Don Stefano Cohecho.

Ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, après avoir quitté Balle-Franche, don Stefano était retourné au camp des gambucinos, dans lequel il était parvenu à rentrer sans être aperçu.

Une fois dans l'intérieur du camp, le mexicain n'avait plus rien à redouter; il regagna le feu auprès duquel son cheval était attaché, caressa la noble bête qui avait tourné vers lui la tête et redressé les oreilles à son approche, puis il se coucha tranquillement, se roula dans ses couvertures et s'endormit avec cette placidité particulière aux consciences tranquilles.

Plusieurs heures s'écoulèrent, sans que nul bruit ne vint troubler le calme qui planait sur le camp.

Soudain, don Stefano, ouvrit les yeux; une main s'était doucement posée sur son épaule droite.

Le Mexicain regarda l'homme qui interrompait son sommeil; à la lueur des étoiles pâlissantes, il reconnut Domingo. Don Stefano se leva et suivi silencieusement le gambucino. Celui-ci le conduisit aux retranchements, dans le but probablement de causer sans craindre les oreilles indiscrètes.

—Eh bien? lui demanda don Stefano, lorsque le gambucino lui eut fait signe qu'il pouvait parler.

Domingo, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Balle-Franche, lui rapporta succinctement ce qui s'était passé dans la Prairie. En apprenant que le Canadien avait enfin rencontré Bon-Affût, don Stefano tressaillit de joie, puis il se remit à écouter le récit du gambucino, avec un intérêt croissant. Lorsque celui-ci eut enfin terminé, ou du moins qu'il le vit demeurer silencieux devant lui:

—Est-ce tout? lui demanda-t-il.

—Tout, répondit l'autre.

Don Stefano sortit sa bourse, y puisa quelques pièces d'or et les remit à Domingo; celui-ci les prit avec un mouvement de plaisir.

—Balle-Franche ne t'a chargé de rien autre pour moi? demanda encore le Mexicain.

L'autre sembla réfléchir un instant.

—Ah! fit-il, j'oubliais; le chasseur m'a chargé de vous dire, seigneurie, que vous ne quittiez pas le camp.

—Sais-tu la raison de cette recommandation?

—Certes, il compte rejoindre ce soir la cuadrilla au gué del Rubio.

Le front du Mexicain s'assombrit à cette parole.

—Tu en es sûr? dit-il.

—Voilà ce qu'il m'a dit.

Il y eut un silence de quelques secondes.

—Bon, reprit-il au bout d'un instant; le chasseur n'a rien ajouté de plus?

—Rien.

—Hum! murmura don Stefano, enfin n'importe; puis, appuyant fortement la main sur l'épaule du gambucino et le regardant bien en face: maintenant, ajouta-t-il, en pesant avec intention sur chaque mot, retiens bien ceci: tu ne me connais pas; quoi qu'il arrive, tu ne souffleras pas un mot de la façon dont nous nous sommes rencontrés dans la Prairie.

—Vous pouvez y compter, seigneurie.

—J'y compte, répondit le Mexicain, avec une intonation qui fit trembler Domingo tout brave qu'il était; souviens-toi du serment que tu m'as fait et de l'engagement que tu as pris envers moi.

—Je m'en souviendrai.

—Si tu tiens tes promesses et si tu m'es fidèle, je me charge de te mettre pour toujours à l'abri du besoin, sinon, prends garde.

Le gambucino haussa les épaules avec dédain, et répondit d'un ton de mauvaise humeur:

—Il est inutile de me menacer, seigneurie; ce qui est dit est dit, ce qui est promis est promis.

—Nous verrons.

—Si vous n'avez rien d'autre à me recommander, je crois que nous ferons bien de nous séparer. Voici le jour qui commence à poindre, mes compagnons ne tarderont pas à s'éveiller, et je crois que vous n'êtes pas plus soucieux que moi que l'on nous surprenne ensemble.

—Tu as raison.

Ils se quittèrent sur ce mot; don Stefano retourna à sa place, le gambucino s'étendit au premier endroit venu, et bientôt tous deux furent endormis ou plutôt le parurent.

Aux premiers rayons du soleil, don Miguel souleva le rideau de la tente et se dirigea vers son hôte; celui-ci dormait à poings fermés. Don Miguel se fit un scrupule de troubler ce paisible sommeil; il s'accroupit auprès du feu, rapprocha les tisons épars, les raviva, tordit une fine cigarette de maïs et fuma philosophiquement en attendant le réveil de son hôte.

