III

Voyages

La Mer

VOYAGES

Avec un homme comme Lautrec, il ne faut pas s'attendre à lire sous ce titre: Voyages, des descriptions de tours du Monde ou même de simples traversées de l'Atlantique. Pays touchant la France ou coins d'extrême banlieue, non très loin cependant de Paris, voilà tout ce que Lautrec entreprit de visiter; et c'est ainsi que, les premières années qui suivirent sa sortie de l'atelier Cormon, il alla simplement plusieurs fois à Villiers-sur-Morin, où habitaient quelques-uns de ses anciens camarades.

Il revit là les peintres Grenier, Claudon; et ce fut, je crois, en 1887, qu'il y peignit le petit portrait de son ami Grenier, qui est aujourd'hui dans la collection Pierre Decourcelle. Plus tard il peignit aussi un portrait de Mme Lily Grenier, portrait pas très beau, assurément, et qui est presque un Roybet.

Ce court voyage de Lautrec à Villiers, et ses brefs déplacements à Etrépagny, où il alla rejoindre deux années de suite son autre ami le peintre Anquetin, afin de chasser, en sa compagnie, les jeunes corbeaux, tout cela, ce ne sont que des excursions, pourrait-on dire, qui, au surplus, le fatiguaient vite; car la campagne bucolique ne pouvait guère séduire ce monomane du Moulin-Rouge et du Café de la place Blanche. Vous ne voyez pas, en effet, Lautrec regardant des champs ou des arbres, tandis que s'offrent à ses yeux des visions de la Goulue se cabrant, de Jane Avril tournoyant ou de Valentin pinçant un cavalier seul, dans le tonnerre des cuivres!

Pourtant, Lautrec accomplit de plus sérieux voyages en Angleterre, en Espagne, en Belgique et en Hollande; mais il ne pénétra point en Italie. Fort heureusement, peut-être; car, visiteur du sud de la botte, quelle impossibilité pour lui de revenir de Naples,—de Naples, la chaude et franche ville salope!

Il fut à Bruxelles, aussi, pour une exposition de quelques-unes de ses œuvres à la Libre Esthétique;—et, en Angleterre, pour une autre exposition, au moment critique de la guerre anglo-boer.

C'est avec son ami Maxime Dethomas, haut par la taille et haut par le talent, qu'il visita une partie de la Hollande. Ils descendirent l'Escaut en bateau. Amer voyage qui ne plut pas à Lautrec!

D'Angleterre, il rapporta de nouvelles recettes de cocktails. Heureux pays qu'il nous vanta à son retour, parce que l'alcoolisme y est très considéré et même consacré par les lords!

Il y a d'autant mieux étudié l'art de préparer les english and american drinks. C'est le doigté surtout qui l'a ébloui. Ce n'est pas seulement, en effet, le dosage qui importe, mais la manière de faire le précipité; et cette opération chimique renouvelée de différentes façons, lui a fait entrevoir un «monde de sensations» pour l'odorat et pour le goût. Devant tous les mélanges possibles il resta un moment, assurément, stupéfait et inquiet. Il se mit tout de même de bon cœur à la besogne; et, bientôt, il réussit à merveille toute la gamme des short drinks et des long drinks.

De ses deux voyages en Espagne, le premier tourné avec son ami Maurice Guibert, il rapporta d'autres vives observations puisées cette fois aux maisons closes. Car, on se doute bien que, s'il s'est enthousiasmé pour Goya à Madrid et pour le Greco à Tolède, il n'a point manqué de fêter les filles de toutes les chaudes rues de l'Espagne.

La célèbre lithographie en couleurs qu'il intitulera: La passagère du 54, et qui représente une jeune femme de profil, sur un bateau, sous une tente, est un souvenir réalisé de ce voyage-là.

Mais, surtout il n'oubliera plus jamais les œuvres du Greco et de Goya.

