IV
Lithographies et Pointes-Sèches
Dessins
Affiches
Illustrations de Livres
LITHOGRAPHIES ET POINTES-SÈCHES
Voici une nouvelle considérable partie de l'œuvre de Lautrec. Aussi, le sculpteur Carabin et le peintre H.-G. Ibels se disputent-ils l'honneur d'avoir poussé Lautrec vers la lithographie. Carabin, exigeant, revendique en outre cet honneur pour Willette.
En tout cas, Carabin se souvient fort bien d'avoir conduit Lautrec chez Edwards Ancourt, imprimeur, faubourg Saint-Denis (ancienne imprimerie Bourgery); et, là, d'avoir présenté Lautrec à un ouvrier d'Ancourt, nommé Stern, qui, à partir de ce jour, tira les épreuves pour Lautrec.
De son côté, Ibels croit qu'il fut le premier à faire faire à Lautrec de la lithographie, en lui demandant de composer avec lui-même, Ibels, l'album connu, texte de M. Georges Montorgueil, consacré au Café-Concert.
Quoiqu'il en soit, cela nous reporte à l'année 1892; et, conduit par l'un ou par l'autre de ses deux amis, Lautrec se passionna tout de suite pour la lithographie. Improvisant sur la pierre, qu'il ne retouchait jamais, ses estampes eurent rapidement une vive saveur.
Tous les jours, il arrivait chez Stern, installé en chambre; et là, sur une pierre, il faisait son dessin; puis, il s'en allait. La pierre était alors gommée; et, le lendemain, Lautrec revenait assister au tirage des épreuves. Il se passionnait à indiquer le ton des encres, s'il s'agissait de lithographies en couleurs; et il faisait recommencer vingt fois s'il le fallait, pour obtenir le ton spécial qu'il désirait, en vue du définitif tirage, toujours publié à un petit nombre d'exemplaires, qu'il tint, dès le début, à numéroter lui-même et à signer.
Cependant, on peut voler des estampes dans une imprimerie; mais Lautrec fut tout de suite impitoyable pour les voleurs. C'est ainsi qu'il fit arrêter un marchand notoire qui vendait des lithographies signées par lui, Lautrec, et qui avaient été dérobées à l'atelier. Même dans le fiacre qui emmenait à l'étroit le marchand avec deux agents de la sûreté, ne s'assit-il pas, imperturbable, sur les propres genoux du marchand pour l'accompagner chez le juge, et le faire condamner;—car il fut inexorable?
Lautrec eut bientôt de nombreuses estampes en train. Mais, ici, rendons à César ce qui est à César! Ce fut Ibels et pas un autre, qui réussit à convaincre l'éditeur Georges Ondet qu'il valait mieux faire illustrer les couvertures des chansons de café-concert par des artistes, plutôt que de s'adresser aux spécialistes ordinaires. Et, ainsi, sur sa proposition, Lautrec, Vallotton, Bonnard, Vuillard, Willette et Ibels lithographièrent ces attachantes couvertures de chansons, dont on tirait une centaine d'épreuves avant la lettre; et que les marchands Kleinmann, Sagot et Arnould, achetaient et vendaient à part.
En 1893, Ibels fonda, avec l'héroïque Georges Darien, un hebdomadaire illustré, appelé L'Escarmouche, «journal de combat, absolument indépendant et répudiant toute compromission». Ce journal n'eut qu'une existence éphémère. Le 1er numéro porte la date du 12 novembre 1893; le dernier, celle du 16 mars 1894; encore ce dernier numéro parut-il après une interruption de deux mois, et sans aucune illustration.
Lautrec fournit à l'Escarmouche les douze lithographies suivantes: Pourquoi pas?... Une fois n'est pas coutume; Aux Variétés: Mlle Lender et Brasseur; En quarante; Mlle Lender et Baron; Emilienne d'Alençon et Mariquita aux Folies-Bergère; Au Moulin-Rouge: un rude! (Table de café. Le personnage âgé qui tire sur sa barbe représente le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec); Folies-Bergère: les pudeurs de M. Prud'homme; A la Renaissance: Sarah Bernhardt, dans Phèdre; A la Gaîté-Rochechouart: Nicolle; A l'Opéra: Mme Caron, dans Faust; Au Moulin-Rouge: l'union franco-russe; Au théâtre Libre: Antoine, dans l'Inquiétude.