Cependant tout était en mouvement dans le camp: les gambucinos vaquaient aux devoirs du matin, les uns conduisaient les chevaux à la rivière, afin de les baigner; d'autres attisaient les feux afin de préparer le déjeuner de la cuadrilla, enfin chacun s'occupait à sa manière dans l'intérêt général.

Enfin, don Stefano, sur le visage duquel jouait depuis quelques minutes un rayon de soleil, jugea à propos de s'éveiller; il se retourna, allongea ses membres et ouvrit les yeux en baillant à plusieurs reprises.

—Caramba! fit-il en se redressant, il est déjà jour; comme une nuit est vite passée; il me semble qu'il y a une heure à peine que je me suis couché.

—Je vois avec plaisir que vous avez bien dormi, caballero, lui dit poliment don Miguel.

—Eh quoi! C'est vous, mon hôte, s'écria don Stefano avec un étonnement parfaitement joué; la journée sera heureuse pour moi, puisque le premier visage que j'aperçois, on ouvrant les yeux, est celui d'un ami.

—Je reçois ce compliment comme une galanterie de votre part.

—Ma foi non; je vous assure que ce que je vous dis est l'expression sincère de ma pensée, répondit le Mexicain avec bonhomie: il est impossible de mieux faire les honneurs du désert et de mieux comprendre les saintes lois de l'hospitalité.

—Je vous remercie de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi. J'espère que vous ne nous quitterez pas encore, et que vous consentirez à demeurer quelques jours avec nous.

—Je le voudrais, don Miguel; Dieu m'est témoin que je serais heureux de jouir, pendant quelque temps, de votre charmante compagnie; malheureusement cela m'est absolument impossible.

—Il serait vrai?

—Hélas! Oui, un devoir impérieux m'oblige à vous quitter aujourd'hui même; vous me voyez au désespoir de ce fâcheux contre-temps.

—Quel motif assez puissant peut vous contraindre à vous éloigner aussi brusquement?

—Mon Dieu, un motif bien trivial, et qui probablement vous fera sourire. Je suis négociant à Santa Fe; il y a quelques jours, les faillites successives de plusieurs négociants de Monterey, avec lesquels je suis en rapports suivis d'affaires, m'ont obligé à quitter subitement ma maison, afin de tâcher de sauver par ma présence quelques bribes du naufrage dont je suis menacé; je me suis mis en route sans demander avis à personne, et me voilà.

—Mais, objecta don Miguel, vous êtes fort loin de Monterey encore.

—Je le sais bien, et c'est ce qui me désespère; j'ai une peur affreuse d'arriver trop tard, d'autant plus que j'ai été averti que les gens auxquels j'ai affaire sont des fripons; les sommes qu'ils ont à moi sont considérables et forment, s'il faut vous l'avouer, le plus clair de ma fortune.

—Cáspita! S'il en est ainsi, je comprends que vous ayez hâte d'arriver.

—N'est-ce pas?

—Je ne soupçonnais pas que vous eussiez un motif aussi sérieux de presser votre voyage.

—Vous le voyez, plaignez-moi, don Miguel.

Toute cette conversation avait eu lieu entre les deux personnages avec une aisance charmante et une bonhomie parfaitement jouée de part et d'autre; pourtant ni l'un ni l'autre n'était dupe: don Stefano, comme cela arrive souvent, avait commis l'énorme faute de vouloir être trop fin et de s'avancer au delà des bornes de la prudence, en cherchant à persuader son interlocuteur de la sincérité de ses paroles. Cette feinte sincérité avait éveillé la méfiance de don Miguel pour deux raisons: d'abord parce que, venant de Santa Fe et se rendant à Monterey, don Stefano non seulement n'était pas sur la route qu'il aurait dû suivre, mais encore il tournait complètement le dos à ces deux villes, erreur que son ignorance de la topographie du pays lui faisait commettre sans qu'il s'en doutât; la seconde raison était aussi péremptoire: jamais un négociant quelconque n'aurait osé essayer, quelque graves que fussent les motifs d'un pareil voyage, de franchir seul le désert, à cause des Indios bravos, des pirates, des bêtes fauves et des mille autres dangers non moins grands auxquels il se serait exposé sans espoir possible de leur échapper.

Cependant don Miguel feignit d'admettre sans discussion les raisons que lui donnait son hôte, et ce fut de l'air le plus convaincu qu'il lui répondit:

—Malgré le vif désir que j'aurais eu à jouir plus longtemps de votre agréable société, je ne vous retiens plus, caballero; je comprends combien il est urgent pour vous de vous hâter.

Don Stefano s'inclina avec un imperceptible sourire de triomphe.