Cette fois, il a vu Goya!... Et il exprime toute sa frénétique admiration pour cet hallucinant visionnaire des plus violentes sensations picturales. Et quel inventeur de l'art moderne! C'est lui qui a déchaîné toutes les fantaisies et tous les concepts. Dans le rêve, il est allé au delà de toute audace; il a créé des monstres parfaitement organisés; il a, dans tous les cauchemars et dans toutes les angoisses, exprimé l'inexprimable, se servant d'un étrange dessin et d'une rare sobriété de couleurs. Enfin, il a marqué de sa puissante griffe tous les peintres qui sont venus et qui viendront après lui, pour représenter l'effroi et la désolation du Monde!

PHOTO DRUET

PORTRAIT DE Mme SUZANNE V.

A Tolède, Lautrec a vu aussi le Greco, et surtout le somptueux et miraculeux Enterrement du Comte D'Orgaz. Rentré à Paris, il dira à son ami Romain Coolus, qu'il a également connu à la Revue blanche: «Je vais te faire ton portrait à la manière du Greco!»

Le portrait, on le sait, fut peint; mais, heureusement, à la manière de Lautrec.


LA MER

Accompagnant encore son ami Maxime Dethomas, Lautrec alla une année à Dinard, puis à Granville.

Pour ce voyage, il prit son costume de capitaine de la marine marchande, avec la casquette plate, toujours sans galon. Et il était joyeux, confiant, pour le défendre des sarcasmes de la foule, en son ami le «géant» Dethomas; Dethomas ou Gronarbre, ainsi il le surnommait, Brasseur ayant nasillé ce mot-là, un soir, dans une revue jouée au théâtre des Variétés.

Il existe peu de «marines» de Lautrec. Il adorait seulement la mer pour s'y baigner, et pour ce vrai prétexte: être nu. Il demandait qu'on le photographiât ainsi. «Je fais le lion!» disait-il, sans se soucier de ce que la plaque pouvait enregistrer.

Pour le reste, les longues excursions le fatiguaient. Il fallait avec lui se désintéresser des curiosités signalées par les guides. Les spectacles de table d'hôte lui suffisaient. A une bonne qui servait, son tablier pavoisé de taches d'encre, il jeta, un jour: «Attention, ma fille, vous avez vos règles en noir!» et les convives pouffant de rire, cela l'égaya.

Si cordial et si boute-en-train, nous a dit souvent Dethomas, était Lautrec quand il oubliait un instant la tenace tristesse de sa vie: sa courte stature. Et son art de peindre avec un mot! En province, par exemple, se rencontrait-il avec des gens chic, il disait, en boutonnant des gants imaginaires: «Dans le monde!». Une autre fois, comme venu pour une inauguration et passant sa bretelle rouge en travers de sa chemise: «Carnot!» faisait-il. Et au théâtre, enfin, lui arrivait-il de s'endormir sur l'épaule de son voisin, et celui-ci le secouant: «La vie de château!» disait Lautrec, très doux.

La mer! Soit! mais Arcachon et surtout Taussat restaient ses villégiatures préférées.

