III
Le Cirque
Au Théâtre
Café-Concert
Les Courses
De Tout
LE CIRQUE
Igor Strawinsky, Tristan-Bernard, Lucien Guitry et tant d'autres Picassos, comme vous avez raison d'aimer le Cirque, que Lautrec aima encore plus que vous!
Ah! qui ne peut chérir le Cirque où tout est pittoresque, contrasté, brillant; où tout est imprégné de cette «odeur de Cirque», que l'on ne respire nulle part ailleurs?
Le Cirque! C'est-à-dire toute la fantaisie acrobatique, les écuyers, les écuyères, les clowns, les trapézistes, les barristes, les sauteurs, les équilibristes et les dresseurs de phoques, les jongleurs et les avaleurs de sabres!
Le Cirque! C'est-à-dire les chevaux dressés, le jockey du Derby, la voltige indienne aux sauts d'obstacles, the wentworth trio in a novel equestrian act; le Cirque, l'auto-bolide et le bilboquet humain, the sensation of all sensations, par the fearless young and fascinating Parisian, Mauricia de Thiers; le Cirque, les jeux icariens et l'empereur de la magie, Captain Breydson perillous trapezist equilibrist act et The Arizona's tomahawk's jugglers!
Quand on aime le Cirque, j'entends le véritable Cirque populaire, le Cirque où du vrai peuple est sensible à la force, à l'adresse, et acclame et tempête; le véritable Cirque, où de la musique, et quelle musique! ronronne ou fracasse ou susurre ou endort; le véritable Cirque où se perpétuent d'ancestrales et puériles traditions; le véritable Cirque où tout est pailleté, en oripeaux, en franges fanées d'or ou d'argent; où tout est clinquant, bariolé et vif! Ah! quand on aime ce Cirque-là, on frémit en entrant, en respirant l'odeur des écuries; et l'on attend les rires, ces tempêtes de rires qui dégringolent des gradins et qui s'écrasent au milieu de la piste!
Lautrec, qui chérissait le Cirque, à pleine joie, représenta les clowns, les acrobates, les dresseurs de chiens et les écuyers; et une toile qui le «situa» tout de suite, ce fut l'Ecuyère au Cirque Fernando, placée longtemps, se rappelle-t-on, à l'entrée du Moulin-Rouge, et que je retrouvai plus tard chez Jean Oller. Ah! la merveilleuse toile, si singulière, si unique, si imprévue, qu'elle m'arracha un cri de stupeur quand je la vis pour la première fois! C'était un gros cheval de piste dessiné d'une splendide façon; et, sur sa croupe, se tenait assise une écuyère avec une si étonnante face; tandis que, au milieu du tapis, l'écuyer, à visage de crapaud, s'arquait et déroulait sa chambrière. Et les blancs et les roses et le noir de l'habit jouaient là-dedans, la piste non recouverte, la toile apparente. Une œuvre tout de suite si invue, si anormale presque; comme d'un peintre venu on ne savait d'où;—un dessin si excentrique, et qui devait, par la suite, moins peut-être nous troubler, mais nous ravir toujours par sa fascinante personnalité, par son inégalable puissance!
PHOTO DRUET
JANE AVRIL
Quand Lautrec fut à Saint-James, il se ressouvint du Cirque qu'il avait tant aimé; et, là, sans modèles, il crayonna une suite d'une vingtaine de dessins, uniquement consacrés aux gens de Cirque, et que Manzi édita sous ce titre: Au Cirque.
Dessins d'une exagération caractéristique, d'une troublante déformation, d'un imprévu si drolatique, qui, cependant, ne fait jamais rire. Et vous voilà revenus ici, dans cette série de planches, les clowns et les écuyères, les chiens savants et les danseuses. Et je revois, chaque fois que je regarde ces dessins, tous vos gestes adroits, toutes vos cocasseries, ô clowns; tout votre maniérisme, ô écuyères de haute école; et je vous retrouve aussi, vous, ô clownesses fantaisistes, clownesses presque de bal masqué, avec vos gamineries d'enfant vicieux et vos mines de chattes guindées!