—Enfin, ajouta don Miguel, je souhaite que vous réussissiez à sauver votre fortune des griffes de ces fripons; dans tous les cas j'espère, caballero, que nous ne nous séparerons pas avant d'avoir déjeuné. Je vous avouerai que votre refus d'accepter une part de mon maigre souper hier au soir m'a peiné.

—Oh! interrompit don Stefano, croyez, caballero...

—Vous m'avez donné une excuse fort admissible, continua don Miguel; mais, ajouta-t-il avec intention, nous autres gambucinos et aventuriers, nous sommes de singulières natures, nous nous figurons, à tort ou à raison, que l'hôte qui refuse de manger avec nous est notre ennemi ou le deviendra.

Don Stefano tressaillit légèrement à cette brusque attaque.

—Pouvez-vous supposer cela, caballero? dit-il évasivement.

—Ce n'est pas moi qui le suppose, c'est nous tous, la race bizarre à laquelle nous appartenons, c'est un préjugé, une superstition stupide, tout ce que vous voudrez, mais cela est ainsi, fit-il avec un sourire acéré comme la pointe d'un poignard, et rien ne pourra changer notre nature: ainsi c'est convenu, nous allons déjeuner, puis je vous souhaiterai bon voyage, et nous nous séparerons.

Don Stefano prit une figure désespérée.

—Allons, je joue du malheur, dit-il en hochant la tête.

—Comment cela?

—Mon Dieu! Je ne sais comment vous expliquer ce qui m'arrive; c'est si ridicule que vraiment je n'ose...

—Dites toujours, caballero; bien que je ne sois qu'un grossier aventurier, peut-être parviendrai-je à vous comprendre.

—C'est que je vais vous blesser.

—Pas le moins du monde; n'êtes-vous pas mon hôte? Un hôte est envoyé par Dieu, c'est-à-dire sacré.

Don Stefano hésita.

—Eh! fit en riant don Miguel, je vais faire servir le déjeuner; peut-être vous déliera-t-il la langue.

—Voilà justement la question embarrassante, s'écria vivement le Mexicain avec un accent chagrin, c'est que, malgré tout mon désir de vous être agréable, je ne puis accepter votre gracieuse invitation.

Le jeune homme fronça le sourcil.

—Ah! Ah! fit-il en fixant un regard soupçonneux sur son interlocuteur, pourquoi donc?

—Voilà justement ce que je n'ose vous avouer.

—Osez, osez, caballero; ne vous ai-je pas averti que vous aviez le droit de tout dire?

—Mon Dieu, c'est vous qui m'y forcez, dit-il d'une voix de plus en plus triste, figurez-vous que j'ai fait vœu à Nuestra Señora de los Ángeles de ne jamais, tout le temps que je serai en route pour ce voyage maudit, prendre de nourriture avant le soleil couché.

—Ah! fit don Miguel d'un accent peu convaincu; mais hier au soir, lorsque je vous ai offert à souper, le soleil était couché depuis longtemps déjà il me semble.

—Attendez donc, je n'ai pas fini.

—J'écoute.

—Et alors même, reprit le Mexicain, de ne manger qu'une des tortillas de maïs que je porte avec moi dans mes alforjas, et que j'ai fait bénir par un prêtre avant mon départ de Santa Fe; vous voyez, tout cela doit vous paraître bien ridicule, mais nous sommes compatriote tous deux, nous avons du sang espagnol dans les veines, et au lieu de rire de ma sotte superstition vous me plaindrez.

—Cáspita! D'autant plus que vous vous êtes astreint à une rude pénitence. Je ne chercherai pas à vous faire renoncer à votre superstition, car moi aussi j'ai la mienne; je crois que le mieux est de ne pas revenir sur ce sujet.

—Vous ne m'en voulez pas, au moins?

—Moi! Pourquoi donc vous en voudrais-je?

—Ainsi, nous sommes toujours bons amis?

—Plus que jamais, fit en riant don Miguel.

Cependant la façon dont ses paroles furent prononcées ne rassura que médiocrement le Mexicain; il lança un regard en dessous à son interlocuteur et se leva.

—Vous partez? lui demanda le jeune homme.

—Si vous me le permettez je me mettrai en route.

—Faites, faites, mon hôte.

Don Stefano, sans répondre se mit incontinent à seller son cheval.

—Vous avez là une noble bête, observa don Miguel.

—Oui, c'est un barbe pur sang.

—Voilà la première fois que je vois un individu de cette race précieuse.

—Regardez-le tout à votre aise.

—Je vous remercie; mais je craindrais de vous retarder davantage; hola! Mon cheval, ajouta-t-il en s'adressant à Domingo.

Celui-ci lui amena un mustang plein de feu, sur le dos duquel le jeune homme s'élança d'un bond; de son côté, don Stefano s'était mis en selle.