Les autres dessinateurs-collaborateurs à l'Escarmouche furent Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels; et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait décidément la marotte des bonnes idées) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit le clichage par un simple report sur zinc, moins coûteux et plus artiste;—et, en outre, les épreuves lithographiques avant la lettre étant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais pour le journal.
Chez Ondet,—je garde personnellement le plus vif souvenir de cet éditeur actif et intelligent!—chez Ondet, Lautrec composa aussi les lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son ami Désiré Dihau, relatives à Vieilles Histoires, poésies de Jean Goudeski.
Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut d'autres couvertures illustrées par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc., voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: Pour toi!... (Désiré Dihau jouant du basson, devant un buste de faune); Nuit blanche; Ta bouche; Sagesse (ici Lautrec a représenté deux de ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); Ultime ballade.
A bien dire, dépouillées de toute couleur, c'est surtout dans les lithographies au simple crayon que l'on voit la généreuse noblesse, la certitude aiguisée, et—il faut toujours insister sur les mêmes choses!—l'intégrale personnalité du dessin de Lautrec. Nulle écriture n'est plus impérieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prématuré.
Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin tracé de la pointe du crayon, sans hésitation, sans le plus léger heurt. La pointe, sûre d'elle-même, ainsi que la pointe d'épée d'un prestigieux escrimeur, aussitôt que placée au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pensée prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives des arabesques. Vraiment, là, Lautrec est tout à fait à l'aise. Ces paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces déformations subtiles, tout cela est le témoignage d'un style prodigieusement original, d'une volonté que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prêt, toujours souple, toujours vigoureux et surtout si sûr de lui, avec quelle foudroyante vitesse la pointe se détendait, allait frapper droit au but, je veux dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'œuvre ou de sottise! Et c'était toujours un chef-d'œuvre; ou du moins une chose rare qui apparaissait, qui stupéfiait; une œuvre de noblesse et d'élégance, sortie de ce petit homme à pince-nez, presque un gnome, juché sur un tabouret pour quelque méchante action. Et c'était, cela, le persistant étonnement que quelque chose venant de lui était chaque fois marquée d'une indélébile distinction. Et quelle variété!
Dans la partielle énumération faite plus loin du catalogue de ses lithographies (M. Loys Delteil en a classé 368 exactement, y compris 9 pointes-sèches), il vous sera possible déjà de voir quels sujets il traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, décors, tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!
Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous à M. André Marty pour préparer le premier album Yvette Guilbert, il dit à cet artisan du livre: «Venez, ensemble nous définirons Yvette!» Oui c'est cela! Lautrec pensait d'abord fortement à son sujet; puis, lorsqu'il l'avait bien vu, bien exploré, bien retourné en tous les sens, il était prêt, il pouvait aborder la pierre lithographique et développer à coup sûr la forme et l'esprit de son sujet.
L'imprimerie! Il s'en était toqué incroyablement. Pour rien au monde, il n'eût manqué d'aller un seul jour chez Stern. A peine arrivé, il rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et, après avoir soigneusement frotté son pince-nez, il se mettait, en plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sûr de lui qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient là—ou avec l'ami qui l'avait accompagné.
Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines, pas surchargées, nuancées, rappelant souvent, en un style plus acéré, toutefois, les admirables estampes de Whistler, si délicates, si subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-là, tout en étant fort belles, moins significatives peut-être que les lithographies réalisées seulement de la pointe du crayon.
PHOTO DRUET
CLOWNESSE AU BAL
Ah! toutes ces rares lithographies! L'œuvre la plus décisive, la plus savoureuse de Lautrec; celle qui l'emporte sur l'œuvre du peintre, qu'on le veuille ou non; l'œuvre qui lui accordait toute sa liberté; l'œuvre où il pouvait débrider toute sa fantaisie, son goût extrême de la diversité et de la sensibilité la plus excessive et la plus divinatrice!