Foottit, ce clown génial, Foottit surtout, émerveilla Lautrec. Il le suivit partout. Et lui, Foottit et Chocolat, ils devinrent les tenaces clients du bar Achille, jusqu'au moment de la définitive fermeture de ce réjouissant assommoir. Ils dégustaient tous trois tous les short-drinks, tous les gin-wiskies, tous les gobblers et punchs de la maison; puis on se donnait rendez-vous au cirque de la rue Saint-Honoré;—après quoi, ils se rassemblaient encore, Lautrec, Foottit et Chocolat, pour regagner le bar délectable.
Lautrec notait rarement des croquis autour de la piste. Quelques tics de son ami Foottit, et c'était tout. Sa mémoire lui suffisait; elle collectionnait une copieuse moisson de gestes, de bonds et d'aspects plastiques.
Il était transporté par les pantomimes et les brefs scénarios que Foottit jouait avec Chocolat; et il déclarait, avec tant de vérité, que cela, c'était autrement intéressant que toutes les pièces de théâtre.
Lautrec a représenté Foottit comme un gros rat éveillé, gambadeur et rusé, en perpétuelle recherche de drôleries. Il l'a dessiné d'inoubliable façon; et, de Chocolat, il a fait un nègre hilarant, tenant du singe, un nègre singulièrement excité et folâtre.
Tous les dessins consacrés au Cirque purent bien être réalisés de mémoire, à Saint-James; Lautrec les avait tellement gravés dans le cerveau, tous les chevaux, tous les chiens, tous les personnages, petits ou grands, qui animent de joie une piste. Presque automatiquement, il a exécuté tous ces dessins-là; et, presque automatiquement, aussi, il a trouvé pour eux les mises en pages les plus définitives et les plus rares. Considérez attentivement tous ces dessins d'un «malade»; et vous serez surpris de leur expressive étrangeté et de leur parfaite variété. Il y a là quelque chose de solide et d'inexplicable qui peut dérouter singulièrement les psychiâtres. Cette sagesse, cette parfaite mise au point esthétique, cela, en effet, vous alarme, comme cela vous trouble aussi chez un Van Gogh,—et, en ce moment même, chez Maurice Utrillo. En confrontation des prouesses picturales de ces trois merveilleux artistes, «touchés» cérébralement, les œuvres des peintres dits raisonnables ne sont que sottises et écœurantes banalités! Le génie alors est-il donc, vraiment, en somme, l'apanage de ceux que les psychiâtres appellent, en leur barbare langage, des «dégénérés supérieurs?»
AU THÉÂTRE
Tout le cortège des acteurs et des actrices, tout le chariot de Thespis, défila aussi devant Lautrec.
Les pièces dites de théâtre l'ennuyaient lourdement; mais il s'intéressait aux physionomies et aux tics des acteurs et de leurs compagnes.
C'est surtout à propos de ses lithographies que nous aurons à citer les noms de tous ceux et de toutes celles qu'il dessina.
Il les obtint tous «ressemblants», avec une liberté et une réussite saisissantes, d'après des croquis expédiés dans les coulisses ou dans les loges.
Il était curieux à voir, balafrant son papier, le zébrant, le couturant, piquant de bleu un œil, griffant de rouge une bouche, accents seulement pour la mémoire, et qui devenaient ensuite bien autrement intenses, quand il cherchait l'ensemble.
Et quelle autre longue suite d'exacts portraits! Nous avouons bien vite, toutefois, que la plupart des acteurs et actrices ainsi choisis n'appréciaient guère leur bonne fortune. Ils nous viennent en nombre sous la plume les noms des comédiens et des tragédiens qui méprisaient Lautrec. Ah! le physique du peintre entre en ligne de compte dans l'estime de ces gens-là! Et Lautrec n'était même pas, au surplus, un peintre officiel et décoré!
Les photographies les plus retouchées, les plus rajeunies surtout—les fossiles ont horreur du vrai!—, sont si loin du verdict affirmé par le dessin de Lautrec. Sévère constat! mais était-ce sa faute à lui si des acteurs et des actrices pouvaient, et peuvent encore, hélas! jouer sans être sifflés, jusqu'aux bégaiements de la seconde enfance?
Heureux âge! Mais plus vif plaisir de Lautrec quand il les crucifiait, tous ces radoteurs!