—Est-ce que vous allez faire une promenade aux environs? demanda-t-il.

—Si vous me le permettez, j'aurai l'honneur de vous accompagner pendant quelques pas, à moins, ajouta-t-il avec un sourire railleur, que vous ayez encore fait un vœu qui vous le défende, auquel cas je m'abstiendrai.

—Allons! fit don Stefano d'un ton de reproche, vous m'en voulez.

—Ma foi non, je vous jure.

—A la bonne heure; nous partirons quand vous voudrez.

—Je suis à vos ordres.

Ils piquèrent leurs chevaux et sortirent du camp.

A peine avaient-ils fait une vingtaine de pas, que don Miguel tira la bride de son cheval et l'arrêta.

—Vous me quittez déjà? lui demanda don Stefano.

—Je ne ferai pas un pas de plus, répondit le jeune homme; et, redressant fièrement la tête et fronçant les sourcils, écoutez-moi, lui dit-il d'un ton hautain: ici vous n'êtes plus mon hôte, nous sommes hors de mon camp, dans le désert; je puis donc m'expliquer clairement et nettement avec vous, et, voto à brios, je vais le faire.

Le Mexicain le regarda d'un air surpris.

—Je ne vous comprends pas, dit-il.

—Peut-être; je souhaite que cela soit, mais je ne le crois pas; tant que vous avez été mon hôte, j'ai feint d'ajouter foi aux mensonges que vous me débitiez; mais maintenant vous n'êtes plus pour moi, que le premier venu, un étranger, et je veux vous faire connaître franchement ma pensée; je ne sais quel nom appliquer sur voire face blême, mais je suis certain que vous êtes mon ennemi ou tout au moins l'espion de mes ennemis.

—Caballero, ces paroles... s'écria don Stefano.

—Ne m'interrompez pas, continua le jeune homme avec violence, peu m'importe qui vous êtes, il me suffit de vous avoir démasqué; je vous remercie d'être entré dans mon camp; au moins maintenant, si je vous rencontre jamais, je vous reconnaîtrai; seulement croyez-moi; ceci est un conseil que je me permets de vous donner: secouez vos chaussures en me quittant, ne vous trouvez plus en face de moi, il pourrait vous arriver malheur!

—Des menaces! interrompit le Mexicain pâle de rage.

—Prenez mes paroles comme il vous plaira, mais retenez-les dans l'intérêt de votre sûreté; bien que je ne sois qu'un aventurier, je vous donne en ce moment une leçon de loyauté dont vous ferez bien de profiter; rien ne me serait plus facile que d'acquérir les preuves de votre trahison; j'ai avec moi trente compagnons dévoués qui, sur un signe de moi, vous feraient un fort mauvais parti, et, en fouillant vos habits et vos afforjas, trouveraient sans doute au milieu de vos tortillas bénites, fit-il avec un sourire sardonique, les raisons de la conduite que vous avez tenue avec moi depuis que je vous ai rencontré; mais vous avez été mon hôte, et ce titre est votre sauvegarde; allez en paix, et ne vous placez plus sur ma route.

En prononçant ces mots il leva le bras et appliqua un vigoureux coup de chicote (cravache) sur la croupe du cheval de don Stefano. Le barbe, peu habitué à de semblables traitements, partit comme un trait, malgré tous les efforts de son cavalier pour le retenir.

Don Miguel le suivit un instant des yeux, puis il retourna à son camp en riant a gorge déployée de la façon dont il avait terminé l'entretien.

—Allons, enfants! dit-il aux gambucinos, en route vivement, il nous faut arriver avant le coucher du soleil au gué del Rubio, ou le guide nous attend.

Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche.


[XIII.]

L'embuscade.

Aucun incident digne d'être rapporté ne troubla le voyage pendant le cours de cette journée. La cuadrilla traversait un pays accidenté, coupé de rivières peu profondes, parsemé de hautes futaies et de bouquets de cotonniers, peuplés par une infinité d'oiseaux de toutes sortes et de toutes couleurs; à l'horizon une longue ligne jaunâtre, au-dessus de laquelle planait un épais nuage de vapeurs, indiquait le Río Colorado Grande del Norte.

Ainsi que don Miguel l'avait prévu, on atteignit le gué del Rubio quelques minutes avant le coucher du soleil.

Nous expliquerons ici en quelques mots de quelle façon campent les caravanes dans le désert; cette description est indispensable pour que le lecteur puisse comprendre comment il est facile de sortir et de rentrer dans le camp sans être aperçu.