Sans doute, il existe de merveilleuses toiles de Lautrec; mais sa couleur, la couleur qu'il apportait, ah! comme je puis bien m'en passer, tant j'aime, tant j'admire, avant tout, son dessin, ce dessin prodigieusement vivant et d'une singularité si absolue, si souveraine, telle que l'on ne pourrait pas concevoir de faux tableaux possibles de Lautrec, si les faussaires ne s'adressaient pas à la profonde bêtise, à la crapuleuse ignorance des collectionneurs, amateurs de tableaux et bibliophiles.
Et, dans ses lithographies, il a su tout représenter: les comédiens et les comédiennes, les chanteuses de cafés-concerts et les cantatrices d'opéras, les danseuses et les diseuses, les chevaux et les jockeys, les chiens et les chats, les clowns et les clownesses, les programmes de théâtres et les menus, les filles et les patrons de bars, les procès Arton et Lebaudy—et jusqu'à un concours pour une affiche à Napoléon!
Pour tous ces sujets, il faut préférer encore et toujours les lithographies en noir. Pour les affiches vues de loin et à voir de loin, c'est assurément une autre manière de penser; mais, pour les lithographies qu'on a sous le nez, qu'on respire pour ainsi dire, choisissons le dessin seul, le trait noir, le frottis noir, rien de plus! Toute notre émotion est faite alors de cette nouvelle et haute «probité de l'Art,» dirait M. Ingres, de ce «frisson nouveau», dirait Hugo; et, pour bien des années, pour des siècles peut-être, le dessin de Lautrec restera dans un superbe isolement!
Pour terminer, notons, ici, que Lautrec se complut à graver quelques pointes-sèches, neuf exactement. Mais ce ne sont là que des choses secondaires. En voici le détail: Mon premier zinc; L'explorateur L.-J. Vicomte de Brettes; Charles Maurin (qui, en retour, gravera à l'eau-forte le portrait de Lautrec, celui-là même qui est publié au commencement de ce livre); Francis Jourdain; W. H. B. Sands, éditeur à Edimbourg; Henry Somm; Le lutteur Ville; Portrait de M. X...; Portrait de Tristan-Bernard.
DESSINS
Les dessins de Lautrec, les purs dessins, c'est encore un enchantement. Quels traits sûrs, hardis, jamais repris, tracés du coup! Quels contours précis, exprimant tout le caractère, l'exagérant, l'accroissant! Quelle race toujours! Quelle causticité aussi et, parfois, quelle pitié aiguë, voudrait-on dire!
Lautrec a fait tous les dessins: dessins au crayon, dessins au pinceau, fusains, sanguines, dessins à la plume, dessins rehaussés de couleurs.
Dans un premier livre que nous avons consacré à Lautrec, et qui est aujourd'hui épuisé, comme on dit en argot de librairie, nous avons déjà donné une bonne centaine des rapides croquis, qu'il traçait fermement et décisivement de la pointe du crayon ou de la plume. Et, certes, si l'on tient absolument à ranger Lautrec, pour un petit côté de son œuvre, parmi les humoristes amers et douloureux, c'est à ces sortes de croquis-là qu'il faut penser; il n'y a que ces croquis-là à donner en exemple d'humour: schémas de traits, paraphes et arabesques, qui représentent—et avec quelle acuité!—d'un trait sommaire, des filles, des chevaux, des toreros, des acteurs, des figurants, des clowns ou des écuyers. D'un trait sommaire, crayon ou plume, qui touche à la charge, et reste au bord du trait caricatural. Ce dessin ne fait pas rire, loin de là; c'est de l'humour pessimiste qui déforme, en ne tombant jamais dans le trivial.
De l'année 1882 et des années immédiatement suivantes, on a retrouvé des fusains de Lautrec sur du papier Ingres, gris et bleu: des paysannes, des femmes assises, des petits paysages ou des petites marines.
En 1886-1887, il collabora au Courrier Français, le journal du désordonné Jules Roques; et il fut en même temps au Mirliton, le journal du non moins étonnant Aristide Bruant, l'engueuleur patenté des Parisiens et de leurs compagnes.
Le Mirliton eut 77 numéros, et vécut du mois d'octobre 1885 au mois de décembre 1892.