Il eut, pourtant, des préférés et des préférées. Il représenta souvent Mme Sarah Bernhardt, Guy et Méaly, Réjane et Brasseur, Antoine et Judic, Lavallière et Baron, Mmes Caron et Bartet; ceux-là et celles-là, il les acceptait, et il les dessina avec un vif contentement.
Mais sa plus tenace passion, peut-être, ce fut Mlle Marcelle Lender, divette au théâtre des Variétés, et qu'il dessina tant de fois, avant que de peindre d'après elle cette toile souveraine: Marcelle Lender dansant le pas du boléro, de Chilpéric.
Oui, je sais, Lautrec, avec sa voix très perçante, assommait les gens; et il se faisait souvent expulser des coulisses. Mais peut-on penser que, par la suite, on osa traiter ainsi le peintre qui avait réalisé cette merveille picturale?
Et pourquoi, surtout, tous ces acteurs et toutes ces actrices n'ont pas possédé ou gardé leur portrait peint par Lautrec?
Mademoiselle Lender, comment, vous, par exemple, n'avez-vous pas chez vous, je n'ose pas écrire dans votre cœur, l'extraordinaire toile que je viens de citer, et qui vous représente si racée, si ployante, si souple, et si orgueilleuse devant le sourire béat de votre ami Brasseur? Ne saviez-vous donc pas que jamais, dans ce genre, on n'exécuta une toile plus glorieuse? O la coupable indifférence! Et bien plus coupable encore, l'indifférence de la Société des Amis du Louvre! Car, sait-on où ira, à la mort de M. Maurice Joyant, qui le possède, ce chef-d'œuvre? Peu importe, peut-être, d'ailleurs; car, là où il se trouvera, il figurera comme l'une des plus miraculeuses réussites de la peinture française de tous les temps!
Lautrec, aussi, représenta l'amusante, l'inoubliable Judic, dans sa loge; l'acteur Samary, de la Comédie-Française, dans le rôle de Raoul de Vaubert, de Mademoiselle de la Seiglière; M. Lucien Guitry et Mme Jeanne Granier, dans Amants; Le Bargy et Marthe Brandès, etc., etc.
En 1900, de passage à Bordeaux, il peignit deux importantes toiles et de nombreuses études, d'après l'opéra d'Isidore de Lara: Messaline, représenté au Grand-Théâtre.
Lautrec aima enfin les danseuses de ballets; et M. Pierre Decourcelle, dans sa rare collection, possède, par Lautrec, le portrait de l'une de ces danseuses, devant un portant, qui est bien une prestigieuse et incomparable toile.
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ALFRED LA GUIGNE
Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas, avec son dessin figé, conventionnel; Lautrec si animé, si exubérant, et si pénétrant, d'une presque insolence despotique!
Je sais, je sais: toutes ces œuvres sont considérées même actuellement comme des «caricatures» par ceux des gens de théâtre qui furent portraiturés, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brandès et M. Le Bargy n'ont aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir—ce dont je doute!—le dessin qui les représente, elle, vipérine, et lui, trop jeunet. Et, cependant, ne sont-ils pas rehaussés ainsi, «augmentés», en quelque sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux même: ne devraient-ils pas être tout à fait comme cela, pour se parer véritablement d'une réelle personnalité?
Mais voilà, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant chariot de Thespis, surtout le génie!—et M. Brisgand, par ses sottises, opère mieux!
AU CAFÉ-CONCERT
Ce milieu, le Café-Concert, avec son amas de bizarres trognes, de bohèmes, d'excentriques de tous ordres, de déchets d'humanité, gueulant ou susurrant des chansons bêtes; ces hommes et ces femmes, ces orchestres de ravageurs, ces beuglants et ces niais Eldorados;—tout ce milieu devait aussi enchanter Lautrec; et, en effet, il l'enchanta.
