XII.--LE DERNIER DES INCAS.

La place Mayor présentait, ce jour-là, un aspect inaccoutumé. Au centre d'élevait un large échafaud recouvert de tapis de velours route, sur lequel était en place un fauteuil de bois de nopal sculpté. Le dossier était surmonté d'un soleil en or massif, étincelant de diamants; un vautour des Andes, oiseau sacré des Incas, également en or, soutenant dans son bec recourbé une couronne impériale; il tenait dans ses serres un sceptre qui se terminait en trident, et une main de justice qui tenait un soleil éblouissant. Ce vautour, les ailes déployées, semblait planer au-dessus du fauteuil, auquel on montait par quatre marches. A droite de ce fauteuil, il s'en trouvait un autre un peu plus bas, mais plus simple.

A midi, au moment où l'astre du jour, à son zénith, darda toutes les flammes de ses rayons cinq coups de canon tirés à intervalles égaux grondèrent majestueusement. Au même instant, par chacune des entrées de la place, débouchèrent les diverses tribus patagones, conduites par leurs ulmenes et ornées de leurs habits de cérémonies. On comptait quinze mille guerriers seulement, car, suivant la coutume indienne, dès la prise du Carmen, le butin avait été envoyé sous bonne escorte dans les montagnes, et les troupes patagones s'étaient débandées pour rejoindre leurs tolderias, prêtes cependant, à revenir au premier signal.

Les tribus s'alignèrent sur trois côtés, laissant vide le quatrième, où accoururent cinq cents gauchos qui se tinrent immobiles. Ils étaient à cheval et bien armés, tandis que les indiens à pied n'avaient que leurs machetes à la ceinture. Les fenêtres étaient garnies de curieux. Derrière les curieux, les femmes indiennes, groupées en désordre, avançaient curieusement la tête par-dessus leurs épaules.

Le centre de la place était libre. Devant l'échafaud stationnaient, au pied d'un autel grossier en forme de table avec une profonde rainure et surmonté d'un soleil, le grand matchi des Patagons, vingt sagotkattas (prêtres) et piaïs (prêtres d'un ordre inférieur), tous les bras croisés et les yeux fixés sur le sol.

Lorsque chacun eut pris sa place, cinq autres coups de canons retentirent, et une brillante cavalcade arriva en caracolant. Neham-Outah marchant en tête, ayant dona Linda à sa droite et à sa gauche don Luis tenant en mains le totem. Après eux venaient les principaux ulmenes et caraskenes des nations unies, revêtus d'ornements où brillaient l'or et les pierreries.

Neham-Outah descendit de cheval, présenta la main à dona Linda pour mettre pied à terre, monta sur l'échafaud, la conduisit au second fauteuil et s'arrêta lui-même devant le premier sans s'y asseoir. Ses traits, habituellement pâles, étaient enflammés, ses yeux semblaient rougis par les veilles, et il essuyait incessamment la sueur qui renaissait sur son front. Quelque chose d'inusité se paissait en lui. La pâleur de dona Linda était extrême, mais son visage était calme.

Les ulmenes entourèrent l'échafaud: et, à une troisième canonnade, les piaïes s'écartèrent et laissèrent voir un homme étroitement garrotté qui gisait sur le sol au milieu d'eux. Le Matchi se tourna vers la foule:

Vous tous qui m'écoutez, le soleil notre aïeul a souri à nos armes et Gualichu a même combattu pour nous; l'empire des Incas est rétabli, les Indiens sont libres, et le chef suprême des nations patagones, Neham-Outah, va mettre sur sa tête le diadème d'Athshualpa et de Tupac-Amaru. Au nom du nouvel empereur et au nôtre, nous allons offrir au soleil dont il descend, le sacrifice qui lui est le plus agréable. Piaïes, apportez la victime.

Les prêtre étendirent le malheureux dans la rainure de l'autel. C'était un colon fait prisonnier à la prise de la Poblacion-del-Sur, le pulpero dans la boutique duquel les gauchos allaient s'abreuver de chicha.

Cependant, Neham-Outah tremblait comme de la fièvre; ses oreilles bourdonnaient, ses tempes battaient violemment, et ses yeux s'injectaient de sang. Il s'appuya sur un des bras de son fauteuil.

--Qu'avez-vous? lui demanda dona Linda.