Puis ce fut cette suite, au moins comme dessins publiés:
Dans le numéro du 7 juillet 1888, à Paris illustré (publication hebdomadaire), Lautrec donne des illustrations pour un article intitulé: L'été à Paris.
En 1894, premier numéro du journal le Rire, Lautrec dessine une Yvette Guilbert, avec couleurs, au numéro du 22 décembre;—puis onze autres dessins, la plupart également rehaussés de couleurs, à des dates diverses jusqu'au mois d'avril 1897, moment où cesse sa collaboration.
Parmi ces dessins-là, on peut citer: Ambroise Thomas, chef d'orchestre; Ma fille; Au Palais de Glace; Redoute au Moulin-Rouge; Chocolat au bar d'Achille; Au cirque; etc.
En juillet 1893, Lautrec avait collaboré au Figaro Illustré, en illustrant: Les plaisirs à Paris, texte de M. Geffroy; en juillet 1895, il illustre Le bon Jockey, texte de M. Romain Coolus; et, en septembre 1895, il apporte encore des illustrations pour une autre nouvelle de M. Romain Coolus: La Belle et la Bête.
Avec son ami Tristan-Bernard, il a publié un supplément au no de janvier 1895, de La Revue Blanche: un Nib (en argot, néant, rien!). Tristan-Bernard a écrit le texte, et Lautrec a crayonné des lithographies, parmi lesquelles celle-ci est très admirable: Anna Held au Café-concert.
Dans le No de juin 1894, de la même revue, Lautrec a orné de croquis le compte-rendu humoristique consacré par Tristan-Bernard au Salon de 1894.
En ces années 1894 et 1895, Lautrec fournit, d'ailleurs, maints dessins pour des programmes de théâtres, pour des menus, pour des couvertures de livres, etc.
C'est ainsi que, dans la Revue Blanche du mois de mai 1895, Paul Adam ayant consacré un article à Oscar Wilde, Lautrec a dessiné à la plume le portrait du dramaturge anglais.
Il dessina encore le même Oscar Wilde sur la partie droite, et Romain Coolus sur la partie gauche, d'un programme exécuté pour le théâtre de l'Œuvre, soirée du 11 février 1896, consacré à Oscar Wilde (auteur de la Salomé), et à Romain Coolus (auteur de Raphaël).
Enfin, terminons cette incomplète énumération de dessins publiés, par quelques titres de dessins notoires:
Au Café de Bordeaux, Antoine, un amer! Sur les quais de Bordeaux; Arrivée aux Courses; Etude pour «Elles»; Esquisse pour l'affiche de «Babylone»; Course de chevaux; Dans les coulisses; Elsa, la Viennoise; Une habituée de la «Souris»; Programme de «l'Assommoir»; Messaline; Projet d'affiche du «Divan japonais»; Les frères Marco (clowns); Scène de Cirque; Polaire; Yvette Guilbert, saluant; etc., etc.
Dans tous ces dessins, et dans des centaines d'autres qu'il est impossible de dénombrer, Lautrec nous offre son style, sa science de l'expression, qu'il met en valeur par un contour frémissant, creusé, exact. C'est toujours un miraculeux, un unique dessin! Maints dessins d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement, à côté de ce dessin passionné, qui déborde de vie et de volonté.
COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE
Mais si nous avons insisté sur le côté acéré, amer, de son dessin, de son écriture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire toute la grâce d'un profil d'enfant, toute la délicatesse de certaines têtes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier, qu'il peut être tour à tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi; il peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Même, quelquefois, ce dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tête de fille, qui, en maison, laisse rêver sa bêtise. Mais, cependant, à tout bien considérer, nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutôt son penchant vers l'amertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accès de tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans cette douceur de caractère qui sont d'une grâce heureuse; mais nous préférons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une bouche plissée, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie somnolent, un chignon en bataille;—tous les stigmates, enfin, dont il accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!
Pour tout résumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que Lautrec-Fragonard!
AFFICHES
De l'estampe à l'affiche, ce ne fut, pour Lautrec, qu'une simple nouvelle curiosité.
Dès l'année 1892, il envoya, au Salon des Indépendants, le second état de l'Affiche pour le Moulin-Rouge.