C'était, d'ailleurs, le moment d'apothéose du Café-Concert. Partout les gommeuses, les gambilleurs, les chanteuses à voix, les excentriques, les diseuses et les ténorinos, sévissaient. On restait sous le coup des fortes émotions chauffées par Thérésa; et les vieux hommes radotaient, avec des larmes, les chansons de Béranger, de Dupont et de Nadaud. Il y avait, par cela même, le café-concert avec ses sottises nouvelles, et l'autre chantant ou Caveau, où l'on hospitalisait les chansons de Paul Delmet et de Maurice Vaucaire. Dans ce temps-là, pas de revues, pas de bas vaudevilles sur ces petites scènes, où, de huit heures à minuit, défilaient toutes les chanteuses et tous les chanteurs des cinq parties du Monde. Le Caveau pleurait boulevard de Sébastopol; le concert des Décadents flonflonnait rue Fontaine; et Lautrec ne quittait, que pour aller au Moulin, ce dernier café-concert, tapageur et pittoresque. Mais la Duclerc, la reine du lieu, l'inquiétait par sa face ravagée; et il n'osait pas la représenter, la dessiner telle qu'il la voyait, cruelle et de sang atrocement brûlé!
Puis, le printemps revenait; et Lautrec s'en allait revoir, dans l'avenue des Champs-Elysées, les trois magnifiques cafés-concerts qui, alors, en plein air, lançaient aux étoiles les couplets amoureux ou pleurards, sentimentaux ou revanchards, humanitaires ou satiriques, que faisaient écrire, dans les prisons, les entrepreneurs-chansonniers,—ou que commettaient eux-mêmes, sans gloire, les Maurice Donnay et les Bruant.
C'étaient, ces trois cafés-concerts: les Ambassadeurs, l'Alcazar et l'Horloge. Ce dernier devait, plus tard, être remplacé par le Jardin de Paris,—lequel vient de disparaître à son tour.
Comme elles réapparaissaient chaque fois charmantes ces joyeuses bâtisses, à l'air d'établissements de bains très calmes et très roses!
Paulus, Caudieux, Kam-Hill et tant d'autres, à ce moment-là, au temps de Lautrec, y chantaient tour à tour. Paulus, le roi de la chanson, de la chanson remuante, agitée, gambillarde! Paulus, qui était la troisième personne de cette trinité glorieuse: le général Boulanger, Géraudel et lui-même, Paulus! Paulus, qui avait incarné en lui l'âme de la Patrie; et qui, aux accents de plus de deux millions de voix françaises, tous les soirs, dans un café-concert, entraînait, vers l'Arc-de-Triomphe, le père la Victoire et les pioupious d'Auvergne!...
Mais c'était, aussi, la pleine floraison des Ta-ra-ra-boum-di-hé et des frêles niaiseries que chantait plus anémiquement Miss May Belfort, qualifiée sur le programme: artiste lyrique anglaise; et, pourtant, elle alluma tout de suite Lautrec.
Après tout, cette bêlante brebis en valait la peine. Elle était si cocassement puérile, costumée en baby, avec des boucles déroulées sur ses épaules. Elle miaulait, tenant un chat noir entre ses bras ou n'en tenant point; et, en chœur, aux Décadents, on hurlait le refrain de ses couplets, tandis qu'elle se redressait toujours roide, et comme en bois.
Lautrec dessina et peignit souvent cette poupée venue de l'orageuse Irlande. C'était la folie du jour, ces chanteuses ou ces danseuses anglaises: une miss Cécy Loftus ou une miss Ida Heath. On les retrouvait partout; et, cependant, avouons, sans être nationaliste, que la française Duclerc, la fameuse Duclerc, à la fin tragique, avait un autre accent! Ah! celle-là, cette terrible chanteuse minée par la phtisie, sa fin dans un bar, sa rage de danse folle, qui nous secoue encore quand nous évoquons l'écroulement brusque de cette femelle vidée!
Mais, de toutes ces danseuses et diseuses, celle que Lautrec, irrésistiblement, préféra, ce fut Yvette Guilbert.
Il lui consacra les planches de deux albums: une édition française, éditée par Marty, avec notice de M. Geffroy; et une édition anglaise, éditée par Bliss et Sands, à Londres, en 1898, avec un texte de M. Arthur Byl.
Ces lithographies sont depuis longtemps légendaires, il est donc vain de les décrire; mais on peut bien répéter que personne ne représenta avec une expression plus forte et plus significative le profil et la face de Mlle Guilbert.
Lautrec connut la diseuse alors qu'elle habitait avenue de Villiers; et, sur le champ, s'enthousiasmant, il voulut la représenter en Diane antique! Heureusement elle se mit à rire, et jura que la «caricature» seule pouvait donner d'elle une image fidèle. Surprenant propos! Mais Mlle Guilbert était si jeune!