La cuadrilla, en sus de ses mules de charge, conduisait avec elle une quinzaine de wagons chargés de marchandises; lorsque l'endroit du campement était choisi, les quinze wagons étaient disposés en carré à la distance de trente-cinq pieds l'un de l'autre; dans les intervalles étaient placés six ou huit hommes qui allumaient un feu autour duquel ils se groupaient pour cuisiner, manger, causer et dormir. Les chevaux étaient placés au centre du carré, non loin de la tente mystérieuse qui marquait juste le milieu du camp. Chaque cheval avait le pied hors montoir avec le pied correspondant de derrière attachés à une corde longue de vingt pouces. Nous ferons remarquer que bien qu'un cheval entravé de cette façon se trouve d'abord fort gêné, bientôt il s'accoutume suffisamment pour pouvoir marcher lentement. Du reste, cette mesure toute de prudence est prise afin que les bêtes ne s'éloignent pas et ne soient point enlevées par les Indiens. Deux chevaux sont toujours entravés ensemble, un qui a les pieds attachés, et l'autre retenu seulement par une longe, et qui en cas d'alarme piaffe et galope autour de son compagnon qui lui sert pour ainsi dire de pivot.

L'espace laissé libre par les wagons était rempli par des fascines, des arbres empilés les uns sur les autres, et les ballots des mules.

Rien n'est plus singulier que l'aspect d'un de ces campements d'aventuriers dans la prairie. Les feux sont entourés de groupes pittoresques, assis, penchés ou debout, les uns cuisinant, d'autres raccommodant leurs habits ou les harnais des chevaux, d'autres fourbissant leurs armes; par intervalles, du sein de ces groupes s'élèvent des éclats de rire qui annoncent que les contes joyeux font gaiement la ronde, et qu'en devisant on cherche à oublier les fatigues du jour et à se préparer à celles du lendemain.

Puis, pour compléter le tableau, de distance en distance devant les retranchements les sentinelles calmes et droites, appuyées sur leurs riffles.

Ainsi que nous l'avons dit, au centre s'élève la tente du chef gardée par un factionnaire qui surveille en même temps les chevaux.

D'après la description que nous avons donnée, il est facile de comprendre que les wagons forment des espèces d'embrasures au moyen desquelles un homme adroit peut facilement, en rampant sous les trains, sortir sans être aperçu des factionnaires et rentrer lorsque bon lui semble, sans avoir éveillé l'attention de ses compagnons, dont les regards, ordinairement dirigés vers la campagne, n'ont aucune raison de surveiller ce qui se passe à l'intérieur du camp.

Aussitôt que tout fut en ordre, que chacun fut installé aussi confortablement que le permettaient les circonstances, don Miguel se fit amener un cheval frais sur lequel il monta, et s'adressant à ses compagnons groupés autour de lui:

—Señores, dit-il, une affaire pressante m'oblige à m'éloigner pour quelques heures, veillez avec soin sur le camp pendant mon absence, surtout ne laissez pénétrer personne au milieu de vous; nous nous trouvons dans des régions où la plus grande prudence est nécessaire pour se garantir de la trahison qui menace sans cesse et prend toutes les formes pour tromper ceux que la négligence empêche de se tenir sur leurs gardes. Le guide que nous attendons si impatiemment, arrivera sans doute d'ici à quelques instants; ce guide, plusieurs d'entre vous le connaissent déjà de vue, tous le connaissent de réputation, peut-être viendra-t-il seul, peut-être amènera-t-il quelqu'un avec lui. Cet homme, dans lequel nous devons avoir la plus grande confiance, doit être, pendant mon absence, entièrement libre de ses actions, aller et venir sans qu'on lui oppose le moindre obstacle; vous m'avez entendu, suivez de point en point mes recommandations; du reste, je vous le répète, je serai bientôt de retour.

Après avoir fait un dernier signe d'adieu à ses compagnons, don Miguel sortit du camp et se dirigea vers le Rubio, dont il traversa facilement le gué presque à sec en ce moment.

Ce que le chef des aventuriers avait dit à ses compagnons, à propos de Bon-Affût, était une inspiration du ciel, car, s'il n'avait par ordonné péremptoirement qu'on laissât le chasseur libre de ses mouvements et de ses volontés, il est probable que les sentinelles lui auraient barré le passage, et alors le jeune homme, privé du secours providentiel des deux coureurs des bois, aurait été incontestablement perdu.

Après avoir traversé le gué, don Miguel lança son cheval à toute bride tout droit devant lui; cette course furieuse dura à peu près deux heures, à travers des bois touffus qui, à chaque instant, se faisaient plus épais et se métamorphosaient peu à peu en forêt.