Tout de suite, il vit l'affiche par des à-plats, violents mais peu compliqués. Le trait généralement en vert. Le fond blanc du papier. Une tonalité bleue, jaune, rouge ou noire.
Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer:
L'Affiche du Moulin-Rouge. (La Goulue dansant, et, au premier plan, Valentin, de profil);
Le Pendu;
Le Divan japonais (75, rue des Martyrs. Jane Avril, de profil, assise; et, derrière elle, un type d'anglais);
Reine de joie (pour l'annonce d'un livre de Victor Joze, de son vrai nom: Victor Dobrski);
Aristide Bruant aux Ambassadeurs;
Jane Avril au Jardin de Paris;
Caudieux;
Bruant au Mirliton;
Babylone d'Allemagne, par Victor Joze;
La Revue Blanche (bi-mensuelle, 1, rue Laffitte);
La chaîne Simpson (réclame pour une chaîne de bicyclette); etc., etc.
Aujourd'hui encore, nous nous souvenons de notre émoi quand nous vîmes, pour la première fois, sur un mur, une affiche de Lautrec. A cette époque-là, l'affiche en couleurs, si galvaudée depuis, ne s'étalait point. On n'était réjoui, de temps à autre, que par les affiches de Chéret, cette «exquise dînette d'art!»; et, de fait, c'était un vrai régal que ces Arlequins, ces Colombines, ces Pierrots, ces bals masqués, ces jolies filles et toute cette éblouissante volée de multicolores confetti que Chéret placardait sur les murs. Cela enchantait la rue et l'emplissait de soleil. Tout Paris pour Chéret avait alors des yeux enthousiastes. Et voilà que, tout à coup, un inconnu surgissait qui nous frappait de stupeur, qui nous troublait par un dessin insolite et volontaire, par une sobriété de couleurs à tons plats et acides! et c'était signé: Lautrec; et, chose étrange, le nom devenait vite populaire, mais à la façon d'un nom qui apporterait avec lui de l'inquiétude et de l'angoisse. On était mal à l'aise, mais on frémissait de plaisir. Une affiche surtout: Babylone d'Allemagne, nous causa une bizarre et inextinguible joie!
Ah! vraiment, c'était la première fois qu'on voyait une telle mise en scène: des cavaliers, puis un officier, hobereau roide, orgueilleux, paon ou dindon féroce, toute sa morgue à cheval sur un cheval blanc, et, avec ses hommes, défilant tout «emmonoclé» et tout empaillé, devant une lourde brute des champs, costumé en soldat prussien, qui lui présente les armes!
Et, là-haut, dans un coin de la page, à droite, un couple passait; l'homme à peine vu, mais dont on devinait les transes; tandis que la femme, maniérée, faisait de l'œil à cet impassible greluchon tout brandi, qui aurait fait sans doute si bien frémir son cher ventre de Dorothée en folie!
Ah! cette affiche comme vénéneuse malgré sa toute puissance! Comme son temps est loin!...
Nous, maintenant, nous ne regardons plus sur les murs les affiches de tous les nigauds de la publicité financière, commerciale ou guerrière!
ILLUSTRATIONS DE LIVRES
Ce Lautrec, si chercheur, une fois devenu lithographe, fut amené, sans y trop penser, à illustrer, par la lithographie, des livres. J'entends les livres qu'il pouvait aimer.
On l'a vu illustrant des articles ou des contes de ses amis Tristan-Bernard et Romain Coolus; on l'a vu illustrant deux albums consacrés à Yvette Guilbert; il s'éprit de la même ardeur pour quelques livres, dont il orna les couvertures ou les pages de texte.
C'est ainsi qu'il illustra les Histoires naturelles de Jules Renard, éditées par Floury. Il dessina la couverture, 22 planches et 6 culs-de-lampe. Il représenta les coqs, la pintade, la dinde, le paon, le cygne, les canards, les pigeons, l'épervier, la souris, l'escargot, l'araignée, le crapaud, le chien, les lapins, le bœuf, l'âne, le cerf, le bouc, les moutons, le taureau, le cochon et le cheval.