Lautrec suivit son modèle à la Scala, aux Ambassadeurs, dans sa loge, sur la scène, dans les coulisses; et il multiplia d'après elle les dessins, s'en tenant pourtant à des lithographies, n'ayant qu'une seule fois choisi une autre matière: une céramique qu'il exposa à Londres, avec une série de lithographies.
Il illustra également quelques-uns des monologues que disait, de sa voix traînarde et acide, Mlle Guilbert: Le jeune homme triste; Les vieux messieurs; Eros vanné; etc...;—mais il ne laissa pas d'elle un grand portrait peint, alors qu'il peignit si souvent la Goulue et la Mélinite. Et Dieu sait, pourtant, si Mlle Guilbert tenait une place au café-concert! mais, bien entendu, on jugeait à rebours la personnalité qu'elle y apportait. «Quand je pense, me disait-elle, un jour, que les Parisiens me croient la joyeuse interprète des vices modernes, alors que j'en suis la mère Fouettard!»
Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le café-concert; et cela lui suffisait.
Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un album consacré au Café-Concert. Avec un texte très complet et très brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut édité par «l'Estampe originale».
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MAY BELFORT
Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bombé; Jane Avril, papillon tourbillonnant; Edmée Lescot, à la croupe jaillissante; Mary Hamilton, poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, marié bondissant; Paula Brébion, chipie et plantureuse; la Loïe Fuller, flamme et feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur américain!
En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai à citer bien d'autres divettes. Je mentionne seulement ici, pour mémoire, ces trois autres œuvres si curieuses venues du Café-Concert: Chanteuse anglaise, au Star du Havre; Miss Bedson et May Milton.
Avec quel esprit renouvelé, il a dessiné et peint ces filles! Ah! certes, dès que Lautrec touchait à la femme affranchie, à la femme hors du foyer, je veux dire à la bête fendue, prête à tous les déshonneurs et à toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a écrit une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment, comment, lui, devenu un misogyne féroce, n'a-t-il pas bondi sur l'œuvre de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'œuvre de Lautrec un autre apport tout de même que l'apport de Degas, qui se contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes? Crapaudes engraissées, mais crapaudes néanmoins, rien de plus! alors que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisandé, pourri la femelle? N'en a-t-il pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny? Sac d'excréments, même pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant tous les fétides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces faces blanches, vertes, avivées de rouge,—sous ces poitrines blètes, il n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible réquisitoire contre la salauderie des désirs et l'ignominie des ruts?... Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans frémir, sans apercevoir tous les ulcères, tous les chancres, toutes les ravageuses terreurs du musée Dupuytren, cette géhenne effroyable et subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir vu chez M. Théodore Duret, cette May Milton, à la face engraissée, à la mâchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une enveloppe-vessie un magma de pus tourné au jaune et au blanc-vert. Ce tableau est une hideuse épouvante. Cette bouche frottée de rouge, elle tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de défense, elle n'a pas plus de fermeté; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prêche pour les autres hommes?... Singulier problème!
LES COURSES
Les chevaux, les courses de chevaux aussi ne manquèrent point de retenir Lautrec.
Que de simples et jolis dessins, aquarelles ou peintures, il conçut, tout de suite, à la manière anglaise, comme prétexte!—; à sa manière à lui, comme exécution!
Ainsi, ce bref tableau:
La plaine est rase; une colline bleue borde l'horizon; et, dans un coin, des bouquets d'arbres, précédés de barrières blanches, composent un décor plaisant. Le cavalier s'en va au trot gaillard de son cheval; son chien le suit, en tirant la langue; et le bonhomme est tout vermeil, en bon état, vante à coup sûr la sérieuse utilité de l'exercice en plein air. Le ciel, lui-même, est familier; nul nuage romantique, un friselis de laine dans un ciel tendre; et Lautrec complique de variété seulement son cheval dans la classe des hacks et hackneys, des trotters et double-horses, des galloways et des ponies.
D'autres fois, ainsi que nous l'avons dit au chapitre: Filles, il place un attelage en tandem, au bord de la mer. Un tonneau, un voile qui flotte au vent; et, escortant la jeune femme qui conduit, un fox-terrier galope en bondissant.