Après avoir traversé une gorge assez profonde, dont les flancs rapides étaient couverts de fourrés impénétrables, le jeune homme arriva à une espèce de carrefour étroit ou aboutissaient plusieurs sentiers de bêtes fauves, et au centre duquel un Indien, revêtu de son costume de guerre, fumait gravement accroupi devant un feu de fiente de bison, pendant que son cheval, entravé à quelque distance, broutait du bout des lèvres les jeunes pousses des arbres. Dès qu'il aperçut l'Indien, don Miguel pressa l'allure de son cheval afin de le joindre plus promptement.

—Bonsoir, chef, dit-il en sautant légèrement à terre et en serrant amicalement la main que lui tendait le guerrier.

—Ooah! fit le chef, je n'attendais plus mon frère pâle.

—Pourquoi donc, puisque je vous avais promis de venir.

—Peut-être aurait-il mieux valu que le visage pâle demeurât dans son camp; Addick est un guerrier, il a découvert une piste.

—Bon! Les pistes ne manquent pas dans la prairie.

—Och! Celle-ci est large et foulée sans précaution: c'est une trace des visages pâles.

—Bah! Que m'importe, fit insoucieusement le jeune homme; croyez-vous donc que ma troupe est la seule qui parcoure les prairies en ce moment?

Le peau-rouge secoua la tête.

—Un guerrier indien ne se trompe pas sur le sentier de la guerre. Cette piste est celle d'un ennemi de mon frère.

—Qui vous le fait supposer?

L'Indien parut ne pas vouloir s'expliquer plus clairement; il baissa la tête, et au bout d'un instant il répondit:

—Mon frère verra.

—Je suis fort, bien armé, je me soucie fort peu de ceux qui prétendraient me surprendre.

—Un homme n'en vaut pas dix, fit sentencieusement l'Indien.

—Qui sait? répondit légèrement le jeune homme; mais, continua-t-il, ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment; je viens ici chercher les nouvelles que le chef m'a promises.

—La promesse d'Addick est sacrée.

—Je le sais, chef, voilà pourquoi je n'ai pas hésité à venir; mais le temps se passe, j'ai une longue route à faire pour rejoindre mes compagnons, un orage se prépare, et je vous avoue que je serais médiocrement flatté d'y être exposé à mon retour; veuillez donc être bref.

Le chef s'inclina affirmativement, et de la main il indiqua au jeune homme une place à ses côtés.

—Bon; maintenant commencez, chef, je suis tout oreille, répondit don Miguel en se laissant tomber sur le sol; et d'abord, comment se fait-il que ce ne soit qu'aujourd'hui que je vous rencontre?

—Parce que, répondit flegmatiquement l'Indien, comme mon frère le sait, il y a loin d'ici au Queche-Pitao (ville de Dieu); un guerrier n'est qu'un homme, Addick a accompli l'impossible pour rejoindre plus tôt son frère le visage pâle.

—Soit, chef, je vous remercie. Maintenant venons au fait: que vous est-il arrivé depuis notre séparation?

—Quiepaa-Tani a ouvert ses portes toutes grandes devant les deux jeunes vierges pâles; elles sont en sûreté, dans le Queche, loin des regards de leurs ennemis.

—Et ne vous ont-elles chargé de rien me dire?

L'Indien hésita une seconde.

—Non, dit-il enfin, elles sont heureuses, et elles attendent.

Don Miguel soupira.

—C'est étrange, murmura-t-il.

Le chef jeta sur lui à la dérobée un regard inquisiteur.

—Que fera mon frère? demanda-t-il.

—Bientôt je serai près d'elles.

—Mon frère à tort, nul ne sait où elles se trouvent; à quoi bon révéler leur refuge?

—Bientôt, je l'espère, je serai libre d'agir sans craindre les regards indiscrets.

Une flamme sombre brilla dans l'œil du peau-rouge.

—Wacondah seul est maître de demain, fit-il.

Don Miguel le regarda.

—Que veut dire le chef?

—Rien autre que ce que je dis.

—Bon. Mon frère veut-il m'accompagner à mon camp?

—Addick retourne à Quiepaa-Tani, afin de veiller sur celles que son frère lui a confiées.

—Vous reverrai-je bientôt?

—Peut-être, répondit-il évasivement; mais, ajouta-t-il, mon frère ne m'a-t-il pas dit qu'il comptait se rendre au Queche?

—En effet.

—Quand viendra mon frère?

—Au plus tard, dans les premiers jours de la prochaine lune; pourquoi cette question?

—Mon frère est un visage pâle; si Addick ne l'introduit pas lui-même dans le Queche, le chef blanc n'y pourra pas pénétrer.