--Je ne sais, répondit-il, la chaleur, l'émotion peut-être... J'étouffe... j'espère que cela ne sera rien.

On avait dépouillé l'infortuné pulpero de son pantalon. Il poussait des cris lamentables. Le matchi s'approcha de lui en brandissant son couteau.

--Ah! c'est affreux, s'écria dona Linda en se voilant le visage de ses mains.

--Silence, murmura Neham-Outah; il le faut.

Le matchi, insensible aux hurlements de la victime, choisit la place où il devait frapper, regarda l'astre du jour d'un air inspiré, leva son couteau et ouvrit la poitrine du pulpero dans toute sa longueur; puis, pendant que l'holocauste se tordait en râlant et que les piaïes recueillaient le sang qui coulait à flots, le matchi lui arracha le coeur qu'il éleva vers le soleil comme une hostie.

A ce moment les ulmenes montèrent sur l'échafaud, et, asseyant Neham-Outah sur le trône, ils l'élevèrent sur leurs épaules en criant avec enthousiasme:

--Vive le nouvel empereur! Vive le fils du soleil!

Les piaïes aspergeaient le foule avec le sang de la victime; et les Indiens trépignaient de joie et remplissaient l'air de hurrahs assourdissants.

--Enfin! s'écria Neham-Outah, j'ai reconstitué l'empire des Incas et délivré ma race!

--Pas encore! lui dit dona Linda d'une voix incisive. Regarde!

Les gauchos, jusque là spectateurs impassibles de la cérémonie, s'étaient tout-à-coup précipités au galop sur les Indiens sans défenses, tandis que, par toutes les issues de la place, entraient au pas de charge des troupes argentines, venues de Buenos-Ayres, et que toutes les fenêtres se garnissaient de blancs qui fusillaient la foule. On reconnaissait au milieu de la place, don Fernando, José Diaz, Sanchez et ses deux frères, qui massacraient les Indiens sans pitié aux clameurs de:--Sus! sus! à mort!

--Oh! s'écria Neham-Outah en brandissant le totem d'une main tremblante, quelle trahison!

Il s'élança pour voler au secours de son peuple, mais il chancela et tomba sur ses genoux; ses yeux se couvrirent d'un voile sanglant; un feu dévorant brûlait ses entrailles.

--Qu'ai-je donc? demanda-t-il désespéré.

--Tu vas mourir, don Juan, lui murmura à l'oreille dona Linda, en lui saisissant le bras avec force.

--Femme, tu mens! fit-il en s'efforçant de se relever, je veux secourir mes frères.

--Tes frères, on les égorge. Toi, ne devrais-tu pas tuer mon père, mon fiancé et moi-même? Meurs, misérable, meurs de la main d'une femme! J'aime don Fernando, entends-tu! et je suis vengée.

--Malheur! malheur! s'écria Neham-Outah en se traînant sur les genoux pour arriver au bord de la plate-forme; je suis le bourreau d'un peuple que je voulais sauver.

Les Indiens tombaient comme les blés sous la faulx des moissonneurs. Ce n'était pas un combat, c'était une boucherie. Plusieurs chefs, fuyant devant Sanchez, le capataz et don Fernando, se précipitèrent vers la plate forme comme en un dernier refuge.

--Oh! hurla Neham-Outah en faisant un bond de tigre et en saisissant don Fernando à la gorge, moi aussi, je me vengerai!

Il y eut un moment d'anxiété terrible.

--Non, ajouta le chef en abandonnant son ennemi et en retombant, ce serait lâche: Cet homme ne m'a rien fait.

Dona Linda, à ces mots, ne put retenir des larmes d'admiration, larmes tardives, larmes de repentir ou d'amour peut-être!

Sanchez déchargea son fusil dans la poitrine du chef étendu à ses pieds. Au même instant Pincheira tombait, la tête fendue par don Fernando. Don Luis, frappé par une balle égarée, s'affaissa dans les bras de sa fille éplorée.

--Mon Dieu! murmura Neham-Outah, vous me jugerez!

Il regarda le ciel, remua encore ses lèvres comme dans une prière, et soudain son visage rayonna. Il retomba en arrière et expira.

--Peut-être, s'écria dona Linda accablée, la cause de cet homme était-elle juste!

Ce n'est pas la première fois qu'une femme a, par la volonté de Dieu, arrêté un conquérant.

FIN