaient. Au fond, le matchi était satisfait des présents de Maria et de l'occasion de prouver aux guerriers ses relations intimes avec Gualichu. Les marches et les contre-marches durèrent un quart d'heure. Enfin s'offrit à leurs yeux un toldo devant lequel était planté le totem des nations réunies, entouré de lances frangées d'écarlate et gardé par quatre guerriers.

--C'est ici, dit-il à Maria.

--Bon! que mon père nous introduise seules.

--Dois-je donc vous quitter?

--Oui, mais mon père peut nous attendre au dehors.

--J'attendrai, répondit brièvement le sorcier en enveloppant les jeunes filles d'un regard soupçonneux.

Elles entrèrent le sein agité. Le toldo était vide.