—C'est juste, à l'époque que je vous ai indiquée, je vous attendrai au pied de la colline ou nous nous sommes quittés.

—Addick y sera.

—Bien je compte sur vous; maintenant il faut que je vous quitte: la nuit tombe rapidement, le vent commence à souffler avec force, je dois partir.

—Adieu, répondit laconiquement le chef, sans faire un geste pour le retenir.

—Adieu.

Le jeune homme se mit en selle et piqua des deux.

Addick le regarda s'éloigner d'un air pensif; puis, lorsqu'il eut disparu derrière un bouquet d'arbres, il se pencha légèrement en avant et imita à deux reprises le sifflement du cobra Capel.

A ce signal, les branches d'un fourré peu distant du feu s'écartèrent avec précaution, et un homme parut.

Cet individu, après avoir jeté autour de lui un regard soupçonneux, s'avança vers le chef, devant lequel il s'arrêta.

Cet homme était don Stefano Cohecho.

—Eh bien? dit-il.

—Mon père a entendu? demanda l'Indien d'un ton équivoque.

—Tout.

—Alors je n'ai rien à apprendre à mon père.

—Rien.

—L'orage commence; que veut faire mon père?

—Ce qui est convenu; les guerriers du chef sont prêts?

—Oui.

—Où sont-ils?

—A l'endroit désigné.

—Bien, partons.

—Partons.

Ces deux hommes, qui depuis longtemps déjà devaient fort bien se connaître, s'étaient entendus en quelques mots.

—Venez, dit don Stefano à voix haute.

Une dizaine de cavaliers mexicains parurent.

—Voilà du renfort au cas où vos guerriers ne suffiraient pas, fit-il en se tournant vers le chef.

Celui-ci dissimula un mouvement de mauvaise humeur et répondit, en haussant les épaules avec dédain:

—A quoi bon vingt guerriers sur un homme seul!

—C'est que cet homme en vaut cent! répondit don Stefano avec un ton de conviction qui donna à réfléchir au chef.

Ils partirent.

Cependant don Miguel galopait toujours; il était loin pourtant de se douter du complot qui, en ce moment, se tramait contre lui; et, s'il hâtait sa marche, ce n'était nullement par appréhension, mais parce que le vent, dont la violence croissait de minute en minute, et les larges gouttes de pluie qui commençaient à tomber, l'avertissaient de chercher un abri au plus vite. Tout en galopant, il réfléchissait au court entretien qu'il avait eu avec le guerrier peau-rouge; en repassant dans son esprit les paroles qui avaient été échangées entre eux, il sentait une inquiétude vague, une crainte secrète, se glisser dans son cœur, sans qu'il lui fût possible de se rendre bien clairement compte de l'émotion qu'il éprouvait; il lui semblait entrevoir une trahison derrière les réticences étudiées du chef; il se rappelait maintenant que parfois celui-ci avait paru gêné en lui parlant. Tremblant alors qu'un malheur ne fut arrivé aux jeunes filles ou qu'un péril les menaçât, il sentit augmenter son inquiétude, d'autant plus qu'il ne savait quel moyen employer pour s'assurer de la fidélité de l'homme qu'il soupçonnait d'une perfidie.

Tout à coup un éclair éblouissant traversa la nuée, son cheval fit un brusque écart de côté et deux ou trois balles sifflèrent auprès de lui.

Le jeune homme se redressa sur sa selle. Il se trouvait au milieu de la gorge que quelques heures auparavant, il avait traversée; une obscurité profonde l'enveloppait de toutes parts, et dans l'ombre, tout autour de lui, il lui sembla voir s'agiter des formes humaines indécises et comme effacées par l'épaisseur des ténèbres. En ce moment, d'autres coups de feu furent tirés sur lui, son chapeau fut enlevé par une balle, et plusieurs flèches passèrent à quelques lignes de son visage.

Don Miguel releva résolument la tête.

—Ah! Traîtres! s'écria-t-il d'une voix forte.

Et, enlevant son cheval avec les genoux, il s'élança en avant avec une vélocité vertigineuse, tenant la bride aux dents, à demi couché sur le cou de sa monture, et un revolver de chaque main.

Un effroyable cri de guerre se fit entendre, mêlé à des imprécations de fureur articulées en espagnol.

Don Miguel passa comme un tourbillon au milieu de la masse qui s'agitait autour de lui, et déchargea ses revolvers au plus épais de ses ennemis inconnus. Des cris de douleur et de rage, des coups de feu et des flèches le poursuivirent sans ralentir la course effrénée de son cheval, qui semblait ne plus toucher terre, tant il détalait avec rapidité.