Toutefois, et c'est bien la première fois, ces lithographies-là ne sont point d'une entière réussite. Leur attrait n'est pas renouvelé. Sans doute, dans ces dessins se creuse encore la griffe de Lautrec; mais tous ces animaux n'ont pas un caractère inattendu. Lautrec les a dessinés avec adresse, avec virtuosité, parce qu'il pouvait tout dessiner; mais il n'est pas allé au delà d'un honnête succès. Les animaux, en général si niaisement dédaignés par les peintres, ont des attitudes et des visages autrement étonnants, autrement insoupçonnés, autrement éloquents. Lautrec, comme presque tous les autres dessinateurs, a vu ces animaux-là en passant, il les a dessinés, mais il n'a rien fait de plus. C'est souvent un peu japonais d'aspect; et cela ne va pas plus loin que tant d'estampes trop vantées d'animaliers du Nippon.
Assurément, il convient de préférer cet autre livre, intitulé: Au pied du Sinaï, que Lautrec illustra, d'après un texte de M. Georges Clémenceau, le vieux «cœur-léger». Ce livre, c'est une histoire de juifs à Carlsbad et à Busk. L'illustration, cette fois, est très pittoresque et très colorée. Elle met en scène de bizarres types, crochus et aux cheveux cotonneux, des types de ces juifs polonais qui vieillissent si mal! Et, M. Georges Clémenceau, lui-même dessiné, a une ronde tête de notaire finaud et un peu maquignon. Aujourd'hui, c'est-à-dire vingt ans plus tard, nous le voyons avec une parfaite tête de Chinois.
PHOTO DRUET
PROJET D'AFFICHE POUR LE «DIVAN JAPONAIS»
Lautrec dessina aussi maintes couvertures de livres. Voici les plus connus de ces livres: L'étoile rouge, par Paul Leclerq; L'exemple de Ninon de Lenclos, amoureuse, par Jean de Tinan; Les courtes joies, poésies de Julien Sermet; La Tribu d'Isidore, roman de mœurs juives, par Victor Joze; Le fardeau de la Liberté, par Tristan-Bernard; Le chariot de terre-cuite, par Victor Barrucand; Les jouets de Paris, par Paul Leclerq; Babylone d'Allemagne, roman de mœurs berlinoises, par Victor Joze, etc., etc.
Ces couvertures sont toutes légèrement traitées, à peine effleurées souvent; et certaines de ces lithographies rappellent encore, par leur sobriété, les délicates lithographies que crayonna Whistler. Mais, bien entendu, nous ne visons une fois de plus que la finesse du trait, que le peu de surcharge de l'arabesque.
Notons ici que ces rares lithographies ont fait un heureux sort aux livres qu'elles illustrent. Le texte importe peu, quand on a le plaisir d'avoir un si personnel dessin sur la couverture; et l'on trouve, du reste, toutes les bonnes raisons de ne pas lire le livre, pour ne pas salir, pour ne pas défraîchir le beau dessin qui le garde.
Éditeurs, croyez-nous, ayez toujours de beaux dessins sur les couvertures de vos livres!
D'ENSEMBLE
Au bout de cet examen si superficiel et si incomplet de l'œuvre de Lautrec, pouvons-nous nous demander quelle place est la sienne dans l'enchaînement de l'art moderne?
Assurément, si l'on veut considérer Lautrec seulement comme un autre dessinateur de mœurs de la vie moderne, un nouveau Constantin Guys, par exemple, avec infiniment plus de ressources, toutefois, sa place est très enviable. Car il a possédé—et sa vie très brève n'est nullement comparable à celle si longue et si robuste du dessinateur du Second Empire!—il a possédé un dessin plus souple, plus divers, plus affirmatif que celui de Constantin Guys; ce qui lui a permis d'entrer, avec une plus indéniable maîtrise, dans tous les mondes. A l'opposé, Guys a dessiné presque sans répit de la même façon; c'est un dessin bien à lui, également, original et pittoresque, mais qui se recommence dans l'expression des voitures, des chevaux, des filles ou des soldats. Dessinateur avéré d'une époque, Guys vivra longtemps dans les collections, c'est-à-dire dans ces sortes de nécropoles, que l'on appelle petits et grands musées.