A dire vrai, enfant, on l'avait promené à travers ces paysages de pins et de villas. Dans cette baie d'Arcachon, qui sépare les deux pays: Taussat et Arcachon, il avait aussi «navigué», comme un vrai marin. Et, au fond d'une voiture, traînée par un poney, il était allé quelquefois de Taussat à Arcachon, et retour, en faisant le long voyage, par la route. Il aimait les pins odoriférants, les ajoncs jaunes et les bruyères roses. Il s'amusait des cigales qui, au creux de ces bois de pins, grincent éperdument tout l'été. Et, en semaine, quand il n'avait pas à craindre le flux des Bordelais qui, après avoir passé le pantalon de flanelle rouge, à l'instar des parqueuses d'huîtres, arrivent tous à la baie, le samedi pour le dimanche, il venait à Arcachon dans son costume de marin. Aux baraques, il gobait des huîtres en les arrosant de vin blanc; et, souvent, il accompagnait les pêcheurs de sardines, qui, dans leurs pinasses, allaient pêcher le «royan d'Arcachon». Il ne manquait pas aussi les régates de bateaux à voiles; et, d'autres fois, il s'allait reposer dans les Dunes et au Parc des Abatilles. Mais trop fréquemment toutes les villas, tous ces chalets, toutes ces villas Marguerite, Sigurd, Carmen, Montaigne et Flora, l'attristaient, parce que dans la plupart de ces maisonnettes découpées, vernissées, aux toits rouges de tuiles, et cachées dans les pins et dans les fleurs, des jeunes femmes, rieuses, jolies, chantaient, ou escortaient de beaux jeunes hommes, aux longues jambes! et, lui, il n'osait même pas, aux heures des bains, s'aventurer sur la plage d'Arcachon. Il n'osait pas davantage chevaucher les petits ânes gris qui se tenaient là, pour les excursions à la côte de Moulleau ou, en forêt, sur la route de la Laiterie. Il revenait sans cesse à dire ceci: qu'il se faisait l'effet d'être le pauvre apôtre saint Simon qu'on voit, un peu goguenard et tête penchée, et surtout si courtaud, dans une niche de la cathédrale Sainte-Cécile, à Albi.

Heureusement, Taussat était plus désert, réservé aux Bordelais tranquilles; et là, il était connu de tout le monde.

Alors, il passait les mois de juillet et d'août, et quelquefois tout le mois de septembre à ce tutélaire Taussat. Il vivait toutes ses après-midi dans l'eau: et, régulièrement, il écrivait à son ami le sculpteur Carabin, aujourd'hui le vrai directeur, en sa vraie place, de l'École des Arts décoratifs à Strasbourg;—et, en lui envoyant des couples de mantes religieuses, ces étranges insectes, sorte de lutteurs à longs bras et qui ont toujours l'air de prier: «Garde-les bien! lui disait-il, nous organiserons à mon retour à Paris des combats de ces bêtes-là; ce sera un triomphe!»

Son autre passion à Taussat, c'était d'apprivoiser des cormorans. Il se faisait souvent accompagner de l'un de ces palmipèdes; et tous deux, ils rôdaient au bord de l'eau, doucement, en se dandinant.

Lautrec variait ses plaisirs d'été en se déguisant, en organisant des fêtes orientales; et, tel un muezzin, il montait à la dernière fenêtre de sa villa, pour appeler les fidèles à la prière.

Il vivait là en profonde intimité avec son ami Viaud, qu'il représentera plus tard en amiral de fantaisie.

Venant de Paris pour ces vacances, il s'arrêtait naturellement à Bordeaux. Et il se divertissait chaque fois à regarder les gandins des Allées de Tourny et du Cours de l'Intendance; ces touchants gandins bordelais qui, pour s'étonner eux-mêmes, se condamnent à parader, en donnant des coups de derrière, le dos creusé, les pieds entourés de guêtres claires, et les mains emprisonnées dans des gants beurre frais, dont le crispin retombe, d'un air si benêt, sur les doigts!

Lautrec faisait de longues pauses au café de Bordeaux, sur la place de la Comédie; et il sera noté plus loin les titres de quelques dessins qu'il y réalisa.

Lautrec le commodore! Oui, il allait redevenir le commodore, comme il disait, et reprendre lui aussi le pantalon de flanelle rouge, le fameux pantalon de flanelle rouge retroussé aux genoux, le petit jersey bleu, et la casquette d'officier de marine.

Enfin, pour ne rien changer, dans la mesure du possible, à ses habitudes, il arriva souvent à Lautrec de descendre, en arrivant à Bordeaux, dans une maison publique de la rue de Pessac. Il «se retrempait» là, ainsi qu'il aimait à le répéter, en famille; et surtout il retrouvait là aussi, tout de suite, et avec quelle joie, l'accent! ce précieux accent bordelais si difficile à définir et qu'il faut entendre; et, dans lequel, comme dans une recette culinaire, il entre de la cocasserie, de la prétention et beaucoup de sottise!


DES SOUVENIRS SUR LA VIE