Derrière lui, le jeune homme entendait le galop furieux de plusieurs chevaux qui se pressaient à sa poursuite.

—Trahison! Trahison! criait-il en brandissant son sabre, faisant cabrer son cheval et bondissant comme un chacal au milieu de l'affreuse mêlée qui se resserrait incessamment autour de lui.

Soudain, au plus fort de la lutte, au moment suprême où il sentait que ses forces étaient sur le point de l'abandonner, trois coups de feu éclatèrent dans l'ombre, et les gens qui l'attaquaient, pris à revers, furent contraints, à leur tour, de se défendre contre des ennemis invisibles.

—Nous arrivons! cria une voix vibrante dont l'accent énergique fit tressaillir les assaillants, tenez bon! Tenez bon!

Don Miguel répondit par un hurlement terrible et se rejeta au milieu de la mêlée avec un redoublement d'efforts. Maintenant il n'était plus seul, il se savait soutenu, il se croyait sauvé.

La foule oscilla dans l'ombre comme les blés murs sous la faux du moissonneur, la masse compacte des assaillants se fendit en deux parts, trois hommes, trois démons, se précipitèrent au milieu de la trouée qu'ils avaient faite, et leurs chevaux vinrent en bondissant se ranger aux côtés de celui de l'aventurier.

—Ah! Ah! s'écria celui-ci avec un éclat de rire railleur, la lutte est égale maintenant; en avant, compagnons, en avant!

Et il se rejeta dans la mêlée, suivi de ces intrépides auxiliaires.

Qui étaient ces hommes? D'où venaient-ils? Il ne le savait pas et ne songeait pas à le demander. D'ailleurs, ce n'était pas le moment des explications, il fallait vaincre ou mourir.

—Tuez-le! Tuez-le! hurlait un homme qui, à chaque minute, se précipitait sur lui le sabre haut, avec toute la féroce ardeur d'une haine invétérée.

—Oh! C'est donc vous, don Stefano Cohecho, s'écria don Miguel, je savais bien que nous nous rencontrerions, votre voix vous a dénoncé.

—A mort! A mort! répondit celui-ci.

Les deux hommes se jetèrent à corps perdus l'un sur l'autre, les chevaux se heurtèrent avec une force terrible l'homme que l'aventurier prenait pour don Stefano roula sur le sol.

—Victoire! cria don Miguel en fouillant avec son machette tout ce qui se trouvait à sa portée.

Ses amis inconnus toujours auprès de lui s'élancèrent à sa suite. Malgré tous leurs efforts, ceux qui les attaquaient ne purent plus longtemps, maintenir leur position, et ils commencèrent à fuir dans toutes les directions.

La gorge était franchie.

Désormais nul obstacle sérieux ne s'opposait à la fuite de don Miguel; il pressa son cheval, la noble bête redoubla d'ardeur.

Un peu plus libre alors, le jeune homme regarda autour de lui. Ses défenseurs inconnus avaient subitement disparus comme par enchantement.

—Qu'est-ce que cela signifie? murmura-t-il.

En ce moment il sentit au bras gauche une commotion assez semblable à un coup de fouet: une balle venait de l'atteindre. Cette blessure le rappela au sentiment de sa position présente.

Ses ennemis s'étaient ralliés et avaient recommencé leur poursuite. Devant lui il entendait gronder les flots jaunâtres du Rubio; la colère de Dieu et la colère des hommes semblaient se liguer contre lui pour l'accabler: ce fut alors qu'une épouvante insensée s'empara de lui; il se crut perdu et poussa ce premier cri d'agonie entendu des chasseurs.

Cependant ceux qui le poursuivaient gagnaient rapidement sur lui; sans hésiter, sans réfléchir, il se précipita dans le Rubio avec son cheval; une vingtaine de balles firent crépiter l'eau tout autour de lui; il se retourna bravement sur son cheval et fit feu une dernière fois de ses revolvers en poussant ce cri auquel les chasseurs répondirent par le mot:

—Courage!

Mais la nature humaine a des bornes qu'elle ne peu dépasser. Ce dernier effort acheva d'éteindre le peu de forces qui lui restaient, et, serrant avec la frénésie de désespoir la bride de son cheval, il roula dans le fleuve et s'évanouit en murmurant d'une voix éteinte:

—Laura! Laura!

Deux coups de feu se croisèrent au-dessus de sa tête, l'un tiré par l'homme qui, de la rive, le couchait en joue l'autre par Bon-Affût. L'inconnu poussa un hurlement de bête fauve, s'affaissa en tournoyant comme un homme ivre et disparut.

Qui était cet homme? Était-il mort ou seulement blessé?


[XIV.]