Que d'éventails Lautrec exécuta dans cet ordre d'idées-là!
Les jockeys, à pied ou à cheval, les lads, les entraîneurs et les paddocks, figurent nombreux aussi dans son œuvre. Et comment en eût-il été autrement pour ce peintre curieux, tellement épris de vie moderne?
Les Courses, d'ailleurs! Les chevaux, les femmes!
Sous couleur d'amélioration de la race chevaline, ne donne-t-on pas, aux Courses, les plus exquis rendez-vous de femmes parées dans un décor de luxe, dans un infini boulingrin émaillé çà et là de somptueuses fleurs?
Et la vue n'en est-elle pas exquise, alors qu'elles sont toutes là, les filles, à la parade, dans la joie de vivre, assistant à une des fêtes du turf?
Oui, elles sont joyeuses, et leur joie resplendit dans leurs yeux, dans le joli mouvement de leurs bras enveloppeurs et de leurs grâces frêles; elles sont superbes aussi sous l'architecture fastueuse du chapeau, toutes jaillies en sveltes lignes de la gaine des jupes et de la sangle du corset. Le bouquet est verni, lustré, plus captivant que rien qui soit au monde, alors qu'il se déroule tant d'idées de bonheur, d'amour de soi-même, d'orgueil de plaire et de triomphe, sur ces visages de filles érigées toutes droites, ou assises sur des chaises, comme sur des socles.
Certes, ici, encore, un décor est tout fait. Cela se compose, tout de suite, ce fond de panaches à l'horizon, cette colline d'arbres et de villas, ces tribunes fleuries ayant un caractère de constructions exotiques, et ce tapis de la pelouse, large, immense, piqué de barrières et de betting-pots.
Et le décor est frais, attirant sous le ciel bleu et mauve des pleins jours d'été. Pour peindre cela, il faut le rendre en quelques points essentiels. C'est, en effet, tout d'une venue, quand on cherche seulement l'arabesque. Les chevaux eux-mêmes se prêtent merveilleusement à ces schémas. Ils sont tout en jambes et en encolures longues. Mais il y a des déformations de génie à inventer pour exprimer des attitudes vraies, pour peindre le pas rythmique ou le galop coulant et près de terre de ces chevaux, qui somnolent et se bercent, au contraire, quand ils sont sur les routes.
Et leurs cavaliers, faire comprendre les longs apprentissages, les labeurs de l'art équestre, c'est rude. Le visage, ici, n'est pas tout; les bras et les jambes et le torse et tout, tout cela a trop travaillé, a été trop violenté, a trop peiné pour qu'on n'étudie pas, à s'y abîmer de longues heures, le caractère des déformations fatales, dans un corps d'anglo-saxon, rompu déjà, pourtant, à toutes les périlleuses aventures des sports.
Et il y a encore autre chose. Car il faut trouver l'atmosphère morale de tous ces gens: mercantis heureux, hommes politiques et escarpes, bookmakers et propriétaires, filles et jockeys. Il faut peindre des âmes vigoureuses du lucre sur des visages rudes ou fragiles, des attitudes exactes de groupes; ne pas verser dans l'anecdote des courtauds de boutique aventurés ici ou des petites gens qui risquent de maigres enjeux.
Aussi bien le sport que tarifent des rentes sûres est de seul intérêt—et de charme certain. C'est, à l'entour de pavillons évoquant des villas de falaises normandes, que se rencontrent seulement le maquignonnage opulent des chevaux et des filles—et l'âpre convoitise des «matelas de billets» pour les entretenir, parallèlement, dans de superbes et quasi similaires écuries, à la litière chaude.
Tout cela, Lautrec le développa encore magnifiquement dans de trop rares œuvres consacrées aux Courses. Dans ses lithographies, notamment, il importe de signaler cette merveilleuse estampe: Jockey se rendant au poteau, qui est un hommage rendu à une des gloires de notre temps.
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JOCKEYS
DE TOUT
Certes, si Lautrec redoutait tout des très gros chiens qui pouvaient le faire tomber, il réservait sa tendresse aux petits chiens à courts ou à longs poils, qui sont les ordinaires compagnons des jeunes filles, des hommes inoccupés et des vieilles catins.