Mais si l'on peut ajouter que Guys date, expressément, il faut remarquer que la situation est pour l'instant la même pour Lautrec. Ce clairvoyant dessinateur a su dégager du transitoire assez de belle éternité pour vivre; mais, lui aussi, en ce moment, il apparaît comme le plus éloquent interprète d'une époque historique, qui se fixe, celle-là, de l'année 1885 à l'année 1900. Et, par là, nous ne cherchons nullement à diminuer Lautrec, mais seulement à le considérer tel qu'il est, c'est-à-dire tel qu'un merveilleux truchement de mœurs pendant une période de quinze années. La Goulue, le Moulin-Rouge, les cabarets de Montmartre, Bruant et Palmyre, les acteurs et les actrices en vogue à ce moment-là, tout cela, pour nous, qui vivons en cette année 1921, classe Lautrec, le barricade, le retient captif dans cette époque visée. Un Georges Rouault, au contraire, qui a fixé la fille dans le temps illimité et imprécis, se présente à nous comme un peintre d'accent plus actuel.
Mais, dans cent ans, tous ceux qui connurent, vers la vingtième année, ce bal du Moulin-Rouge, étant disparus, Lautrec reprendra toute sa place dans la suite des âges; et il ne datera plus, au sens péjoratif du terme. Faisons donc à sa mémoire ce léger crédit. D'ailleurs, il conviendrait peut-être mieux de se demander ce que Lautrec, dans sa curiosité sans cesse en éveil, eût pu faire demain, même en ne vivant que jusqu'à la soixantième année, âge raisonnable que tant d'imbéciles et d'impuissants atteignent sans honte; âge même que dépassent, toujours malfaisants, fatigants et inutiles, les Cormon et les Flameng!...
En effet, où Lautrec nous eût-ils conduits avec sa curiosité, son tenace amour du travail, sa fécondité sans cesse renouvelée?... Je sais bien, parbleu, et il faut toujours y revenir, que, dans l'espace de sept années, cette incroyable courte durée! Van Gogh nous a encore davantage étonnés, encore davantage stupéfiés; mais, voilà, n'est-ce pas, un incompréhensible phénomène, un inexplicable miracle de la Peinture? Avec Lautrec, nous avions, à la base, plus de sagesse, plus de mesure, plus d'ordre. L'œuvre aurait suivi une route plus régulière. Le peintre lui-même, à en juger par son dernier tableau: Un examen à la Faculté de Médecine, fût certainement devenu plus libre; il aurait enveloppé, dans une manière plus grasse, les visages; il aurait davantage dessiné dans la pâte, et non par les contours; il aurait, peu à peu, sans doute, préféré les taches épaisses de couleurs aux hachures restées obstinément, chez lui, des tailles de peintre-lithographe; il aurait, peut-être, quitté son monde habituel, les Filles, ses goûts de ribote et de maison close, pour aller vers un autre ou vers d'autres milieux; et, qui sait? il aurait, alors, composé des tableaux d'ordre plus général, et de plus certaine pénétration dans le temps!
Mais, aussi bien, pourquoi ratiociner sur tout cela? Qu'importe le futur? Plus sagement, prenons Lautrec tel qu'il est; et considérons-le ainsi qu'un peintre doué d'une observation aiguë et penché sur un coin d'humanité, sur un milieu parisien qui fut pour lui certainement tout le bout du monde; et rappelons-nous par delà le temps que toute sa noblesse, toute son intelligence et tous ses dons, rappelons-nous que tout cela fut dépensé sans compter pour Montmartre et ses filles, pour le Théâtre et le Café-Concert, où d'autres filles évoluent en pleins rabâchages de sottises! Mort à 37 ans, Lautrec laisse de tout cela une œuvre magnifique. Un peintre de mœurs, bien! mais s'il est moins haut que les plus hauts peintres, il n'y en a pas un plus imprévu et plus original!...
APPENDICE
ESSAI DE CATALOGUE
Voici un essai de catalogue d'œuvres authentiques, la plupart non datées, de Lautrec.
Nous avons mentionné, année par année, quelques-uns de ses tableaux et dessins; en citant également, sans date, le plus grand nombre de ses autres notoires tableaux. Pour les lithographies, le catalogue a été établi par M. Loys Delteil, dans les tomes X et XI du Peintre-graveur illustré.