Aussi dessina-t-il et peignit-il de nombreux portraits de chiens.
Notons, par exemple:
Le chien Tommy, un petit chien, à poils longs, couché sur le ventre, et très doux;
La jeune fille avec un chien, aquarelle en éventail;
L'enfant avec la chienne Paméla (Taussat-Arcachon); et, enfin, après quelques autres portraits de chiens, de moindre importance, voici le fameux Bouboule; Bouboule, ce Chéri-Bouboule, enfin Bouboule, le bull-dog, qui s'octroyait l'unique honneur de lécher les joues de la chère Madame Palmyre, la patronne de la Souris!
Bouboule! Oh! si j'écris et si je récris ce nom, avec tant de plaisir, c'est que tous les anciens amis de Palmyre se souviennent toujours, comme moi, de ce chien vraiment chien, de ce Bouboule si goulu et si concupiscent! Mais quel Bouboule aussi bien mal né! Car Palmyre avait vainement tenté de lui inculquer l'amour des femmes. Bouboule les détestait, il n'y avait rien à faire contre cela; et le sacré Bouboule, ce réjouissant Chéri-Bouboule le leur montrait bien aux femelles, qu'il ne les acceptait pas; car, sitôt qu'on n'avait plus les yeux sur lui, il descendait de la table, où il reposait son petit cul tout rond; et, avec des efforts inouïs, rassemblant les dernières gouttes, il pissait sur les robes et sur les manteaux! Pauvre Bouboule, que j'adorais! Qu'est-il devenu, ce Chéri-Bouboule? Oui, je sais, au Paradis des chiens, avec celui de Panurge! mais, du moins, où se trouve maintenant son portrait?
Nous avons revu heureusement celui de Follette, la délicieuse petite chienne blanche, à longs poils, à oreilles droites, à crinière léonine, assise sur son derrière et le poitrail droit, face au spectateur. Petite tête de souris éveillée, chère petite demoiselle et certainement pucelle encore, que Lautrec avait peinte avec une souplesse étonnante, et en si parfait contraste avec le chien Tommy, déjà nommé au palmarès canin,—lui, une sorte de gros paysan balourd en feutre, tombé de tout son poids et de tout son long sur ses pattes de devant.
«De tout!» avons-nous écrit en tête de ce chapitre. Y a-t-il donc, à présent, à citer, des paysages peints ou dessinés par Lautrec?
Nous, nous ne connaissons que quelques paysages proprement dits qui peuvent être donnés à Lautrec. Nous nous souvenons également d'avoir vu chez M. Maurice Guibert et chez M. le Président Séré de Rivières, quelques marines exécutées au lavis et au fusain.
Mais il y a d'autres choses à noter, sans doute, si l'on veut classer des projets pour des couvertures de livres ou pour des affiches; projets que Lautrec cherchait sur un papier ou sur un carton, soit au crayon, soit du bout du pinceau, trempé dans l'essence; et l'on peut cataloguer encore, pour mémoire, des essais de sculpture assez informes qu'il tenta, avenue Frochot, quelques mois avant sa mort.
Par contre, il fit beaucoup d'aquarelles, gouachées ou libres. En voici une brève énumération: Aristide Bruant; l'esquisse pour l'affiche de la Babylone moderne; Au café; Le portrait de Maxime Dethomas, au bal des Quat'z-Arts; Cortège indien; La clownesse et les cinq plastrons; Miss May Belfort, etc., etc...
Aquarelliste, Lautrec gardait la même liberté et la même acuité que pour ses peintures à l'huile, attendu que, chez lui, c'était, avant tout, le dessin qui comptait.
Au résumé, toutes ces menues œuvres, dont nous venons de parler, peut-être trop laconiquement, étaient réalisées un peu au hasard de ce que Lautrec trouvait sous sa main, et selon son humeur du moment. Oui, il ne convient pas, décidément, de voir en lui un homme méthodique, mesuré, disciplinant ses facultés et ses envies de travail. Ceci est seul à enregistrer: il fournissait, à Paris, un dur labeur; et il se réservait l'été pour ne rien faire; je veux dire pour se baigner ou conduire son bateau dans la baie d'Arcachon.